une quantité prodigieuse de diamans: c'étoient des pierreries de la
grosseur d'une petite noix, parfaitement rondes, la plûpart d'une
blancheur éclatante; les unes, vertes comme le gazon au printems,
brilloient d'un éclat doux et uni, comme si elles eussent été frottées
d'huile: d'autres imitoient la couleur des bords de la mer, dominés par
un énorme rocher, et qui se teignent du tendre coloris de la violette.
Enfin, de cet assemblage résultait un éclat mélangé, dont les nuances
flattaient agréablement la vue.
Etranger, lui dis-je après les avoir considérées, il vous faut chercher
d'autres acheteurs. Tout ce que je possède ne suffiroit pas pour payer
un seul de ces diamans--Eh bien, si vous ne pouvez les acheter, vous
pouvez les recevoir en présent.--Sans doute je peux bien les recevoir
en présent; mais je ne vois pas pourquoi vous vous moquez ainsi de
moi.--Je ne me moque point de vous; je parle très-sérieusement; j'en
prends à témoin le Dieu que l'on adore dans ce temple. Je vous donnerai
toutes ces choses, si vous voulez recevoir encore un autre présent,
bien plus précieux. A ces derniers mots, je ne pus m'empêcher de rire.
Pourquoi riez-vous, me dit-il?--Quoi! promettre toutes ces richesses,
offrir d'en payer l'acceptation dune récompense encore plus précieuse,
n'est-ce pas une chose bien capable de faire rire?--Croyez ce que je
vous dis; jurez-moi d'user de mon présent comme je vous le dirai.
J'étois étonné, embarrassé; j'espérois, je jurai.
A peine eus-je fait le serment prescrit, qu'il me mène chez lui et
me montre une jeune fille d'une beauté parfaite et divine. Il me dit
qu'elle étoit âgée de sept ans: je croyois qu'elle touchoit déjà
à l'âge de puberté, tant il est vrai que les charmes de la beauté
trompent les yeux, et suppléent au nombre des années. Interdit,
stupéfait, je ne pouvois me lasser d'admirer cette jeune personne;
quand cet étranger, reprenant la suite de son discours me parla ainsi:
Celle que vous voyez, étranger, a été exposée par sa mère, enveloppée
de langes, abandonnée à la fortune pour des causes dont vous serez
instruit par la suite. Je l'ai vue et je l'ai enlevée; il ne m'étoit
pas permis d'abandonner au milieu des dangers une ame qui animoit un
corps humain: c'est un des dogmes de nos Gynmosophistes, dont j'avois
mérité, depuis quelque tems, d'entendre les leçons. Les yeux de cet
enfant, même dans cet état d'abandon, brilloient d'un éclat divin:
je vis la douceur et la majesté peintes dans ses regards. Elle avoit
un collier formé de ces diamans que je viens de vous montrer et une
bandelette tissue de fils de soie, sur laquelle son histoire étoit
tracée en caractères du pays. La prévoyance de sa mère lui avoit sans
doute, en l'exposant, donné ces indices pour la faire reconnoître. A
peine eus-je parcouru ces caractères, que je vis d'où elle étoit et
quels étoient ses parens. Je la pris, je l'emportai à une de mes terres
loin de la ville. Je la remis à mes pasteurs, auxquels je recommandai
le plus inviolable secret. Je gardai tous les objets que j'avois
trouvés avec elle, dans la crainte qu'ils ne devinsent pour elle un
arrêt de mort. C'est ainsi que le berceau de cet enfant a été enveloppé
de ténèbres épaisses.
Le tems ne faisoit qu'ajouter à ses charmes; ses traits se
développoient, s'agrandissoient et prenoient un caractère au-dessus
de la condition de l'homme. La beauté ensevelie dans les entrailles
de la terre ne pourroit rester inconnue, et je crois que son éclat
la trahiroit. Je craignis donc que le mystère de sa naissance ne fût
révélé, qu'il ne lui en coûtât la vie et que je ne fusse moi-même
victime de mes soins. Étant venu à bout de me faire envoyer en
ambassade vers le Satrape d'Egypte, je l'ai emmenée avec moi pour
mettre ses jours en sûreté. Je vais remplir aujourd'hui l'objet de
ma mission; car le Satrape m'a annoncé qu'il me donneroit audience.
J'abandonne cette jeune fille à vos soins, à la protection des dieux
qui le veulent ainsi. Je vous la remets aux conditions que vous
avez juré d'observer. Elle sera libre; vous ne la marierez qu'à un
homme de condition libre, telle que vous la recevez de mes mains, ou
plutôt de celles de sa mère elle-même. Par les informations que j'ai
prises depuis plusieurs jours que vous êtes ici, je me suis assuré
de votre vertu, de votre patrie. Vous êtes né dans la Grèce; plein
de confiance en votre probité, je me flatte que vous exécuterez tout
ce que vous m'avez juré. Mes affaires ne me permettent pas de vous
en dire davantage pour le présent. Demain, trouvez-vous auprès du
temple d'Isis, je vous donnerai des renseignemens plus exacts et plus
circonstanciés.
Je fis tout ce qu'il m'avoit dit. Je pris la jeune fille; je la couvris
d'un voile et je la portai chez moi. Je passai le reste de la journée
à lui prodiguer des soins et de tendres caresses. Je rendois grace aux
dieux d'une si heureuse rencontre: dès ce moment je la regardai comme
ma fille, et je lui donnai ce nom.
Le lendemain, au lever de l'aurore, je me hâte de me rendre au temple
d'Isis, comme j'en étois convenu avec l'étranger. Après m'être
long-tems promené, ne le voyant pas paroître, je me rends au palais du
Satrape; je m'informe si l'on n'a pas vu l'ambassadeur d'Ethiopie; on
me dit qu'il est parti, qu'il a été renvoyé avec menaces de la mort
de la part du Satrape, si, avant le coucher du soleil, il n'étoit pas
sorti de ses états. J'en demande la raison; c'est, me dit-on, parce
qu'il a ordonné au Satrape de ne pas toucher aux mines de diamans, sous
prétexte qu'elles appartiennent aux Ethiopiens.
Je m'en retourne pénétré de chagrin et comme frappé d'un coup violent,
de n'avoir pu apprendre quelle est cette jeune fille, son pays et
qui lui a donné le jour. N'en soyez pas étonné, lui dit Cnémon, car
moi-même j'en suis fâché; mais peut-être que je l'apprendrai.
Vous le saurez sans doute, lui répond Calasiris, écoutez la suite du
récit de Chariclès.
De retour chez moi, je vois venir cette jeune fille au-devant de
moi, sans me dire une seule parole; car elle ne savoit pas la langue
grecque. Elle me salue de la main. Sa seule vue porte la joie dans mon
ame: je l'admirois. Comme les petits chiens de bonne race caressent
tous ceux qu'ils ne connaissent que depuis peu de temps, elle étoit
déjà sensible à l'amitié que je lui avois témoignée. Elle m'aimoit
comme son père. Je résolus de quitter Catadupes; je craignois que le
destin jaloux ne me ravît encore cette seconde fille. Je descendis le
Nil. Arrivé à la mer, je trouvai un vaisseau et je m'embarquai pour
revenir dans ma patrie.
Ma fille est actuellement ici.... Oui, ma fille; je lui ai donné
mon nom: elle est l'unique appui de ma vieillesse. Elle me cause
aujourd'hui des chagrins bien cuisans; du reste elle a surpassé mes
espérances: elle a appris la langue grecque en très-peu de tems; elle
s'est développée, comme une jeune plante favorisée de la nature. Sa
beauté efface celle de ses compagnes, et lui attire les regards de tous
les étrangers. Partout où elle se montre, dans les temples, dans les
jeux, dans les places publiques, ses traits, comme ceux d'une statue
parfaite, fixent sur elle les yeux et l'attention de tout le monde.
Avec toutes ces belles qualités, elle me cause des déplaisirs mortels;
elle dédaigne les nœuds de l'hymen; elle veut garder une perpétuelle
virginité. Diane est sa divinité chérie; elle ne connoît d'autre
plaisir que de chasser; tirer de l'arc. La vie est devenue pour moi
un fardeau insupportable: j'espérois lui donner pour époux mon neveu,
jeune homme aimable, dont la société et le commerce sont remplis
d'agrémens. Tous ces avantages ne lui servent de rien; elle demeure
inébranlable dans sa résolution: caresses, promesses, raisons, tout
est inutile. Ce qui m'afflige le plus,c'est qu'elle tourne contre moi
les armes que je lui ai données.[14] Elle tire de l'instruction et
des leçons qu'elle a reçues de moi, des preuves de la bonté du plan
de vie qu'elle a embrassé. La chasteté, à ses yeux, est une vertu
plus qu'humaine; elle nous approche de la divinité: c'est un bien
incorruptible, impérissable, que rien ne peut altérer; Vénus, les
Amours, l'Hymen, ne méritent que le mépris. O Calasiris! j'implore
votre secours. J'ai profilé de l'occasion favorable, que m'a présenté
le hasard pour vous entretenir un peu long-tems: obligez-moi; employez
auprès d'elle toutes les ressources que peuvent vous fournir votre
adresse, vos lumières, votre éloquence; persuadez-lui qu'elle est née
femme. Vous pouvez aisément la voir, si vous le désirez: elle ne fuit
point la société des hommes; très-souvent elle est au milieu d'eux,
et n'en reste pas moins vierge. Elle habite, comme vous, l'enceinte
qui environne le temple. Ne rejetez pas mes prières, ne souffrez pas
que je passe ma vieillesse dans une triste solitude, sans enfans, sans
consolation. Je vous en conjure au nom d'Apollon, et de tous les dieux
que vous adorez en Egypte.
Je ne pus retenir mes larmes, mon fils, quand je vis couler celles de
Chariclès; je lui promis de faire tout ce qui seroit en mon pouvoir.
Pendant que nous réfléchissions sur les moyens de changer le cœur de
Chariclée, on vint annoncer à Chariclès que le chef de la théorie[15]
des Ænéens étoit depuis long-tems à la porte du temple, et attendait
le grand-prêtre pour commencer le sacrifice. Je demandai à Chariclès
quels étoient ces Ænéens, cette théorie et le sacrifice qu'ils venoient
offrir. Les Ænéens, me dit-il, sont les plus nobles des Thessaliens;
leur sang est le plus pur de la Grèce: ils descendent d'Hellen, fils
de Deucalion, et habitent les bords du golphe de Mélie; ils donnent à
leur capitale le superbe nom d'Hypate, nom qui lui vient, selon eux,
de sa supériorité et de sa prééminence sur les autres villes, et selon
d autres, de sa situation aux pieds du mont Æta. Tous les quatre ans,
à l'époque de la célébration des jeux pythiques qui, comme vous le
savez, se célèbrent actuellement, les Ænéens envoient une théorie pour
offrir des sacrifices à Néoptolême, fils d'Achille; car c'est ici, au
pied même de l'autel d'Apollon, qu'il expira sous les coups du perfide
Oreste, fils d'Agamemnon.
Cette théorie est plus magnifique que toutes les autres; celui qui est
à sa tête prétend descendre d'Achille. J'ai vu ce jeune homme, rien en
lui ne dément cette origine: sa beauté, sa taille annoncent vraiment
une naissance illustre. Je parus surpris; je lui demandai comment un
Ænéen osoit se dire descendant d'Achille; car l'Egyptien Homère dit
dans ses ouvrages qu'Achille étoit de la Phthie. Ce Thessalien, me
répondit Chariclès, et tous les Ænéens avec lui, n'en soutiennent pas
moins qu'Achille naquit parmi eux; que Thétis sortit du golphe de
Mélie pour épouser Pelée; que cette contrée étoit autrefois appelée
Phthie; que la célébrité d'Achille a seule dicté tant d'impostures
aux autres peuples sur la naissance du vainqueur d'Hector. Il fait
même remonter son origine jusqu'aux Æacides. Il dit que Ménesthius,
l'un de ses ayeux, fils du Sperchius et de Polydore, fille de Pelée,
accompagna Achille sous les murs de Troye, comme un de ses premiers
capitaines; qu'il dut à sa naissance le commandement du premier corps
des Mirmidons. Tant de titres de noblesse, tant de preuves qu'Achille
est né parmi eux, sont encore appuyées par ce sacrifice immolé à ses
mânes. Ils prétendent que les
Thessaliens ne leur ont cédé le droit de l'offrir, que parce qu'ils
reconnoissent les liens qui.... On peut, dis-je à Chariclès, leur céder
toutes leurs prétentions, convenir de la vérité de ce qu'ils disent.
Faites venir ce jeune homme; je désire ardemment de le voir.
Chariclès s'empresse de me satisfaire, et le jeune homme paroît. Il
avoit en effet beaucoup de traits d'Achille, son regard, sa fierté; il
portoit la tête droite: sa chevelure, séparée dessus son front, étoit
bouclée et arrêtée par derrière; sur son visage étoit peint un courage
martial;[16] ses narines ouvertes respiroient l'air librement; ses
yeux, d'un bleu foncé, tiroient un peu sur le noir; son regard avoit
une noble et aimable fierté, et faisoit l'impression d'une mer qui se
calme après avoir été agitée.
Lorsqu'il nous eut fait les complimens d'usage, auxquels nous ne
manquâmes point de répondre: il est tems, dit-il à Chariclès, d'offrir
le sacrifice, afin que nous puissions faire des libations sur le
tombeau de Néoptolême, et accomplir toutes les cérémonies usitées.
Allons, reprit Chariclès; et en même tems il se leva. Vous verrez
Chariclée aujourd'hui, dit-il, en s'adressant à moi, si vous ne l'avez
pas encore vue: il est d'usage que la prêtresse de Diane assiste à
cette solemnité, et aux libations que l'on offre à Néoptolême.
J'avois déjà vu plusieurs fois Chariclée; plus d'une fois elle avoit
immolé avec moi des victimes; elle m'avoit plus d'une fois questionné
sur les choses saintes cependant je ne répondis rien à Chariclès,
attendant l'avenir avec impatience.
Nous dirigeâmes nos pas vers le temple: déjà les Thessaliens
avoient tout préparé. Quand nous arrivâmes aux autels, le jeune
homme commençoit déjà le sacrifice, qui fut précédé de la prière du
grand-prêtre. La Pythie, du fond du sanctuaire, rendit cet oracle:
Célébrez, ô Delphiens, celle dont le nom commence par
Charis et finit par Cléos, et le fils de la déesse;
ils quitteront mon temple, fendront les flots écumans,
arriveront dans un pays brûlé par le soleil. Là, une mître
blanche, qui couronnera leurs cheveux noirs, sera la
récompense de leur vertu.
Cet oracle jette tous les Delphiens dans une grande perplexité: ils ne
peuvent en pénétrer le sens; chacun l'interprète diversement et selon
ses désirs; mais personne n'en donne la véritable explication. Les
oracles,
comme les songes, ne s'interprètent guère que par l'événement. Les
Delphiens, d'ailleurs, tout occupés de la magnificence et de l'éclat de
la cérémonie, ne s'appliquent point à démêler le sens de celui-ci.
Fin du Livre Second.
LIVRE TROISIÈME.
SOMMAIRE.
_Calasiris continue son récit. Description de la pompe des Ænéens.
Portrait de Théagènes et de Chariclée. Sacrifice des Thessaliens.
Entrevue de Théagènes et de Chariclée. Maladie de Chariclée.
Inquiétudes de Chariclès. Dissertation sur les enchantemens. Théagènes
donne un repas. Songe de Calasiris. Des apparitions des dieux.
Naissance et patrie d'Homère. Étude des Egyptiens. Théagènes découvre
son amour à Calasiris. Chariclès prie Calasiris de secourir Chariclée
malade; tous deux vont la voir; dans quel état ils la trouvent._
Quand la fête et toutes les cérémonies furent achevées.... Mais, mon
père, dit Cnémon, elles ne sont pas achevées, vous ne m'avez encore
rien fait voir; je brûle d'en entendre le détail. Je viens, comme dit
le proverbe, derrière tout le monde, pour voir une aussi brillante
solemnité et vous passez outre; vous fermez et vous ouvrez la scène
en même tems. O mon fils! reprit Calasiris, je ne voulois pas vous
fatiguer par un détail hors de mon sujet: je voulais arriver aux
principaux points de ma narration, à ce qui peut vous intéresser
le plus: mais puisque par cet esprit de curiosité, si naturel aux
Athéniens et que vous n avez point perdu, vous voulez jouir, comme en
passant, d'un tel spectacle, je vais vous mettre sous les yeux un
tableau raccourci de la plus belle fête que j'aie jamais vue; elle le
mérite, et par sa magnificence et par les évènemens qui la suivirent.
A la tête paroissent cent victimes, conduites par une troupe d'initiés,
dont l'extérieur et l'habillement sont agrestes; ils portent une robe
blanche, serrée à la ceinture par une courroie; leur bras droit, leur
épaule et leur sein, sont nuds; dans leur main est une hache à deux
tranchans. Tous les taureaux sont noirs et vigoureux; leur col large
et épais décrit une courbe, quand ils lèvent la tête; leurs cornes,
droites et sans sinuosités, sont d'une grandeur ordinaire: l'un les
a dorées, l'autre, ornées de guirlandes de fleurs; ils sont bas sur
jambes; leurs fanons épais descendent jusque sur leurs genoux: comme
ils sont au nombre de cent, ils forment vraiment une hécatombe.
Après eux vient une multitude de diverses autres victimes: elles
marchent en ordre, divisées selon leur espèce. Des flûtes, des
instrument font entendre des airs mystérieux et des chants
préparatoires.
Après les victimes et leurs conducteurs, de jeunes Thessaliennes,
magnifiquement vêtues, avec de larges ceintures, la chevelure éparse et
flottante, sont partagées en deux chœurs. Parmi celles qui composent le
premier, les unes portent des paniers remplis de fleurs et de fruits;
les autres des corbeilles pleines de gâteaux sacrés et de parfums, qui
exhalent une odeur délicieuse. Disposées avec ordre et symétrie,
leurs fardeaux fixés sur leur tête, elles se tiennent les unes
les autres par la main, de manière à pouvoir danser et marcher en
même-tems. Le second chœur règle les chants, entonne un hymne à la
louange de Thétis, de Pelée, de leur fils et du fils d'Achille.
Après elles, Cnémon.... Quoi! Cnémon, dit Cnémon; mais, mon père, c'est
me priver d'une grande partie du plaisir, que dépasser cet hymne sous
silence. Je ne fais que voir la pompe et je n'entends rien. Eh bien!
reprit Calasiris, vous allez l'entendre, puisque vous le désirez. Tel
étoit à-peu-près cet hymne.
Je chante Thétis à la chevelure dorée, fille immortelle
de Nerée, dieu de la mer; Thétis devenue, par l'ordre de
Jupiter, l'épouse de Pélée; Thétis l'ornement de la mer,
notre protectrice, comme Vénus l'est de Paphos. Elle mit
au jour le terrible dieu des combats;
le sauveur de la Grèce, le divin Achille, dont la
gloire est montée jusqu'au ciel. Achille eut de Pyrrha
l'invincible Néoptolème, le destructeur de Troie, le
rempart des enfans des Grecs. Soyez-nous favorable, divin
Néoptolème, vous dont la cendre repose dans la terre
de Pytho; recevez nos présens; délivrez-nous de toute
crainte. Je chante Thétis à la blonde chevelure.
Tel étoit cet hymne, autant que je puis m'en souvenir. Il régnoit
dans ces chœurs une harmonie si parfaite, le bruit des pieds
s'accordoit si justement avec la mesure de la musique, que l'ouie,
plus affectée encore que la vue, goûtoit seule tout le plaisir, et
que les spectateurs entraînés, pour ainsi dire, par cette mélodie,
suivoient les pas des jeunes vierges à mesure qu'elles avançoient,
jusqu'à ce qu'une troupe de jeunes gens, avec leur chef, montés sur
de superbes coursiers, paroissent et font oublier les charmes de ce
concert. Divisés en deux corps de vingt-cinq chacun, ils escortent
le chef de la théorie, qui marche au milieu d'eux; leur chaussure
est attachée au-dessus de la cheville du pied par une bandelette de
pourpre de Phénicie; une agraffe d'or relève, sur leur sein, une robe
blanche mouchetée de bleu jusqu'en bas. Tous les coursiers sont de
Thessalie; dans leurs yeux est peinte la liberté qu'on respire dans
le climat où ils ont été nourris; ils semblent dédaigner l'esclavage,
rongent leur frein, le couvrent d'écume; ils obéissent cependant à
toutes les impressions qu'ils reçoivent de leurs maîtres: ils sont
ornés de housses enrichies d'or et d'argent: on diroit que ces jeunes
Thessaliens se sont disputé la gloire de parer leurs coursiers.
Quelque magnifique, quelque brillant que soit ce cortège, l'œil des
spectateurs le dédaigne pour s'arrêter sur le chef. C'étoit Théagènes,
dont le sort me cause aujourd'hui tant d'inquiétude: il paroît comme
un astre dont les feux éclipsent tout ce qui brilloit ayant qu'il se
montrât. Cavalier et fantassin en même-tems, il agite dans sa main
une lance pesante garnie d'un large fer; il marche sans casque, la
tête nue, revêtu d'une robe de pourpre, sur laquelle, entre autres
évènemens, on voit représenté en or le combat des Centaures contre les
Lapithes: on voit sur son agraffe Pallas, dont le sein est couvert
de l'égide avec la tête de la Gorgone. Ce qui lui donne encore de
nouvelles graces, c'est un vent léger dont la faible haleine agite
mollement sa chevelure sur ses épaules, partage sur son front les
boucles de ses cheveux; et fait flotter les extrémités de sa robe
jusque sur la croupe et les cuisses de son coursier: on diroit que
l'animal lui-même, sensible à l'éclat qui l'environne, l'est encore à
la gloire d'être guidé par un maître si beau; il se rengorge, porte la
tête droite; dans ses yeux, dans sa démarche, est peint l'orgueil que
lui inspire un tel fardeau: docile au frein, il avance lentement, se
balançant majestueusement à droite, à gauche, appuyant légèrement le
bout du pied à terre, et réglant ses pas de manière à ne point trop
agiter son maître. Tous les spectateurs sont ravis d'admiration, tous
d'une voix unanime décernent à Théagènes le prix de la beauté et du
courage. Déjà toutes les courtisannes, éprises pour lui d'une passion
violente qu'elles ne peuvent déguiser, sèment des fleurs et des fruits
sur son passage,[17] dans l'espérance de s'attirer un de ses regards:
toutes décident que jamais on n'a rien vu de plus beau que Théagènes.
Quand la fille de l'air, l'Aurore aux doigts de rose, s'éleva sur
l'horison, pour parler le langage d'Homère; quand la belle, la
vertueuse Chariclée, sortie du temple de Diane, parut, nous fumes alors
convaincus que la beauté de Théagènes pouvoit être surpassée, mais
aux yeux des hommes, qui trouvent dans les grâces et les appas d'une
femme quelque chose de plus séduisant. Elle s'avance montée sur un char
traîné par deux taureaux blancs; un manteau de pourpre, parsemé de
fleurs d'or en forme de rayons, descend jusque sur ses pieds; autour
de son sein est une ceinture sur laquelle l'ouvrier a épuisé tous les
secrets de son art: jamais auparavant il n'en avoit fait de pareille,
et jamais il n'en fit dans la suite. On voit par derrière des queues
de serpens s'entrelacer l'une dans l'autre; leurs cols, revenant par
dessus son sein, forment un nœud tortueux duquel sortent leurs têtes
qui pendent de chaque côté, et semblent partir du milieu du nœud:
tels sont les prestiges de l'art, qu'on diroit qu'ils se traînent; la
cruauté n'est point peinte dans leurs regards; ils n'inspirent point la
frayeur; ils semblent plongés dans un doux sommeil; on diroit que le
plaisir les a endormis sur le sein de Chariclée. Ils sont travaillés en
or, de couleur bleue et avec tant d'art, que ce métal a pris, sous la
main de l'ouvrier, une couleur foncée qui, contrastant avec le jaune,
représente au naturel la teinte mobile et luisante des écailles de ces
serpens. Telle est la ceinture de Chariclée. Une partie de sa chevelure
est tressée, tandis que l'autre flotte avec grace sur son col et sur
ses épaules; une couronne, formée de branches de laurier, arrête sur
sa tête et écarte ses cheveux de son visage, aussi frais que la rose,
aussi éclatant que le soleil, et les empêche de voltiger de côté et
d'autre au gré du vent. Dans sa main gauche est un arc. Le long de son
épaule droite descend un carquois. Dans sa main droite est une torche
ardente, dont les flammes ne jettent pas un éclat aussi vif que celui
de ses yeux.