Théagènes et Chariclée, se trouvant dans les bras l'un de l'autre,

étendus par terre, se relèvent en rougissant, Chariclée sur-tout, de

s'abandonner ainsi à leurs transports sous les yeux de Cnémon et le

prient de leur pardonner leur délire. Cnémon sourit, console leur

pudeur par ces paroles: votre délire est beau à mes yeux et aux yeux

de tout homme qui a lutté contre l'amour, a senti le plaisir d'être

vaincu, et sait que les défaites alors sont inévitables; mais il est

d'autres choses, ô Théagènes! que je ne puis approuver. Je vous ai vu,

et j'en ai rougi pour vous, je vous ai vu arroser de larmes honteuses

une femme étrangère, inconnue, et cela, lorsque je vous assurois que

l'objet de votre tendresse étoit plein de vie. O Cnémon! lui répond

Théogènes, cessez de me calomnier auprès de Chariclée: c'étoit elle que

je pleurois; c'étoit son corps que je croyois arroser de mes larmes.

Mais enfin un Dieu bienfaisant m'a dessillé les yeux; il m'a montré

mon erreur. Mais vous, osez-vous bien vanter votre courage! vos

gémissemens n'ont-ils pas procédé les miens? A la vue du corps sanglant

d'une femme étendue à vos pieds, avant de le reconnoître, vous,

Athénien intrépide, armé de pied en cap, l'épée en main, vous avez

pris la fuite, comme on voit au théâtre les acteurs fuir à l'aspect

d'une Euménide. A ces mots, un sourire involontaire dérida un peu leur

visage: les larmes coulèrent; mais c'étoient des larmes de douleur,

arrachées par le sentiment de leurs maux.

Quelques momens après, Chariclée rappelant ses esprits: qu'elle est

heureuse, dit-elle, celle que Théagènes a pleurée, à laquelle, comme

le dit Cnémon, il a prodigué mille tendres baisers! Si vous ne me

croyez pas jalouse, dites-moi, quelle est l'heureuse mortelle, qui

a été baignée des pleurs de Théagènes; par quelle erreur vous avez

prodigué à une inconnue des caresses qui s'adressoient à moi? Je

vais vous surprendre, lui répond Théagènes; Cnémon assure que cette

inconnue est Thisbé, cette athénienne qui jouoit de la cythare, des

artifices de laquelle il a été victime ainsi que Démœnète. Comment,

répliqua Chariclée toute étonnée, par quel enchantement auroit-elle été

transportée du milieu de la Grèce à l'extrémité de l'Egypte? comment ne

l'avons-nous pas vue en descendant ici? C'est ce que je ne saurois vous

dire, répondit Cnémon: voici seulement ce que je puis vous apprendre à

son sujet.

Lorsque Démœnète trahie eut terminé ses jours, mon père s'empressa

d'instruire le peuple de cet évènement. Il fut absous à l'unanimité.

Il travailla ensuite à obtenir mon rappel du peuple, il se préparait

même déjà à s'embarquer pour venir me chercher. Thisbé, profitant du

loisir que lui donnoit les affaires de son maître, se mêle dans les

sociétés, où elle fait valoir ses charmes et ses talens. Un jour, par

la légèreté de ses doigts et la douceur de ses accens, qu'elle avoit

mariés au son de sa lyre, elle effaça Arsinoë, qui, ce jour-là, joua

sans grâce et avec négligence, et bientôt elle s'attira, sans s'en

appercevoir, toute la jalousie et toute la haine dont est susceptible

le cœur d'une courtisanne. Cette haine devint encore plus violente,

lorsqu'un riche marchand de Naucratie, nommé Nausiclès, eut donné sa

tendresse à Thisbé, abandonnant Arsinoë, avec laquelle il vivoit

auparavant, et dont il s'étoit dégoûté, parce qu'il lui avoit vu faire

des contorsions, des grimaces hideuses en jouant de la flûte, et ses

yeux étincelans sortir de leur orbite.[5] Enflammée de colère et de

rage, Arsinoë va révéler aux parens de Démœnète toutes les intrigues

de Thisbé contre sa maîtresse; leur dit tout ce qu'elle a appris de

Thisbé elle-même pendant leurs liaisons: elle y ajoute tout ce que la

malignité lui suggère. Les parens de Démœnète se réunissent contre mon

père; ils engagent, à force d'argent, les orateurs les plus renommes

à l'accuser. Ils crient que Démœnète a perdu la vie sans avoir été

jugée, ni convaincue; ils publient que l'accusation intentée contre

elle n'est qu'un voile qui couvre un assassinat; ils exigent que l'on

montre l'adultère vivant ou mort, ou seulement que l'on dise son

nom. Enfin, ils demandent Thisbé pour l'appliquer à la torture. Mon

père la promit, mais il ne put la représenter. Thisbé l'avoit prévu,

et, de concert avec le marchand, elle avoit pris la fuite. Le peuple

indigné ne regarde pas mon père comme le meurtrier de son épouse: il

l'avoit instruit de tout; mais il le juge complice de mon exil et des

trames criminelles qui avoient coûté la vie à Démœnète. Il le bannit

et confisque ses biens. Tels ont été les fruits de son second hymen.

Thisbé a quitté Athènes et a subi ici, comme vous le voyez, la peine

dûe à ses forfaits.

Tels sont les faits que j'ai appris d'Anticlès, avec lequel je suis

passé en Egypte pour chercher Thisbé à Naucratie, la ramener à Athènes,

dissiper les soupçons élevés contre mon père, le justifier et demander

vengeance de tous les crimes de cette femme. Pris par les brigands

pendant mes recherches, je me trouve aujourd'hui avec vous. Vous

apprendrez dans la suite les causes de ma captivité, les circonstances

qui l'ont accompagnée. Un Dieu seul, je crois, pourroit vous dire

comment Thisbé est venue dans cette caverne, quelle main lui a ôté la

vie. Lisons le billet que nous avons trouvé dans son sein; peut-être

nous en apprendra-t-il davantage; en même-tems il ouvre le billet et

lit ce qui suit:

_Thisbé, ennemie et vengeresse, à Cnémon mon maître._

Je vous annonce une heureuse nouvelle; Démœnète n'est plus: c'est

moi qui vous ai vengé. Si vous me permettez de me présenter devant

vous, je vous raconterai les circonstances de sa mort. Depuis dix

jours je suis dans cette île: j'ai été prise par un des brigands qui

se dit l'écuyer du chef. Il me tient renfermée sans me permettre de

me montrer, même à la porte de sa cabane; c'est par attachement pour

moi, dit-il, qu'il en agit si rigoureusement; mais je soupçonne qu'il

craint un ravisseur. Un Dieu sans doute a trompé sa vigilance: je vous

ai vu passer; je vous ai reconnu et je vous envoie ce billet par une

vieille femme, qui demeure avec moi, à laquelle j'ai recommandé de le

remettre à ce beau Grec, l'ami du chef des brigands. Tirez-moi de leurs

mains; prenez-moi pour vous servir. Quand je vous ai fait du mal, j'y

ai été contrainte; mais quand je vous ai vengé, je n'ai suivi que les

mouvemens de mon cœur. Si votre ressentiment est inflexible, usez

envers moi de toute votre rigueur. Je ne désire que d'être auprès de

vous, dusse-je y trouver la mort. Il vaut mieux mourir de votre main et

obtenir les honneurs de la sépulture, que de vivre dans un état plus

affreux que la mort. La tendresse d'un barbare m'est plus odieuse que

la haine d'un Athénien. Tel étoit le contenu du billet.

O Thisbé! ajouta Cnémon, vous avez bien mérité votre sort: vous nous

apprenez vous-même vos malheurs; c'est sur votre sein, percé d'un

coup d'épée, que nous trouvons l'histoire de votre fin. C'est ainsi

qu'une furie vengeresse, attachée à vos côtés, n'a cessé de vous

poursuivre, qu'en donnant en Egypte le spectacle de votre supplice à

la première victime de votre scélératesse. Que méditiez-vous, que

machiniez-vous contre moi, par cette lettre, quand la vengeance divine,

s'appesantissant sur votre tête, a coupé le fil de vos projets? Votre

trépas même ne me rassure pas encore contre vous. Je crains bien que

la mort de Démœnète ne soit encore qu'une imposture, que l'on ne m'ait

trompé par une fausse nouvelle. Peut-être veniez-vous à travers les

flots nous jouer, sur le théâtre de l'Egypte, quelque nouvelle pièce

semblable à celle que vous avez jouée sur le théâtre d'Athènes.

Quoi! dit Théagènes, votre courage ne se démentira pas: des ombres,

des chimères vous effraient? Je suis étranger aux intrigues de Thisbé:

elle ne m'a point fasciné les yeux; vous pouvez m'en croire; Thisbé est

réellement morte; elle n'est plus redoutable pour vous; mais à qui

avez-vous obligation de sa mort? Comment se trouvoit-elle ici? C'est ce

qui m'embarrasse et m'étonne.--Je suis dans la même ignorance que vous.

Mais le meurtrier de Thisbé est Thyamis, s'il faut en croire l'épée que

nous avons trouvée près d'elle; à cet aigle d'ivoire que vous voyez

à la poignée, je la reconnois pour l'épée de Thyamis.--Savez-vous

comment, dans quel moment, pour quelle raison Thyamis lui a ôté la

vie?--Comment en serois-je instruit? Cette caverne ne m'a pas donné le

don de deviner, comme le sanctuaire de Pytho, ou l'antre de Trophonius

le communiquent, dit-on, à ceux qui y pénètrent. Ces mots réveillèrent

les douleurs de Chariclée et de Théagènes. O Pytho! ô Delphes!

s'écrièrent-ils en pleurant. Cnémon, étonné, ne pouvoit s'imaginer la

cause de l'impression que faisoit sur leur ame le nom de Pitho. Telle

étoit la situation de Cnémon, de Théagènes et de Chariclée.

Cependant Thermutis, l'écuyer de Thyamis, blessé dans le combat, avoit

gagné la terre à la nage. Lorsque la nuit fut arrivée, il trouva, au

milieu des débris, qui couvroient le lac, une baraque, voguant ça et

là, au gré des flots. Il y monte, aborde dans l'île et court vers

Thisbé. Il y avoit quelques jours que, placé en embuscade dans un

chemin étroit, au pied d'une montagne, il l'avoit enlevée à Nausiclès,

qu'elle accompagnoit. Pendant le tumulte inséparable d'une attaque

soudaine, Thyamis l'avoit envoyé chercher une victime; pour mettre

Thisbé hors de danger et la conservera son amour, il l'avoit conduite

secrètement dans la caverne. Dans le trouble et l'empressement où

il étoit, il l'avoit laissée à l'entrée. Effrayée des ténèbres qui

l'environnoient, ne connoissant pas les détours qui conduisoient dans

l'intérieur, Thisbé étoit restée au lieu où Thermutis l'avoit laissée.

C'est là que Thyamis l'avoit percée de son épée, croyant percer

Chariclée.

Thermutis, échappé du combat, retourne auprès de Thisbé. A peine est-il

dans l'île, qu'il court aux cabanes; mais il ne trouve qu'un monceau de

cendres. Il a bien de la peine à découvrir la pierre qui ferme l'entrée

de la caverne. Il rallume quelques roseaux qu'il trouve fumans encore

et s'élance dans la caverne. Il appelle Thisbé par son nom: c'est le

seul mot grec qu'il sut prononcer. Il la voit étendue et sans vie. Il

reste long-tems immobile et comme pétrifié. Enfin il entend un bruit

sourd, une espèce de bourdonnement partant du fond de la caverne:

c'étoient Cnémon et Théagènes qui s'entretenoient ensemble. Il les

croit aussitôt les meurtriers de sa chère Thisbé; mais il ne sait quel

parti prendre. Son amour trompé redouble sa colère et sa fureur, dont

les accès sont si violens dans les brigands et les barbares. Il veut

venger sur eux la mort de Thisbé, dont il les accuse; mais il est sans

armes, sans épée, et obligé d'imposer silence à son ressentiment. Il

croit ne pas devoir d'abord se déclarer leur ennemi, bien résolu de ne

pas les ménager, aussitôt qu'il pourra se venger. Il aborde Théagènes,

portant autour de lui des regards effrayans et terribles. Son extérieur

annonce les sinistres projets qu'il médite.

A l'apparition imprévue d'un homme nud, liesse, altéré de sang,

Chariclée se retire dans le fond de la caverne; sa pudeur, encore

plus que son ame, est alarmée d'un tel spectacle. Cnémon reconnoît

Thermutis qu'il ne croyoit plus revoir. Il craint qu'il ne se porte à

quelque violence, et il recule à petits pas. Plus irrité qu'intimidé,

Théagènes saisit son épée, menace de le percer s'il ose entreprendre

quelque chose. Arrête, dit-il, ou tu es mort. Déjà je t'aurois percé,

si je ne t'avois reconnu, quoique avec peine et si j'eusse pénétré tes

intentions. Thermutis tombe à ses pieds, implore sa clémence. Le péril,

bien plus que son caractère, le force à cette démarche humiliante: il

invoque le secours de Cnémon. Sauvez, lui dit-il, la vie à un homme

dont vous n'eûtes jamais à vous plaindre, que vous avez jusqu'ici

regardé comme un de vos amis. Je ne viens moi-même que me rejoindre

à des amis. Attendri par ces paroles, Cnémon s'approche, le relève,

comme il tient embrassés les genoux de Théagènes et lui demande où est

Thyamis.

Thermutis lui raconte que Thyamis, dans le combat, s'est précipité au

milieu des ennemis avec un courage déterminé, sans épargner sa vie ni

la leur, tuant tout ce qui se trouvoit à la portée de ses coups; qu'un

ordre, intimé à tous de ne pas le tuer, a sauvé ses jours; mais qu'il

ne sait quel est son sort: moi-même, ajoute-t-il, couvert de blessures,

j'ai gagné la terre à la nage. En ce moment, je reviens chercher

Thisbé dans cette caverne.--Pourquoi vous intéressez-vous à Thisbé?

d'où la connoissez-vous?--Je lai enlevée à des marchands. Je l'aimois

éperduement. Je l'ai tenue cachée pendant tout le tems qu'elle a été en

mon pouvoir. A l'arrivée des ennemis je l'ai conduite ici. Je la trouve

étendue sans vie. Je ne sais qui l'a immolée. Je voudrois connoître son

meurtrier, pour savoir la cause de sa mort. Son meurtrier est Thyamis,

répond Cnémon avec vivacité, pour dissiper les soupçons de Thermutis,

et il lui donne pour preuve l'épée trouvée auprès du cadavre de Thisbé.

A la vue de cette épée, encore fumante du sang de son amante, Thermutis

la reconnoît pour celle de son maître. Il gémit, il soupire, il garde

un morne silence; un nuage épais se répand sur ses yeux. Il retourne

à l'entrée de la caverne. Arrivé auprès du cadavre de Thisbé, il pose

sa tête sur son sein. O Thisbé! s'écrie-t-il à plusieurs reprises.

La douleur ne lui permet pas d'en dire davantage. Enfin il tombe en

défaillance, et le sommeil s'empare de lui.

Cependant Théagènes, Chariclée et Cnémon sont absorbés dans de

profondes réflexions. Toutes les traverses qu'ils ont éprouvées,

viennent se présenter en foule à leur esprit. Les maux sans nombre

qu'ils ont soufferts, les circonstances difficiles dans lesquelles

ils se trouvent, enveloppent leur ame de ténèbres épaisses. Ils se

regardent l'un l'autre; chacun attend que l'un d'eux prenne la parole:

trompés dans leur attente, ils baissent la tête, la relèvent, poussent

de longs soupirs et soulagent ainsi leur douleur. Enfin Cnémon se

couche par terre. Théagènes s'appuie contre un rocher. Chariclée se

laisse tomber sur lui. C'est envain qu'ils repoussent le sommeil, qui

s'appesantit sur leurs paupières. C'est envain qu'ils veulent décider

le parti qu'ils prendront. Leur ame affaissée, leurs forces épuisées

les contraignent de céder à la loi de la nature. L'excès même de leurs

souffrances les force de se livrer au sommeil. Leur esprit, leur corps

également fatigués et abattus, ont également besoin de repos.

A peine ont-ils fermé les paupières, à peine un doux sommeil s'est-il

emparé d'eux, qu'un songe se présente à l'esprit de Chariclée. Un

homme dont la chevelure est en désordre, le regard farouche, les mains

teintes de sang, s'approche d'elle sans bruit, tire une épée et lui

arrache l'œil droit. Elle s'écrie aussitôt qu'on lui arrache l'œil.

A sa voix, Théagènes s'éveille et ressent la même douleur que son

amante, comme s'il avoit eu le même songe. Cependant Chariclée portant

la main à sa figure, la passe sur la partie blessée, cherche partout,

et voyant que ce n'est qu'un songe: c'est un songe, dit-elle, mon cher

Théagènes; calme tes inquiétudes: je ne suis pas blessée. Ces paroles

tranquillisent son amant. O ma chère Chariclée, dit-il, conserve

tes yeux, dont l'éclat égale celui des rayons du soleil. De quelle

terreur as-tu été frappée?--Pendant que je dormois appuyée sur toi,

un barbare, un furieux, sans redouter ton courage indomptable, s'est

élancé sur moi l'épée à la main, et j'ai cru qu'il m'avoit arraché un

œil. Plût aux dieux, ô Théagènes, que ce ne fut pas un vain songe, sans

réalité!--Que dis-tu? pourquoi de pareils vœux?---J'aime mieux perdre

un œil que d'être toujours inquiète à ton sujet. Je crains bien que

ce songe ne te regarde, toi qui es mon œil, ma vie, mon tout. Arrêtez,

s'écrie Cnémon, qui, réveillé par les cris de Chariclée, entendoit leur

entretien. Je crois pouvoir donner au songe de Chariclée une autre

explication. Les auteurs de vos jours vivent-ils encore?--Ils vivent;

et s'ils étoient....--Eh bien! croyez que votre père ne vit plus; et

voici mes motifs pour le croire. Nous nous reconnoissons redevables de

la vie et de la jouissance de la lumière à ceux qui nous ont mis au

monde: c'est par les yeux, que nous voyons, que nous distinguons les

objets: dans votre songe ils sont l'emblème de votre père et de votre

mère.--C'est un malheur que vous m'annoncez. Puissiez-vous cependant

conjecturer mieux que moi! puisse votre oracle être accompli, et

puissé-je être dans l'erreur!--L'événement vous démontrera la vérité

de ma prédiction. Mais, continua Cnémon, n'est-ce pas rêver en effet,

que de ne nous occuper que de songes, au lieu de profiter d'un moment

si favorable pour réfléchir sur notre situation, pendant que cet

Egyptien (il parloit de Thermutis) éloigné, pleure la perte de son

amante? Cnémon, reprend Théagènes, puisqu'un Dieu a lié votre destinée

à la nôtre, puisque vous partagez nos malheurs, donnez le premier

votre avis. Vous connoissez les lieux, vous entendez la langue du

pays. Accablés de plus de maux que vous, nous sommes moins en état de

discerner le meilleur parti. Après quelques instans de silence, Cnémon

parla ainsi:

Nous ne savons qui de nous est le plus malheureux; la fortune ne m'a

pas épargné. Mais puisque vous voulez que, comme le plus âgé, je

donne le premier mon avis, je vais vous satisfaire. Cette île, comme

vous le voyez, est abandonnée; nous en sommes les seuls habitans: il

y a beaucoup d'or, d'argent et d'étoffes. Dans cette caverne sont

déposées les richesses, que Thyamis et ses gens ont enlevées à vous

et à beaucoup d'autres; mais elle est dépourvue de tout ce qui est

nécessaire à la vie. Si nous y restons, nous risquons d'y mourir de

faim, ou d'y voir revenir les ennemis qui l'ont déjà désolée, ou même

les anciens habitans. Ils connoissent l'endroit où sont recélées ces

richesses. La cupidité pourroit les rassembler et les ramener ici. Nous

ne pourrions alors éviter la mort; et ce seroit en être traité avec

humanité que de n'en recevoir que des outrages. Les Bucoles, gens

sans foi et sans aveu, sont encore plus à craindre, maintenant qu'ils

n'ont point de chef pour mettre un frein à la violence et à la férocité

de leur caractère. Il faut donc abandonner cette île: c'est un filet,

une prison dont il faut nous échapper; mais il faut envoyer devant

Thermutis, sous prétexte d'aller à la découverte, et de s'informer

de ce qu'est devenu Thyamis. Nous délibérerons ensuite plus à notre

aise; nous exécuterons plus facilement ce que nous aurons résolu. Oui,

il faut éloigner un homme d'un naturel féroce, sur lequel nous ne

pouvons compter, qui voit toujours en nous les meurtriers de Thisbé,

qui ne cesseroit de chercher l'occasion d'attenter à notre vie, et la

saisiroit avec joie, quand elle se présenteroit.

L'avis de Cnémon est approuvé de Théagènes et de Chariclée, et ils se

disposent à le suivre. S'appercevant qu'il est jour, ils remontent à

l'entrée de la caverne, réveillent Thermutis, plongé dans un profond

sommeil, lui font part de leur résolution; mais ils ne lui disent

que ce qu'il est nécessaire qu'il sache. Cet homme léger et sans

réflexion adopte leur avis. Ils commencent par creuser une fosse, y

déposent le corps de Thisbé, ramassent, pour le couvrir, la cendre

qui restoit des tentes embrasées, et lui rendent, comme ils peuvent,

les devoirs funèbres. Au lieu de sacrifices et de libations, ils

arrosent son tombeau de larmes. Ils font partir Thermutis comme ils

en sont convenus. A peine a-t-il fait quelques pas, que revenant il

déclare qu'il n'ira point seul, qu'il ne s'engagera point seul dans une

démarche si périlleuse, et il demande que Cnémon l'accompagne.

Théagènes voyant Cnémon saisi de frayeur à la demande de l'Egyptien

(car Cnémon, en expliquant les paroles de Thermutis, ne déguisoit pas

la crainte où il étoit:) quoi donc! dit-il, Cnémon, si hardi dans le

conseil, ne seroit qu'un lâche dans l'exécution! Vous me confirmez

bien en ce moment dans l'opinion douteuse où j'étois depuis long-tems

sur votre courage. Rappelez donc votre valeur et prenez des sentimens

dignes d'un homme. Il faut vous rendre à sa demande et l'accompagner

la première journée, pour ne pas lui laisser soupçonner le dessein

où vous êtes de l'abandonner. Armé de pied en cap, une épée au côté,

qu'avez-vous à craindre d'un homme sans armes? Vous pourrez, à la

première occasion favorable qui se présentera, l'abandonner sans qu'il

s'en apperçoive, et venir nous rejoindre dans un endroit dont nous

allons convenir. Choisissons pour rendez-vous un bourg voisin, habité

par des hommes d'un naturel doux et facile.

Cnémon goûte l'avis de Théagènes: il lui indique un bourg appelé

Chemmis, riche, peuplé, situé vers les bords du Nil, sur une éminence,

servant de barrière contre les brigands de Bucolie, dont il étoit

à-peu-près éloigné de cent stades, (un peu moins de quatre lieues) du

côté du midi. Nous y arriverons avec peine, dit Théagènes. Chariclée

n'est pas habituée à faire de si longs voyages; cependant nous nous

y rendrons déguisés en mendians réduits à la plus extrême indigence.

Et déjà vous n'êtes pas mal défigurés, reprit Cnémon, et Chariclée

sur-tout, depuis qu'elle a perdu un œil: sous un pareil extérieur,

vous paroîtrez, je crois, moins demander des morceaux de pain, que des

trépieds et des vases.[6] Ces mots furent suivis d'un sourire forcé et

seulement marqué du bout des lèvres. Ils s'engagent en même-tems, par

serment, à ne point s'abandonner, prennent les dieux à témoins de la

parole qu'ils se donnent, et se séparent.

Au lever du soleil, Cnémon et Thermutis passent le lac, traversent une

forêt profonde, dont ils ont beaucoup de peine à sortir. Thermutis

marche devant; ainsi l'a demandé Cnémon, sous prétexte qu'il le guidera

dans un pays dont il doit connoître beaucoup mieux les difficultés;

mais il ne veut, en effet, que se garantir de Thermutis et se ménager

en même-tems les moyens de prendre la fuite. Avancés dans le

pays, ils rencontrent des troupeaux, dont les gardiens disparurent

et s'ensevelirent dans la profondeur de la forêt, lorsqu'ils les

apperçurent. Les deux voyageurs prennent un des plus beaux béliers,

le tuent, le font griller sur des charbons allumés par les bergers

eux-mêmes, et en dévorent la viande: leur faim impatiente n'attend pas

qu'elle soit cuite. Semblables à des loups affamés, ils mangent les

morceaux à peine amollis au feu, à mesure qu'il les coupent: le sang

jaillit sous leurs dents et coule le long de leurs joues. Après s'être

bien remplis de viande et de lait, ils continuent leur route.

La nuit approchoit:[7] Cnémon et Thermutis gagnent le haut d'une

colline, au pied de laquelle Thermutis disoit être un village où il

conjecturoit que Thyamis étoit détenu dans les fers, ou avoit été mis

à mort: Cnémon se plaint d'être incommodé de la quantité de viande

qu'il a prise, feint une dyssenterie violente occasionnée par le fait

qu'il a bu en même-tems, engage Thermutis à continuer sa route et lui

promet de le rejoindre. Il emploie le même artifice jusqu'à trois fois,

se plaint à l'Egyptien qu'il a beaucoup de peine à l'atteindre, et

finit par le faire croire à son indisposition. Après l'avoir accoutumé

à ce manège, il s'arrête enfin pour la dernière fois, se précipite

avec toute la vitesse possible à travers les buissons les plus épais

de la montagne et disparoît. Arrivé à la cîme, Thermutis se repose

appuyé sur un rocher, attendant la nuit, pendant laquelle il étoit

convenu avec Cnémon de descendre dans le village, et de s'informer

du sort de Thyamis. Il regarde s'il ne le voit point venir; il médite

en même-tems des projets de vengeance contre lui. Il le soupçonnoit

toujours d être le meurtrier de Thisbé, et ne cherchoit qu'à l'immoler

à son ressentiment. Non content de la mort de Cnémon; sa fureur vouloit

encore étendre ses coups jusqu'à Théagènes. Ne voyant point paroître

Cnémon, et la nuit devenant plus obscure, il s'abandonne au sommeil,

qui fut pour lui le sommeil éternel de la mort. Piqué par un aspic,

tel étoit sans doute l'ordre des destins, il termina ses jours d'une

manière digne de la férocité de son caractère.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 5 / 26 段