Soyez plus sage, répond Chariclée; n'ajoutez pas encore à la rigueur

de mes maux. Après tant de preuves de fidélité que je vous ai données,

des discours, dictés par la nécessité et par notre intérêt commun, vous

font soupçonner ma fidélité! Non, jamais vous ne les verrez s'accomplir

ces promesses que je viens de faire, et vous changerez vous-même avant

de me voir changer. La fortune peut rendre Chariclée malheureuse; mais

jamais, quelles que soient ses rigueurs, elle ne la rendra infidèle.

Il fut un seul moment dans ma vie, où je ne fus pas maîtresse de moi:

ce fut celui où mon amour prit naissance; mais cet amour est légitime.

Ce n'est point un amant que j'aime en vous; c'est un époux, à qui j'ai

donné ma foi depuis long-tems, avec lequel j'ai vécu sans tache, dont

j'ai repoussé plusieurs fois les caresses, attendant l'heureux moment,

qui doit voir l'accomplissement des promesses et des sermens que nous

nous sommes faits l'un à l'autre, et qui doit unir nos destinées. Quoi!

je préférerois un barbare à un grec! un brigand à mon amant! Non,

Théagènes, tu ne le crois pas.

Que signifie donc, répond Théagènes, cette belle harangue? M'appeler

ton frère, est un trait d'une sagesse consommée, qui épargne à Thyamis

les tourmens de la jalousie, et qui nous donne la facilité d'habiter

ensemble sans crainte. Notre naissance en Ionie, la tempête dont nous

avons été assaillis auprès de Délos, ne sont que des fictions imaginées

pour déguiser la vérité; mais te montrer si facile aux propositions de

Thyamis; mais lui promettre si expressément ta main, mais fixer le tems

de ton union avec lui.... Je ne pouvois ni ne voulois concilier toutes

ces choses. Je demandois à la terre de m'engloutir avant de voir mes

travaux: et mes espérances se terminer ainsi.

Chariclée embrasse Théagènes, lui prodigue mille baisers, l'arrose de

ses larmes: ô mon ami, lui dit-elle, que tes frayeurs ont de charmes

pour moi! elles m'attestent que ton amour est à l'épreuve de tous

les revers. Eh bien! mon cher Théagènes, sans les promesses que j'ai

faites à Thyamis, nous ne goûterions pas la douceur de cet entretien.

Une passion violente ne fait que s'enflammer par la résistance; au

lieu que la souplesse et la condescendance en appaisent la première

fougue, modèrent l'impétuosité des désirs, par les charmes qu'elles

promettent dans l'avenir. Une promesse pour un amant fougueux est une

faveur, et même une première jouissance, qui calme, par l'espoir, sa

brûlante ardeur et lui assure la possession de l'objet qu'il aime.

Convaincue de cette vérité, je me suis moi-même accordée à Thyamis;

j'abandonne le reste aux dieux. La divinité qui protège notre amour

depuis sa naissance, ne nous abandonnera pas. Le tems présente souvent

bien des ressources et des moyens de salut dans des évènemens que

toute la sagesse humaine n'eût jamais prévus: je n'en ai point vu

d'autre pour nous. J'attends de l'obscur avenir des remèdes contre

des maux inévitables pour le présent. O mon ami, nous avons à lutter

contre nous-mêmes; il faut garder le plus grand silence, même devant

Cnémon; il a le cœur bon: il est grec; mais il est dans les fers, et

un prisonnier tâche, avant tout, de gagner les bonnes grâces de son

maître. Il ne nous a pas encore prouvé son amitié et son attachement de

manière à mériter notre confiance; et s'il venoit jamais à soupçonner

la vérité, notre parti n'est pas équivoque. Le mensonge n'est pas

criminel, quand il sert ceux qui l'emploient, sans nuire à ceux que

l'on trompe.

Pendant que Chariclée instruisoit ainsi son amant de ce qu'ils avoient

de mieux à faire, Cnémon accourt à pas précipités. Le trouble et

l'agitation sont peints sur sa figure. Théagènes, dit-il, voilà les

simples que je vous ai promis, appliquez-les sur vos blessures, le

remède est infaillible. Il faut maintenant nous préparer à d'autres

blessures, à un carnage égal à celui que vous avez vu. Théagènes le

prie de s'expliquer.--Il n'est pas tems d'en dire davantage: les

effets pourroient prévenir les paroles. Suivez-moi au plus tôt et que

Chariclée accompagne vos pas. Il les mène tous deux vers Thyamis, qu'il

trouve fourbissant son casque, aiguisant ses javelots. Jamais, lui

dit-il, il ne fut plus à propos de préparer vos armes. Revêtez-vous-en

au plus vite, et ordonnez à tous vos gens d'en faire autant. Jamais

nous n'avons été assaillis par des ennemis aussi nombreux. Ils

avancent, ils sont près de nous; je n'ai eu que le tems d'accourir à

pas précipités, pour vous annoncer leur approche. J'ai prévenu tous

ceux que j'ai rencontrés de se mettre sous les armes.

Thyamis, à ces mots, tresaille, demande où est Chariclée; il semble

craindre pour Chariclée plus que pour lui-même: Cnémon la lui montre

tremblante à l'entrée de sa tente. Hâte-toi, lui dit-il à l'oreille, de

la conduire dans la caverne où sont ramassées toutes nos richesses:

vas, mon ami; referme bien l'entrée, comme elle l'est ordinairement,

et reviens promptement me rejoindre: je me charge de repousser les

ennemis. Il ordonne en même-tems à son écuyer de lui amener une

victime, pour offrir un sacrifice aux dieux, avant de commencer le

combat.

Docile aux ordres de Thyamis, Cnémon conduit dans la caverne Chariclée,

qui tourne sans cesse ses yeux noyés de larmes vers Théagènes, et

l'y enferme. Cette caverne n'est point l'ouvrage de la nature, comme

on en voit beaucoup creusées d'elles-mêmes à la surface et dans les

entrailles de la terre. L'art des brigands n'avoit fait qu'imiter la

nature: elle étoit destinée à recéler les fruits de leur brigandage:

voici quelle étoit à-peu-près sa construction.

Une ouverture étroite et ténébreuse étoit pratiquée sous la porte

d'un appartement secret, dont le seuil n'étoit lui-même qu'une porte,

qui s'ouvroit et se fermoit sur cette ouverture, par laquelle on

descendoit dans cette caverne; ensuite on trouvoit une infinité de

sentiers tortueux, pratiqués au hasard; parmi ces sentiers étroits,

qui conduisoient dans l'intérieur, les uns étoient isolés, les autres

entrelacés comme des racines d'arbres: tous aboutissoient au centre

de la caverne, à un espace vaste, éclairé de quelques foibles rayons

de lumière, qui, partant de l'extrémité du lac, y pénétroient par un

soupirail.

Cnémon conduit Chariclée jusques dans l'intérieur de cette caverne,

dont il connoît tous les détours et l'y laisse, tâchant de lui

inspirer du courage, lui promettant de venir la rejoindre vers le

soir avec Théagènes, qu'il tiendra éloigné du champ de bataille, et

dont il lui conservera les jours. Chariclée, comme frappée d'un coup

mortel, ne lui répond rien; arrachée des bras de son amant, elle semble

arrachée à la vie. Cnémon la quitte, pleurant la cruelle nécessité où

il est d'être le ministre de ces ordres barbares, pleurant le sort de

Chariclée, qu'il enterre presque vivante, de Chariclée, ce chef-d'œuvre

de la nature, qu'il vient de livrer aux ténèbres de la nuit la plus

profonde. Il ferme la caverne et va rejoindre Thyamis.

Ce chef des brigands, bouillant de courage, suivi de Théagènes, couvert

d'une armure étincelante, exhorte au combat ceux de ses gens qui sont

rassemblés autour de lui: debout au milieu d'eux, il leur parle ainsi:

Camarades, il n'est pas nécessaire, je crois, de vous exhorter par

beaucoup de paroles, à combattre avec courage; des hommes dont la

guerre est l'élément, n'ont pas besoin d'être aiguillonnés. D'ailleurs,

l'attaque imprévue des ennemis ne me permet pas de vous faire un long

discours. Ne pas repousser, les firmes à la main, un ennemi qui attaque

à force ouverte, c'est manquer de courage. Vous savez qu'il ne s'agit

point ici seulement de sauver vos femmes et vos enfans; ces motifs

qui, plus d'une fois, ont suffi pour faire-triompher, sont ici trop

foibles pour vous en entretenir, non plus que de tous les avantages

que vous donnera la victoire. C'est pour notre existence, c'est pour

la conservation de nos jours que nous allons combattre: jamais guerre

contre des brigands ne se termina par composition; jamais on ne conclut

de traité avec de pareils ennemis; nous n'avons que l'alternative de

la victoire ou de la destruction. Animés par de si puissans motifs, la

rage et le désespoir dans le cœur, précipitons-nous sur des ennemis

dont nous n'avons aucun quartier à attendre. Ayant ainsi parlé, il

cherche des yeux Thermutis, son écuyer, et l'appelle plusieurs fois

par son nom. Ne le voyant point paroître, il éclate en menaces contre

lui, et s'élance ensuite vers le rivage. Déjà le combat est commencé;

déjà ceux qui habitoient l'extrémité du marais sont au pouvoir des

ennemis, qui livrent aux flammes, à mesure qu'ils avancent, les barques

et les cabanes de ceux qui tombent sous leurs coups, ou qui prennent

la fuite. Le feu gagnant de proche en proche, dévore la forêt de

roseaux qu'il rencontre: les yeux sont frappés de l'éclat, et l'ouie

du sifflement horrible des flammes. La guerre déploie tout ce qu'elle

a de plus effrayant et de plus terrible. Les brigands soutiennent le

combat avec un courage déterminé; mais, surpris par un ennemi supérieur

en forces, les uns sont immolés sur terre, les autres submergés avec

leurs barques et leurs cabanes dans les eaux du lac. On entend un bruit

confus; les cris de ceux qui combattent sur la terre et sur l'eau, se

mêlent aux clameurs des vainqueurs et aux gémissemens des mourans. Les

uns rougissent le lac de leur sang, les autres ont à se défendre contre

les flots et contre les flammes.

Thyamis, à ce spectacle, se rappelle le songe dans lequel il a vu

la déesse Isis, son temple éclaire d'une multitude de flambeaux, les

autels couverts de victimes. Il en trouve l'explication dans tout ce

qu'il voit, explication bien différente de la première. J'ai Chariclée,

disoit-il, mais je ne la posséderai point; la guerre va me l'enlever:

elle sera ensanglantée dans les combats de Mars et non dans ceux de

l'Amour. Il reproche à la déesse de lavoir trompé. Il frémit de rage à

la seule idée qui lui présente Chariclée dans les bras d'un autre. Il

ordonne à ses gens de s'arrêter, de garder le poste qu'ils occupent,

de se cacher autour de l'île, de fondre subitement sur les ennemis par

les différens canaux. C'est-là, leur dit-il, le seul moyen de résister;

c'est-là que se doivent borner tous vos efforts. Pour lui, sous

prétexte d'aller chercher Thermutis, et d'offrir un sacrifice à ses

dieux pénates, sans vouloir être accompagné de personne; furieux, hors

de lui-même, il revient à sa tente.

L'opiniâtreté est un des principaux traits du caractère des barbares.

Réduits au désespoir, ils ne balancent point à précipiter avec eux dans

le tombeau tout ce qui leur est cher, soit pour l'arracher aux outrages

de la captivité, soit dans l'espérance d'en jouir après la mort. Plein

de ces idées, Thyamis, désespéré, enveloppé par les ennemis, comme dans

un filet, tourmenté par le démon de l'amour et de la jalousie, s'élance

vers la caverne, poussant des cris affreux et articulant quelque mots

égyptiens. Il trouve à l'entrée une femme qui prononce des mots grecs.

Au son de sa voix, il dirige ses pas vers elle; de la main gauche,

il la saisit par les cheveux, de la droite lui plonge son épée dans

le cœur. Elle tombe dans son sang, pousse de longs gémissemens et

expire. Thyamis aussitôt s'élance hors de la caverne, bouche l'entrée,

la couvre d'un peu de terre: va, dit-il, en pleurant, tels sont les

présens de noce que tu auras de moi. Il va rejoindre aussitôt ses

gens. Pressés de plus en plus par l'ennemi, ils ne songent plus qu'à

s'échapper par la fuite. Cependant Thermutis arrive et lui amène une

victime. Je viens, lui dit-il, en l'accablant des reproches les plus

vifs, je viens d'en immoler une bien plus précieuse: en même-tems il

monte dans une barque avec lui et un rameur; car ces barques, faites

d'un seul morceau de bois grossièrement travaillé, ne peuvent porter

plus de trois hommes. Théagènes, d'un autre côté avec Cnémon, monte

dans une autre barque, et tous les brigands en font autant. A quelque

distance de l'île, qu'ils avoient tournée plutôt qu'ils ne s'en étoient

éloignés, ils s'arrêtent, rangent leurs barques sur une seule ligne,

et paroissent déterminés à soutenir les efforts de l'ennemi. A son

approche, effrayés du bruit seul des vagues, ils prennent la fuite.

Quelques-uns même n'osent soutenir les premiers cris du combat, et se

dispersent: Théagènes et Cnémon se retirent aussi, mais sans céder à la

frayeur. Le seul Thyamis, rougissant également de fuir et de survivre

à Chariclée, se précipite au milieu des ennemis. Déjà il en est aux

mains, lorsque quelqu'un s'écrie: c'est lui, c'est Thyamis; gardez-vous

de le tuer. A l'instant ils rangent leurs barques en forme de cercle

et l'enveloppent. C'étoit un spectacle frappant de le voir, la lance

à la main, se défendant, blessant les uns, tuant les autres, sans

qu'aucun se servît de ses armes. Tous tâchent de le prendre vivant:

il oppose à tous la résistance la plus opiniâtre. Enfin, pressé par

le grand nombre, il est désarmé: il voit disparoître à ses côtés son

écuyer. Après des prodiges de valeur, Thermutis, se croyant blessé

mortellement, désespérant de sa vie, se précipite dans l'eau, s'éloigne

à la nage hors de la portée des traits, gagne la terre avec beaucoup de

peine, sans être poursuivi. Enfin les ennemis se rendent maîtres de la

personne de Thyamis. Ils regardent la prise du chef comme une victoire

complète. La perte d'un grand nombre de leurs camarades qu'il avoit

immolés, les afflige bien moins, que la prise de Thyamis ne leur cause

de plaisir. Plus attachés aux richesses qu'à la vie, comme tous les

brigands, ils sacrifient, sans peine, les droits de l'amitié et du sang

à leur cupidité.

Les vainqueurs étoient les mêmes qui, à l'embouchure du Nil, avoient

fui à l'arrivée de Thyamis et de sa troupe: furieux de se voir arracher

leur proie d'entre les mains, autant que s'ils eussent été dépouillés

d'une propriété, ils avoient appelé leurs compagnons, tous les brigands

répandus dans les villages circonvoisins, avoient excité leur avidité

par l'appas du gain, et s'étoient mis à leur tête.

Voici pourquoi ils prirent Thyamis vivant: il avoit à Memphis un frère

plus jeune que lui, nommé Pétosiris, qui, au mépris des lois, l'avoit

dépouillé. par intrigue, de la dignité de grand-prêtre. Pétosiris

apprenant que son frère s'étoit mis à la tête d'une troupe de brigands,

craignant que, s'il en trouvoit l'occasion, il ne revint à Memphis, que

le tems ne découvrît ses intrigues, s'apercevant qu'on le soupçonnoit

d'avoir trempé ses mains dans le sang de son frère, qui avoit disparu,

avoit fait publier dans les villages qu'habitoient ces brigands, qu'il

donnerait une grande somme d'argent et beaucoup de troupeaux à ceux qui

lui amèneroient Thyamis vivant. Animés par ces motifs, les brigands,

même dans la plus grande ardeur du combat, n'avoient pas oublié les

promesses de Pétosiris et n'avoient pas balancé à sacrifier un grand

nombre des leurs, pour prendre Thyamis vivant, dès qu'ils l'avoient

reconnu.

Thyamis prisonnier, conduit à terre, chargé de chaînes, gardé à vue

par une partie des vainqueurs, leur reproche leur cruelle humanité;

et invoque la mort pour briser ses fers: les autres, pendant ce

tems-là, se répandent dans l'île, dans l'espoir d'y trouver le butin

et les dépouilles qu'ils cherchoient: ils la parcourent toute entière,

fouillent par-tout. Trompés dans leur espérance, ou ne trouvant que

peu d'objets et de vil prix, oubliés tandis qu'on descendoit les plus

précieux dans la caverne, ils mettent le feu à toutes les tentes.

Craignant, aux approches de la nuit, d'être surpris par ceux qui

étoient échappés du combat, ils vont rejoindre leurs camarades.

Fin du premier Livre.

LIVRE SECOND

SOMMAIRE.

_Regrets de Théagènes. Cnémon le conduit à la caverne. Ce qu ils

trouvent à l'entrée. Désespoir de Théagènes. Théagènes et Cnémon

rejoignent Chariclée. Transports des deux amans. Thisbé s'enfuit

d'Athènes avec Nausiclès. Lettre de Thisbé à Cnémon. Apparition de

Thermutis. Cnémon, Théagènes et Chariclée délibèrent sur ce qu'ils

ont à faire. Cnémon et Thermutis parlent. Mort de Thermutis. Cnémon

rencontre un vieillard sur les bords du Nil. Histoire de Calasiris. Il

quitte l'Egypte, se rend à Delphes. Histoire de Chariclès. La théorie

des Ænéens arrive. Quel en est le chef._

* * * * *

Le feu dévastoit l'île des Bucoles: Cnémon et Théagènes ne

s'apperçurent point pendant le jour de l'incendie: les rayons du soleil

effaçoient entièrement l'éclat des flammes; mais lorsqu'il fut couché,

lorsque les ténèbres furent répandues sur la surface de la terre, les

flammes alors brillant de tout leur éclat, s'apperçurent de loin à la

faveur des ombres de la nuit. Théagènes et Cnémon sortent du marais, et

voient toute l'île en feu: à ce spectacle, Théagènes se frappe la tête,

s'arrache les cheveux: c'est aujourd'hui, s'écrie-t-il, qu'il me faut

renoncer à la vie: craintes, dangers, inquiétudes, espérances, amour,

tout est fini, tout est perdu pour moi: c'en est fait de Chariclée et

de moi. Ma lâcheté ne m'a servi de rien: en vain j'ai pris honteusement

la fuite, pour me conserver à toi, ô ma chère Chariclée! Non, je ne

te survivrai pas. Mort affreuse! ton amant n'a pas reçu ton dernier

soupir. Hélas! tu as été la proie des flammes! Telles sont donc les

torches funèbres qu'un dieu barbare a substituées aux flambeaux de

l'Hyménée! Il ne reste plus rien de cette beauté; ton cadavre sans vie

ne conserve plus rien de ces attraits séducteurs. Barbare destinée!

fortune impitoyable! je n'ai pu, dans ces derniers momens, te presser

contre mon sein, te dire le dernier adieu.

En même-tems il porte la main a son épée; mais Cnémon lui arrête le

bras.--Qu'allez-vous faire, Théagènes? Pourquoi pleurer une personne

qui est pleine de vie? Chariclée respire: ne vous livrez pas ainsi au

désespoir.--Que dites-vous? suis-je aveugle? suis-je un enfant qu'on

amuse avec des paroles? C'est mettre le comble à mes maux, que de me

priver de la douceur de mourir. Cnémon lui jure que Chariclée est

vivante, lui apprend tout ce qu'il a fait, l'ordre que lui a donné

Thyamis, la caverne où il l'a renfermée; il ajoute que les détours et

les sinuosités dont elle est coupée, ont empêché le feu de pénétrer

jusqu'au fond. Ces paroles rendent la vie à Théagènes: il se hâte

d'aborder dans l'île; il ne voit que Chariclée: il se représente cette

caverne comme un lit nuptial, où l'amour va l'enivrer de plaisir. Il

ne sait pas de quels cris de désespoir elle doit retentir auparavant.

Ils avancent avec ardeur; ils sont obligés de ramer et de conduire

eux-mêmes leur barque: dès le commencement du combat, leur nocher,

frappé des premiers cris des ennemis, comme d'un coup de foudre, étoit

tombé dans les flots. Peu exercés à manier la rame et à concerter

leurs mouvemens, ils ne peuvent diriger leur barque en droite ligne;

un vent contraire vient encore les retarder dans leur course; mais

l'ardeur supplée à l'expérience: ils abordent avec peine et couverts

de sueur; ils volent vers les cabanes qu'ils trouvent réduites en

cendres, et ne peuvent distinguer que la place qu'elles occupoient. La

pierre qui ferme l'entrée de la caverne est entièrement à découvert:

un vent violent soufflant sur ces cabanes, formées de roseaux et de

joncs entrelacés, les avoit consumées en peu de tems. La flamme, en

s'éteignant, n'avoit laissé qu'un monceau de cendres, dont une partie

avoit été emportée par les tourbillons, et l'autre, presque consumée,

laissoit un passage facile jusqu'à la caverne. Ils trouvent des torches

à demi éteintes, allument le reste des roseaux, ouvrent la caverne

et s'y précipitent. Cnémon marche devant: grands dieux! s'écrie-il,

après avoir fait quelques pas, que vois-je? C'en est fait de nous,

Chariclée n'est plus! Le flambeau lui échappe, tombe, s'éteint; il

applique ses mains sur ses yeux, tombe à genoux, pleure, se lamente.

Théagènes, comme poussé par une force irrésistible, se précipite sur

ce corps sanglant étendu devant lui, le serre dans ses bras, le presse

contre son sein. Cnémon le voyant abîmé dans la douleur, craint qu'il

ne succombe sous le poids de ses maux, et n'attente à ses jours. Il

lui dérobe son épée pendue à son côté, le quitte et va rallumer son

flambeau. Cependant la caverne retentit des cris douloureux, ou plutôt

des hurlemens du malheureux Théagènes.

Que je suis malheureux!... Oui, les dieux eux-mêmes me poursuivent.

Quelle est donc l'impitoyable furie qui, non-contente de m'avoir

arraché du sein de ma patrie, de m'avoir poursuivi sur terre et sur

mer, de m'avoir livré plusieurs fois aux pirates et aux brigands,

de m'avoir dépouillé de tout, s'acharne encore à me tourmenter? Un

seul bien me restoit; il m'est enlevé! Chariclée, ma chère Chariclée

n'est plus: elle a été immolée par les ennemis. C'est sa vertu,

hélas! c'est son amour pour moi qui l'a perdue. Elle est morte sans

avoir joui de sa beauté, sans que j'en aie joui moi-même. O mon amie!

dis-moi le dernier adieu. Parle, s'il te reste encore quelque souffle

de vie. Hélas! tu te tais: cette bouche divine, cette bouche qui ne

prononçoit que des oracles, est condamnée à un éternel silence. Les

ombres du trépas ont terni ce teint vermeil. L'impitoyable mort a saisi

la prêtresse des dieux. Ils sont fermés pour toujours, ces yeux qui

subjuguoient tous les cœurs. Non, j'en suis convaincu, il ne les a pas

vus, le barbare qui t'a immolée. De quel nom t'appeler? mon épouse?

l'hymen ne nous a pas encore unis; tu n'en as point encore goûté les

plaisirs. Chariclée est le plus beau nom que je puisse te donner. O

Chariclée! ton amant t'est fidèle: bientôt tu le verras. Je vais

m'immoler moi-même à tes mânes; je vais leur faire des libations de mon

sang. Cette caverne sera notre tombeau commun; elle nous unira au moins

après notre mort, puisqu'un dieu jaloux de notre bonheur, ne nous a pas

permis de nous unir pendant notre vie.

Il cherche en même-tems son épée pour s'en percer; mais ne la trouvant

point: Cnémon, s'écrie-t-il, barbare Cnémon, tu me perds, tu trahis

Chariclée; tu la prives encore une fois de la douce compagnie de son

amant.

Pendant qu'il parle ainsi, le son d'une voix partie du fond de la

caverne, appelant Théagènes, vient frapper ses oreilles. Théagènes

l'entend sans se troubler: ô mon amie, dit-il, je te suis; ton ombre

erre encore sur la terre; ton ame, chassée par violence de sa demeure,

ne peut l'abandonner; privée de la sépulture, elle est rejetée de la

compagnie des morts.

Cependant, Cnémon revient avec une torche. Cette même voix se fait

encore entendre. Elle appelle Théagènes. Dieux! s'écrie Cnémon,

n'est-ce pas la voix de Chariclée que j'entends? Théagènes, je la crois

échappée au trépas. Cette voix, qui vient de frapper mon oreille,

est partie de loin, du fond de la caverne, de l'endroit où je l'ai

mise.--Ne cesseras-tu de me tromper?--Eh bien, si je vous trompe, je

me trompe moi-même; mais voyons si ce cadavre est celui de Chariclée,

En même-tems il le retourne et le considère attentivement: ô ciel! que

vois-je! ce sont les traits de Thisbé. Il recule d'effroi ... reste

immobile et comme frappé de stupeur. Théagènes commence à respirer;

l'espoir renaît dans son ame: il appelle Cnémon, qui touchoit aux

portes de la mort, et le prie de le conduire vers Chariclée.

Revenu à lui, Cnémon examine une seconde fois ce cadavre: c'étoit en

effet celui de Thisbé; à côté d'elle étoit une épée qu'il reconnut à la

poignée. Thyamis furieux, hors de lui, l'avoit laissée dans la plaie.

Il voit un billet sortant du sein de Thisbé, et se met en devoir de le

lire; mais Théagènes ne le lui permet pas: il le presse de rejoindre sa

chère Chariclée, Voyons, dit-il, si quelque dieu ne se joue pas encore

de mon amour; vous pourrez après lire ce billet. Ils prennent l'épée et

le billet et dirigent leurs pas vers Chariclée. Elle s'étoit traînée

sur les pieds et sur les mains vers l'endroit où elle avoit apperçu

de la lumière. Elle se précipite vers Théagènes, se jette à son

col: ô Théagènes, dit-elle, je te serre dans mes bras!--O Chariclée,

vis-tu encore? Enfin, ils tombent tous deux serrés, collés l'un contre

l'autre, sans voix. Leur ame erre sur leurs lèvres. Plus d'une fois,

une joie, un plaisir excessifs ont eu des suites funestes et ont brisé

les liens de la vie. Ainsi ces deux amans, qui n'espéroient plus se

revoir, faillirent expirer. Cnémon ayant découvert un filet d'eau

courante, en puise dans ses deux mains, leur en arrose le visage, leur

en fait respirer, et les rappelle à la vie.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 4 / 26 段