Cnémon, après avoir quitté Thermutis, continua de courir jusqu'à ce

que la nuit fût arrivée et l'obligeât de s'arrêter. Il se blottit

contre terre à l'endroit où les ténèbres le surprirent, ramasse le

plus de feuilles qu'il peut et s'en couvre; mais le sommeil fuit loin

de ses paupières; son ame est en proie aux plus violentes agitations.

Le moindre bruit, le souffle du vent, le mouvement d'une feuille, tout

est pour lui Thermutis. Le sommeil vient-il assoupir ses sens, il

croit fuir encore, regarde sans cesse derrière lui, voit Thermutis,

qui ne pensoit guère à le poursuivre. Il appelle, il repousse ensuite

le sommeil, qui lui présente des objets plus effrayans que la réalité.

La nuit même lui paroît plus longue que les autres nuits, et redouble

encore ses frayeurs.

Enfin le retour de la lumière rend le calme et la joie à son esprit. Il

diminue d'abord la longueur de ses cheveux. Il se dépouille de tout ce

qui pouvoit lui donner quelque ressemblance avec les brigands. Entre

autres moyens qu'ils emploient pour inspirer la terreur, ils rabattent

une partie de leurs cheveux sur leur front, et laissent flotter l'autre

sur leurs épaules, persuadés que la chevelure, qui relève la beauté

d'un amant, donne aussi aux brigands un air terrible. Cnémon retranche

donc de sa chevelure ce qui le rendoit semblable aux Bucoles, et il se

hâte de se rendre à Chemmis, comme il en étoit convenu avec Théagènes.

Déjà il approchoit du Nil et se disposoit à le passer pour gagner ce

village, lorsqu'il voit errer ça et là, à grands pas, sur les bords

du fleuve, un vieillard qui semble s'entretenir avec les flots et

leur communiquer de tristes réflexions. Sa chevelure, blanche comme

la neige, descend le long de ses épaules, à la manière des prêtres.

Une barbe épaisse et vénérable ombrage son menton; sa robe et le reste

de son costume ressemble à celui des Grecs. Cnémon s'arrête quelques

instans: livré tout entier à ses méditations, l'esprit attaché au

seul objet qui l'occupe, le vieillard passe et repasse devant lui

sans l'appercevoir. Cnémon se présente à sa rencontre: Que la joie

soit dans votre cœur, dit-il! De la joie? répond le vieillard, il

n'en est plus pour moi; la fortune lui a fermé pour jamais rentrée de

mon ame. Vous êtes étranger, reprend Cnémon, vous êtes Grec?--Non, je

ne suis point grec, ni étranger. L'Egypte est ma patrie.--Pourquoi

donc portez-vous l'habit grec?--Si vous me voyez revêtu de cette robe

magnifique. ce sont mes malheurs qui en sont cause.[8] Cnémon, étonné

de voir ainsi un homme tirer sa parure de ses malheurs mêmes, le prie

de les lui raconter. Mes malheurs, dit le vieillard; les Troyens n'en

souffrirent pas plus, et ils égalent la multitude des abeilles qui sont

dans une ruche: c'est un récit qui vous fatigueroit.[9] Mais vous,

jeune étranger, où allez-vous? d'où venez-vous? Comment! un grec en

Egypte!--Votre question me surprend. Je vous ai prié de me raconter

vos malheurs; vous ne m'avez encore rien appris de ce qui vous touche,

et vous voulez que je vous parle de moi!--Non, je ne veux point vous

insulter, votre extérieur m'annonce un grec que la fortune a contraint

de se déguiser. Vous souhaitez ardemment connoître mes aventures;

vous serez satisfait: j'ai moi-même un tel désir de les raconter, que

si vous ne vous fussiez présenté, je les aurois racontées, comme on

dit, à ces roseaux. Quittons les bords du fleuve; le soleil du midi y

darde ses rayons enflammés: ce lieu n'est point un théâtre propre à

un récit aussi long. Allons au village que vous voyez devant vous, si

une affaire plus pressante ne vous appelle point ailleurs. Je vous y

donnerai l'hospitalité, non chez moi, mais dans la maison d'un mortel

vertueux, qui m'a reçu dans mes malheurs et qui m'a donné un asyle chez

lui. Là, je satisferai votre curiosité, là aussi vous m'apprendrez ce

qui vous est arrivé. Je le veux bien, dit Cnémon; je vais moi-même dans

ce village, je dois y attendre quelques-uns de mes amis.

Ils entrent tous deux dans une barque (plusieurs étoient attachées

au rivage, toujours prêtes à recevoir les passagers pour un léger

salaire,) et se font porter à l'autre bord. Ils gagnent le village,

arrivent dans la maison où logeoit le vieillard. Le maître en étoit

absent; mais sa fille, qui déjà avoit atteint l'âge nubile, ses

esclaves, qui respectoient ce vieillard comme leur père, les reçurent

fort bien: elles ne faisoient sans doute que suivre les ordres de

leur maître. L'une lave leurs pieds, essuie la poussière de leurs

jambes; l'autre arrange leur chambre et leur prépare des lits commodes;

celle-ci apporte un vase et allume du feu; celle-là dresse une table

qu'elle charge de mets et de fruits de toute espèce.

O mon père! s'écrie Cnémon étonné; sans doute nous sommes dans la

demeure de Jupiter hospitalier. Quelle bonté, quelle attention, quelle

bienveillance on nous témoigne! Non, répond le vieillard, nous ne

sommes pas dans la demeure de Jupiter, mais dans celle d'un homme qui

respecte Jupiter, protecteur des étrangers et des supplians; mon fils,

c'est un marchand qui a beaucoup voyagé. Les villes sans nombre qu'il

a vues, l'étude qu'il a faite des mœurs et du caractère de beaucoup de

peuples et de nations, lui ont donné une grande expérience. Il a déjà

donné plusieurs fois asyle dans sa maison à des malheureux et à moi,

entre autres, lorsqu'il me rencontra, il y a quelques jours, errant et

dans l'affliction.--Pourquoi donc, mon père, erriez-vous ainsi?--Des

brigands, mon fils, des brigands m'ont arraché mes enfans. Je les

connois ces barbares ravisseurs, mais je ne puis les punir. J'erre dans

ces lieux témoins de mes malheurs; je les arrose de mes larmes. Telle

la sensible tourterelle, à la vue du serpent qui a porté la désolation

dans sa demeure, dévoré ses enfans sous ses yeux, n'ose approcher,

ne peut fuir. Il se livre dans son cœur un combat violent entre la

tendresse maternelle et la crainte de la mort. Elle voltige autour

de son nid; ses prières sont vaines; ses gémissemens ne sont point

entendus d'un monstre qui ne connut jamais la pitié!--Voudriez-vous,

mon père, m'instruire des circonstances d'un évènement aussi cruel

et aussi affligeant?--Oui, vous saurez tout; mais il faut commencer

par appaiser la faim qui nous presse. C'est sans doute dans un moment

pareil, c'est parce que tout lui est subordonné, qu'Homère l'appelle

_impérieuse._ Conformons-nous d'abord aux usages établis en Egypte par

les sages; commençons par faire des libations aux dieux: c'est un

devoir auquel jamais rien ne pourra me faire manquer; jamais la douleur

n'absorbera mon ame jusqu'à me faire oublier ce que je leur dois. En

même-tems il verse de l'eau pure d'une coupe qu'il tient dans sa main.

J'offre ces libations, dit-il, aux dieux de l'Egypte et de la Grèce, à

Apollon-Pythien. Je les offre aussi à Théagènes et à Chariclée, dont la

vertu égale la beauté. Oui, je les mets au nombre des dieux. Ses larmes

coulent en prononçant ces dernières paroles, et sont comme une seconde

libation offerte à ces deux amans.

Au nom de Théagènes et de Chariclée, Cnémon est frappé d'étonnement. Il

parcoure des yeux le vieillard. Que dites-vous, s'écrie-t-il? Théagènes

et Chariclée sont vos enfans?--Oui, reprend le vieillard, ils sont

mes enfans, quoique je n'aie jamais connu leur mère. La fortune et

les dieux me les ont donnés. C'est mon cœur qui les a enfantés; ma

tendresse m'a donné auprès d'eux les droits de la nature; depuis ce

temps, ils me regardent comme leur père et m'en donnent le nom. Mais,

dites-moi, d'où les connoissez-vous?--Non-seulement je les connois;

mais encore je vous annonce qu'ils sont pleins de vie. O Apollon!

s'écrie le vieillard, dieux puissans! où sont-ils? montrez-les moi.

Oui, vous serez mon sauveur, vous serez un dieu pour moi.--Quelle sera

ma récompense?--L'hospitalité, que je vous donne ici, est le premier

gage de ma reconnoissance: il n'en est pas, je crois, de plus beau

pour un cœur ami de la vertu; bien des hommes regardent un pareil

bienfait comme le plus précieux des trésors; et si, comme les dieux

nous le promettent, nous rentrons bientôt dans notre patrie, nos

richesses seront à vous; vous pourrez satisfaire vos désirs.--Vous

ne me faites que des promesses, vous ne me donnez que des espérances

incertaines, tandis que vous pouvez, dès l'instant même, me témoigner

votre gratitude.--Dites, que demandez-vous? Il n'est point de sacrifice

qui me coûte, fallût-il vous immoler une partie de moi-même.--Il ne

faut pas vous mutiler; mais je me croirai bien récompensé, si vous me

révélez le secret de la naissance de vos enfans; si vous m'apprenez

quelle est leur patrie, comment ils se trouvent ici, et ce qui leur est

arrivé.--Vous me demandez une récompense bien grande: il n'est rien qui

l'égale; les richesses du monde entier ne lui sont pas comparables.

Prenons auparavant un peu de nourriture; vous aurez à m'écouter pendant

long-tems, et moi un long récit à vous faire.

Leur repas fut des noix, des figues; des dattes nouvellement cueillies,

et d'autres fruits semblables. Le vieillard, accoutumé à une nourriture

simple et frugale, n'accordoit jamais rien aux sens aux dépens de

la raison. Jamais il ne donnoit la mort à aucun être vivant pour se

nourrir de sa chair; sa boisson fut de l'eau, taudis que Cnémon but du

vin. Mon père, dit Cnémon quelques instans après, Bacchus, comme vous

le savez, se plaît aux entretiens, et n'est pas ennemi de la joie: ce

dieu s'est emparé de moi, je suis prêt à vous entendre. Je réclame les

promesses que vous m'avez faites: il est temps de nous représenter

ici, comme sur un théâtre, la pièce que vous m'avez annoncée.--Eh

bien! je vais vous satisfaire. Je voudrois que le généreux Nausiclès

fût ici; plusieurs fois il m'a demandé de lui faire part de mes

aventures, je me suis toujours refusé à ses instances sous différens

prétextes--Où pourroit-il être à présent? Le nom de Nausiclès ne m'est

pas inconnu;--Il est à la chasse.--Quelle espèce de chasse?--A la

chasse des Bucoles, brigands par état, les plus féroces des animaux,

très-difficiles à atteindre. Ils se retirent dans un marais, qui

leur sert de repaire.--Il a sans doute à se plaindre d'eux?--Ils lui

ont enlevé une Athénienne, son amante, qu'il appeloit Thisbé. Hélas!

s'écrie Cnémon; et il se tait, comme s'il se reprenoit lui-même.

Qu'avez-vous donc, dit le vieillard? Je m'étonne, reprit Cnémon, pour

lui donner le change, et je désirerois savoir avec quelles forces et

comment il a osé entreprendre une pareille expédition.--Oroondates

gouverne l'Egypte au nom du roi de Perse. Mitrane, un de ses officiers,

réside par son ordre dans ce village. Nausiclès l'a engagé, à force

d'argent, à le suivre avec une armée puissante en cavalerie et en

infanterie. Il regrette dans Thisbé moins son amante, qu'une excellente

musicienne, qu'il devoit conduire, disoit-il, au roi d'Ethiopie, pour

accompagner l'épouse de ce monarque, lui apprendre les jeux et les

amusemens en usage chez les grecs, Privé des sommes immenses, qu'il

attendoit pour un pareil présent, il met tout en usage pour la tirer

des mains des Bucoles. Moi-même je l'ai excité a cette entreprise,

dans l'espérance de retrouver aussi mes enfans.--C'en est assez sur les

Bucoles, les Satrapes, les rois eux-mêmes. Vous m'entraînez, sans que

je m'en apperçoive, loin de notre sujet. Ceci est un épisode étranger à

la pièce.[10] Revenons donc à ce que vous m'avez promis. Vous cherchez,

comme un autre Protée, à m'échapper, non par l'illusion et la rapidité

de vos métamorphoses, mais à me faire perdre de vue mon objet, par

vos digressions.--Vous serez satisfait. Je vais commencer par vous

raconter succinctement mes propres aventures. N'attendez pas de moi que

je répande des fleurs sur mon récit. Je ne vous mettrai sous les yeux

qu'un tableau simple et exact des faits.

Memphis m'a vu naître. Je suis père; je m'appelle Calasiris. Errant

aujourd'hui, il n'y a pas long-tems que j'étois grand-prêtre. Je

fus uni, suivant les lois de ma patrie, à une épouse que la loi de

la nature m'enleva bientôt. Lorsqu'elle se fut endormie du sommeil

éternel, je vécus heureux avec deux enfans qu'elle m'avoit laissés.

Quelques années se passèrent ainsi. Mais bientôt une fatale révolution

des astres changea le cours de ma destinée; le bras du fils de Saturne

s'appesantit sur moi. Je vis fondre sur moi des maux que ma science

me montra bien, mais qu'elle ne put me faire éviter. Il est possible

de prévoir les coups du sort, mais il n'est pas possible de s'y

soustraire; et la prévoyance alors n'en est pas moins un véritable

bien: elle adoucit l'amertume des revers. Les malheurs inattendus nous

accablent; mais ils nous semblent plus légers, quand nous les avons

prévus. Dans le premier cas, l'ame est terrassée par des coups subits;

dans le second, elle est déjà familiarisée avec les douleurs, quand

elles fondent sur nous: voici ce qui m'arma.

Une femme de Thrace, d'une beauté rare et qui ne le cédoit qu'à celle

de Chariclée, nommée Rhodope (je ne sais d'où elle venoit, ni comment

elle fit le malheur de tous ceux qui la connurent) parcourait l'Egypte

et se montra à Memphis. Un cortège nombreux la suivoit: brillante de

luxe et d'opulence, elle étoit consommée dans l'art d'exciter les

passions et de séduire. Il étoit impossible de la voir sans se laisser

éblouir: il partoit de ses yeux des traits qui pénétroient jusqu'au

fond de l'ame et y faisoient des blessures incurables.[11] Elle venoit

souvent au temple d'Isis, dont j'étois grand-prêtre, faisoit à la

déesse de riches offrandes et beaucoup de sacrifices. Je rougis de

le dire; plus je la regardois, plus elle me paroissoit belle. Ses

charmes triomphèrent des principes de sagesse, dont j'avois fait

profession pendant toute ma vie. J'opposai long-tems la raison à la

séduction des sens.[12] Enfin je cédai; je sentis les feux de l'amour

brûler dans mon cœur; je crus voir dans cette femme la source des maux

qui devoient m'accabler et que la divinité m'avoit annoncés: elle me

parut servir d'instrument aux destins qui me menaçoient. Je crus que

le dieu qui me poursuivoit, s'étoit revêtu de ses traits. Je résolus

de ne pas flétrir des fonctions que j'exerçois depuis ma jeunesse;

je ne voulus pas souiller la majesté des temples et des autels. Je

m'imposai la peine que méritoient des fautes que, graces aux dieux,

je n'avois commises qu'en idée. La raison fut mon juge: je me punis

de l'exil; je quittai ma patrie pour me dérober à la rigueur des

destins, prêt à souffrir tout ce qu'ils décideroient de moi et pour

fuir en même-tems le danger auquel m'exposoit Rhodope. Je craignis,

ô mon fils, que la funeste influence de mon astre ne l'emportât, que

quelque foiblesse ne déshonorât ma vie passée. Mais ce qui me détermina

sur-tout à m'éloigner de ma patrie, furent mes enfant. Plus d'une fois

les oracles des dieux me les avoient montrés les armes à la main l'un

contre l'autre: je voulus donc fuir un spectacle auquel je crois que

le soleil lui-même refuseroit sa lumière; je m'expatriai pour que mes

regards paternels ne lussent pas souillés par l'effusion du sang de mes

enfans. Je ne prévins personne que je quittois ma patrie et la maison

paternelle. Je feignis un voyage à la fameuse Thèbes, pour voir l'aîné

de mes enfans qui étoit alors chez son grand-père maternel et qui

s'appeloit Thyamis.

Le nom de Thyamis est comme un trait qui frappe Cnémon. subitement;

mais il est maître de lui et garde le silence, pour entendre la suite

du récit de Calasiris. Le vieillard continue ainsi:

Je passe sous silence une grande partie de mes voyages, qu'il est

inutile de vous raconter. J'appris que dans la Grèce il y avoit une

ville nommée Delphes, consacrée à Apollon, le temple commun de tous

les dieux, l'école des sages, dont la tranquillité n'étoit jamais

troublée par aucune émeute populaire. Je partis pour cette ville,

séjour si digne d'un grand-prêtre: je la préférai à toutes les autres,

parce qu'elle est particulièrement attachée au culte des dieux et aux

cérémonies religieuses. J'abordai par le golphe de Crisa à Cyrrha.

A peine fus-je sorti du vaisseau que je me rendis à la ville. En y

entrant, je sentis comme mon oreille frappée d'une harmonie divine.

Delphes me parut, sur-tout par sa situation, le séjour des immortels.

Le Parnasse, comme une citadelle construite par la nature sans le

secours de l'art, la domine dans toute son étendue: à ses pieds est une

espèce d'angle, dans l'intérieur duquel elle est comme enfermée.

Votre description est exacte, dit Cnémon; fussiez-vous inspiré par

l'oracle, vous ne parleriez pas avec plus de vérité ni de justesse. Tel

étoit le tableau que m'en faisoit mon père, qui avoit vu cette ville,

lorsqu'Athènes l'avoit député à l'assemblée des Amphictyons.--Vous

êtes donc Athénien?--Oui.--Votre nom?--Cnémon.--Votre histoire?--Je

vous la raconterai. Mais à présent continuez votre récit.--Je le

reprends, et je retourne à Delphes.

Après avoir admiré le stade de la ville, ses places, ses fontaines,

Castalie elle-même, après m'être purifié dans ses eaux, je me hâte

d'aller au temple. J'avois entendu dire à la foule nombreuse qui y

couroit; que le moment étoit arrivé où la prêtresse montoit sur le

trépied. J'entre; je me prosterne devant la divinité: je lui adresse

des vœux du fond de mon cœur. La Pythie me répond ainsi:

«O toi qui, pour te soustraire à ta funeste destinée, fuis les fertiles

plaines que le Nil arrosse, ne te laisses point abattre; je te rendrai

les campagnes d'Egypte. Aujourd'hui je te prends sous ma protection.»

A peine eus-je entendu cet oracle, que je me prosterne au pied des

autels, conjurant le Dieu de jeter sur moi un regard favorable. La

multitude qui m'environne, me félicite de l'oracle rendu en ma faveur,

la première fois que je viens au temple: tous me caressent; tous me

témoignent beaucoup d'égards; ils disent que depuis le Spartiate

Lycurgue, je suis le seul dont le Dieu se soit ainsi déclaré le

protecteur. Je fis entendre que je désirois fixer ma demeure dans les

environs du temple. On me l'accorda; on arrêta même que je serois

nourri aux dépens du trésor public. Enfin rien ne manquoit à mon

bonheur: ma vie étoit consacrée au culte des dieux. J'étois sans cesse

au milieu des sacrifices que les étrangers et les habitans du lieu

offroient tous les jours dans le temple, pour se concilier la faveur

du Dieu qui l'habite, ou je m'entretenois avec des sages que l'on voit

se rassembler autour du temple d'Apollon Pythien; en un mot, la ville

consacrée au Dieu qui préside le chœur des neuf Muses, est le centre

des sciences et des lettres. Dans les commencemens de mon séjour,

je fus accablé d'une multitude de questions que l'on me faisoit sur

divers sujets. L'un me demandoit quel culte les Egyptiens rendent aux

dieux indigènes. Un autre, pourquoi certains animaux obtiennent de

certaines personnes les honneurs de l'apothéose, et m'interrogeoit

sur les différentes traditions du pays; celui-ci, sur la construction

des pyramides; celui-là, sur la sinuosité des canaux qui fécondent

l'Egypte: en un mot, leur curiosité ne laissoit échapper aucune

particularité. Tout ce qui parle, tout ce qui traite de l'Egypte, fixe

singulièrement l'attention des Grecs.

Ils me questionnoient encore sur le Nil, sur sa source, sur les

lois particulières auxquelles il est assujetti. Ils me demandoient

pourquoi, de tous les fleuves, il est le seul qui déborde en été. Je

leur disois ce que je savois sur ce fleuve, ce que j'avois lu dans

les livres sacrés, qui ne sont ouverts qu'aux ministres du culte. Le

Nil, leur disois-je, prend sa source à l'extrémité de l'Ethiopie, sur

les frontières de la Lybie, où l'orient finit et le midi commence,

La crûe de ses eaux en été ne vient point, comme quelques-uns l'ont

pensé, du souffle opposé des vents, qui soulèvent ses flots; mais ces

vents, vers le solstice d'été, rassemblent tous les nuages des climats

septentrionaux, les poussent vers le midi, les amoncèlent dans la Zone

torride: les chaleurs excessives les empêchent de passer outre Réunis,

entassés avec les autres vapeurs de cette Zone, ces nuages se résolvent

en humidité; des pluies abondantes tombent en torrens; le Nil grossit:

ce n'est plus un fleuve, c'est une mer qui franchit ses digues, couvre

l'Egypte de ses flots, et féconde ses campagnes dans son passage.[13]

Ses eaux tombées du Ciel, sont bonnes à boire; elles ne conservent

plus la chaleur qu'elles ont à leur source, et ne sont que tièdes.

Aussi de tous les fleuves, le Nil est-il le seul qui n'exhale point de

brouillards, tandis qu'il s'en couvriroit, si, comme le prétendent

quelques illustres personnages de la Grèce, la fonte des neiges étoit

la cause de son accroissement.

Pendant que je parlois ainsi, un prêtre d'Apollon, que je connoissois

beaucoup, nommé Chariclès, me dit: j'adopte votre avis; c'est ainsi

que j'ai entendu expliquer les phénomènes du Nil aux prêtres qui

demeurent à Catadupes.--Vous avez donc été dans ce pays?--~ Oui, sage

Calasiris.--Quelle affaire vous y a conduit?--Des malheurs domestiques,

qui sont devenus pour moi une source de félicité. Je parus étonné d'une

telle réponse. Votre étonnement cessera, dit-il, quand je vous aurai

instruit de tout, et je vous en instruirai quand vous voudrez.--Eh

bien, je ne demande pas mieux que de vous entendre à l'instant même.

Chariclès aussitôt fait éloigner la foule qui nous environne et me

parle ainsi:

Des raisons particulières me font désirer depuis long-tems de vous

entretenir de ce qui m'est arrivé. J'avois une épouse, mais je n'avois

point d'enfans. Enfin, sur le déclin de l'âge, mes vœux ardens furent

exaucés, et une fille m'appela du nom de père. Apollon m'avoit averti

qu'un astre malfaisant présideroit à sa naissance. Déjà elle étoit

nubile. Je l'unis à celui que je crus le plus vertueux parmi les

nombreux amans qui briguèrent sa main. La première nuit où le lit

nuptial la reçut, le feu du ciel, ou une flamme allumée par le crime,

tomba sur la chambre et consuma ma fille. Les cris de la douleur

succédèrent aux chants de l'hymenée. De la pompe nuptiale, elle fut

portée au tombeau; les flambeaux de l'hymen furent changés en torches

funèbres, qui allumèrent le bûcher et réduisirent ma fille en cendres.

Peu contente de cette proie, la mort en saisit bientôt une autre:

bientôt mes mains élevèrent un second tombeau. Mon épouse, inconsolable

de la perte de sa fille, mourut peu de tems après de douleur et de

regrets. Ecrasé sous le poids du malheur, je ne voulus pas cependant

quitter la vie: c'est un crime pour un ministre des dieux de se donner

la mort; mais je quittai ma patrie, pour ne pas rester chez moi dans

une solitude affreuse. L'éloignement des objets qui peuvent nous

rappeler de tristes souvenirs, contribue beaucoup à nous faire oublier

nos maux. J'errai de climats en climats; j'allai en Egypte, jusqu'à

Catadupes, pour voir les cataractes du Nil. Voilà, mon cher Calasiris,

la cause de mon voyage dans votre patrie.

Mais je ne veux pas vous laisser ignorer une rencontre que je fis

dans mes voyages, qui est même ce qu'ils ont de plus remarquable. Je

profitais de mon séjour pour visiter la ville. Le tems avoit adouci

l'amertume de mes regrets; je songeois à revenir dans ma patrie, et

j'achetois quelques objets rares dans la Grèce, lorsqu'un homme d'un

extérieur imposant, dont la figure annonçoit un esprit cultivé, dans

la fleur de l'âge, d'un noir d'ébène, s'approche de moi, me salue et

me dit en langue grecque, qu'il ne parloit pas avec facilité, qu'il

désiroit m'entretenir. J'y consens; il me conduit dans un temple voisin

et me parle ainsi:

Je vous ai vu acheter quelques feuilles, quelques racines des

Indes, d'Ethiopie et d'Egypte; si vous voulez traiter avec moi de

bonne-foi, sans fraude, sans artifice, je suis prêt à vous montrer

mes marchandises.--Je le veux bien, montrez-les moi.---Je vais vous

les montrer; il ne faut pas ici cet esprit d'intérêt qui guide les

marchands.--Promettez-moi aussi de ne pas me demander un prix excessif.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 6 / 26 段