de se livrer aux douceurs du sommeil. La nuit est avancée; vous avez
besoin de repos. Non, dit Théagènes; ce seroit pour nous un tourment
trop cruel, si nous ne voyions pas Démœnète porter la peine due à ses
forfaits.
Eh bien! reprit Cnémon, je vais vous satisfaire. Après ma condamnation,
je descendis au Pirée, où je trouvai un vaisseau qui mettoit à la
voile. Je savois que j'avois à Egine des parens du côté maternel. Je
m'embarquai pour y passer. Je trouvai ces parens. Je vécus chez eux
assez agréablement. Vingt jours après mon arrivée, errant, selon ma
coutume, de côté et d'autre, je descends au port. Un vaisseau abordoit.
Je m'arrête; je m'informe d'où il vient, et quelles personnes il
apporte. A peine est-il au rivage[4], qu'un passager s'élance à terre
et se précipite dans mes bras. C'étoit Charias, jeune homme de même
âge que moi. Cnémon, me dit-il, je t'apporte une heureuse nouvelle.
Tu es vengé; Démœnète n'est plus.--Que les dieux te conservent! Mais
pourquoi m'annoncer si succinctement une telle nouvelle, comme si
elle avoit quelque chose d'affligeant pour moi? Détaille-moi les
circonstances de cette mort. Je crains qu'une fin tranquille ne l'ait
dérobée au châtiment dû à sa scélératesse.--Non, la justice n'a pas
tout-à-fait abandonné la terre, comme dit Hésiode. Il est des actions
sur lesquelles elle ferme les yeux quelques instans; mais des forfaits
aussi atroces n'échappent pas à ses regards perçans. Elle s'est
appesantie sur la tête coupable de Démœnète.
Je suis bien instruit de tout. A la faveur du commerce que
j'entretiens, comme tu sais, avec Thisbé, j'ai tout appris d'elle.
Après le jugement inique rendu contre toi, ton malheureux père,
dévoré de remords; alla s'ensevelir au fond d'une campagne, où il
vivoit en proie aux chagrins les plus cuisans, comme Homère le dit
de Bellérophon. Les furies aussitôt s'emparent de Démœnète. Ton
éloignement ne sert qu'à rallumer sa passion avec plus de fureur.
Elle feint de donner à tes malheurs des larmes, que lui arrachent ses
propres tourmens. Cnémon! s'écrioit-elle jour et nuit, ô mon cher fils!
l'ame de ma vie!
Ses amies viennent la voir, admirent la honte de son cœur, la louent
d'avoir pour un fils, qui n'est pas le sien, la tendresse d'une mère,
tâchent de la consoler, de ranimer son courage. Hélas! leur dit-elle,
mon mal est sans remède. Vous ne savez pas combien il est aigu le trait
qui me déchire l'ame. Seule, elle accuse Thisbé. Thisbé ne l'a pas
servie comme elle le devoit. Thisbé a secondé ses fureurs, sans ménager
les intérêts de son amour. Elle a réussi trop vite à éloigner l'objet
de sa passion, sans donner le tems au repentir de naître dans son ame.
Tout enfin menaçoit Thisbé de quelque sinistre projet de sa part. A la
vue des fureurs et des tourmens d'une femme à qui le crime ne coûtoit
rien, d'une femme livrée aux fureurs de la jalousie et de l'amour,
Thisbé, persuadée qu'elle n'a d'espoir que dans la célérité, se hâte de
la prévenir.
Elle se présente devant Démœnète: ô ma maîtresse, dit-elle, pourquoi
accuser injustement votre esclave? j'ai toujours été, et je suis encore
prête à obéir au moindre signe de votre volonté. Si le succès n'a pas
toujours répondu à vos désirs, c'est la fortune qu'il faut en accuser.
Je vais, si vous le désirez, chercher un remède à vos maux.
O ma chère Thisbé, répond Démœnète! quel remède pourras-tu trouver?
Celui qui pourroit me guérir est loin de moi. La funeste humanité des
juges, à laquelle je ne m'attendois pas, m'a donné la mort. S'il eût
perdu la vie, s'il fût expiré sous un monceau de pierres, ma passion
seroit morte avec lui. On oublie aisément ce que l'on n'espère plus:
le calme et la tranquillité rentrent bientôt dans un cœur, pour lequel
il n'y a plus d'espérance. Mon imagination séduite me le montre sans
cesse devant moi; toujours je crois l'entendre me reprocher mon crime:
sa vue seule me couvriroit de honte. Quelquefois je l'attends, prête
à voler dans ses bras. Quelquefois je forme le projet d'aller le
trouver, sous quelque climat qu'il habite. Voilà ce qui embrâse mon
ame, ce qui allume les feux qui me dévorent. O Dieux! mes tourmens
sont mérités. Pourquoi ne pas substituer les voies de la douceur à
celles de la perfidie? pourquoi ne pas employer les prières au lieu des
persécutions? Il m'a refusée; mais il le devoit. Celui qu'il n'a pas
voulu déshonorer étoit son père. Peut-être, avec le tems, serois-je
venue à bout de le gagner; peut-être l'aurois-je adouci. Tigre farouche
et impitoyable, moins amante que tyran, le refus de m'obéir m'a
irritée. Les mépris d'un homme, dont la beauté efface la mienne, ont
allumé le fiel de ma rage. O Thisbé, quel remède à tant de maux!
On est persuade à Athènes, répond Thisbé, que Cnémon, après son
jugement, a quitté la ville et l'Attique; mais moi, qui ne cesse
de m'occuper de ce qui vous intéresse, j'ai découvert qu'il est
caché dans les environs de la ville. Vous connoissez, sans doute, la
musicienne Arsinoë. Cnémon avoit des liaisons avec elle. Elle a reçu
dans sa maison son malheureux amant. Elle lui promet de partir avec
lui et le retient chez elle, jusqu'à ce que tout soit prêt pour leur
fuite. Heureuse Arsinoë! s'écrie Démœnète, tu as serré Cnémon dans
tes bras; tu l'accompagneras dans son exil! Mais, ajouta-t-elle, quel
soulagement en puis-je espérer à mes malheurs?--Un grand: je feindrai
de l'amour pour Cnémon. La conformité de talent, continua Thisbé, m'a
liée d'amitié avec Arsinoë. Je la prierai de m'introduire chez-elle
pendant la nuit et de me laisser prendre sa place auprès de Cnémon.
A la faveur de cet artifice, vous pourriez vous-même passer pour
Arsinoë et vous rendre ainsi auprès de Cnémon. J'aurai soin de le
faire boire largement, avant qu'il se mette au lit. Si par-là vous
parvenez à contenter vos désirs, vos feux pourront s'appaiser. Souvent
une première entrevue suffit pour éteindre une passion: la jouissance
est le tombeau de l'amour. Mais si votre cœur continuoit à brûler des
mêmes feux (puissent les Dieux ne pas le permettre) vous pourriez, à la
faveur d'un autre stratagème, avoir recours au même remède. Songeons
seulement à guérir les maux présens.
Démœnète saisit avec transport le projet de Thisbé; elle la prie de
s'occuper au plus tôt des moyens de l'exécuter. Thisbé demande un jour
pour tout préparer. Elle se rend chez Arsinoë. Vous connoissez, lui
dit-elle, Thélédème.--Oui, je le connois.--Recevez-nous aujourd'hui
chez-vous. Je lui ai promis de passer la nuit avec lui. Il viendra le
premier et moi, quand j'aurai couché ma maîtresse.
Elle court de-là chez Aristippe, à sa maison de campagne. O mon maître!
lui dit-elle, je viens m'accuser moi-même devant vous et m'abandonner
à votre discrétion. J'ai causé la perte de votre fils malgré moi, il
est vrai; mais je ne puis nier que je n'aie coopéré à votre malheur:
j'ai été instruite des criminelles intrigues de votre épouse; j'ai su
quel opprobre elle imprimoit à votre nom. Craignant d'être la victime
de mon silence, si le voile, qui couvroit ses perfidies, étoit levé
par une autre main que la mienne; indignée de l'ingratitude dont
elle payoit votre tendresse et vos soins, je n'ai pas voulu vous en
instruire moi-même. J'ai été trouver mon jeune maître pendant la
nuit, pour n'avoir point de témoins de ma confidence; je l'ai informé
de tout; je lui ai dit qu'un adultère reposoit entre les bras de ma
maîtresse. Aigri depuis long-tems contre elle, comme vous savez,
persuadé qu'au moment ou je lui parlois, sou amant reposoit dans ses
bras, furieux, il s'arme d'un poignard. En vain je veux l'arrêter; en
vain je lui représente que l'amant de Démœnète n'est pas en ce moment
avec elle; il s'arrête, réfléchit un instant; et, persuadé que je me
repentois de ma démarche, poussé par la rage et par la fureur, il court
à votre chambre. Vous savez le reste. Il s'agit aujourd'hui de laver
votre fils exilé d'un crime atroce, et de vous venger de celle qui
vous a précipités tous deux dans cet abyme de maux. Je vous montrerai
aujourd'hui, dans une maison étrangère, située hors de la ville,
Démœnète avec son amant.
Si tu remplis ta promesse, répond Aristippe, la liberté sera ta
récompense. Un soleil plus pur luira pour moi, si je évenge mon
malheureux fils. Depuis long-tems des chagrins cuisans me dévorent;
depuis long-tems j'ai conçu de violens soupçons; mais je n'ai point de
preuves et je garde le silence. Que faut-il faire?--Vous connoissez le
jardin des Epicuriens: rendez-vous-y vers le soir, et attendez-moi en
cet endroit.
A ces mots, elle se retire, va trouver Démœnète: parez-vous, lui
dit elle, revêtez-vous de vos plus beaux habits. Tout est arrangé
comme je vous l'ai promis. Démœnète l'embrasse, fait tout ce quelle
lui recommande. Déjà il étoit nuit. Thisbé vient la prendre et la
conduit à l'endroit désigné. Lorsqu'elles n'en furent plus qu'à une
petite distance, elle la quitte, pour quelques instans et lui dit de
l'attendre. Elle va prier Arsinoë de passer dans un autre appartement
et de la laisser libre. Mon jeune amant, lui dit-elle, n'est pas
encore initié dans les mystères de l'amour. Je veux ménager sa pudeur.
Arsinoë se prête à tout. Thisbé retourne vers Démœnète, l'introduit
dans la chambre, la couche, enlève le flambeau, (sans doute, dit
Théagènes, pour qu'elle ne fut pas reconnue d'un homme qui étoit alors
dans l'île d'Egine) lui fait promettre de garder le silence: je vais,
ajoute-t-elle, chercher Cnémon; il est à table dans une maison voisine.
Elle sort aussitôt, va trouver Aristippe au rendez-vous, qu'elle lui
avoit indiqué, lui recommande de se saisir du perfide amant et de
l'enchaîner. Aristippe la suit: arrivé à la porte de la chambre, il
entre brusquement, a beaucoup de peine à trouver le lit à la foible
lueur de la lune. Je te tiens, monstre de perfidie, s'écrie-t-il, toi,
que le ciel ne voit qu'avec horreur. Au même instant, Thisbé heurte
à la porte avec grand bruit. Que nous sommes imprudens! dit-elle,
le lâche a pris la fuite; prenez garde, ô mon maître, de la laisser
échapper. Va, répond Aristippe, je suis content, je la tiens. Il se
saisit en même-tems de Démœnète et la conduit à la ville.
Démœnète, repassant dans son esprit toutes les circonstances de sa
catastrophe, se voyant frustrée dans son attente, couverte d'opprobre,
exposée à toute la rigueur des lois, outrée d'avoir été surprise et
encore plus d'avoir été jouée indignement, passant auprès de la fosse
creusée dans l'académie, à l'endroit où, comme tu sais, les Polémarques
ont coutume d'offrir des sacrifices aux héros, Démœnète s'arrache
brusquement des mains du vieillard et se précipite dans la fosse, la
tête la première: fin digne de ses forfaits. Je suis satisfait, dit
Aristippe; tu as prévenu la vengeance des lois, en te faisant justice
à toi-même. Il instruisit le lendemain le peuple de cet évènement et
eut beaucoup de peine à être absous. Quand j'ai quitté Athènes, il
imploroit le secours de ses amis et de ses connoissances et n'oublioit
rien pour obtenir ton retour. Je ne sais s'il a réussi. Une affaire
pressante m'a obligé de passer ici avant qu'on n'eût rien décidé. Tu
dois t'attendre à revoir ta patrie; le peuple y consentira sans doute;
ton père viendra lui-même te chercher.
Tel fut le récit de Charias. Vous raconter le reste de mes aventures,
mon arrivée dans ces lieux, les traverses que j'ai éprouvées, seroit un
détail trop long et qui demanderoit trop de tems. Cnémon, en achevant
son récit, pleura: les deux étrangers pleurèrent avec lui; les larmes,
qu'ils sembloient donner aux malheurs de l'Athénien, leur étoient
arrachées par le souvenir de leurs propres calamités: elles auroient
coulé long-tems, si un doux sommeil, provoqué même par le plaisir
de pleurer, ne fût venu assoupir le sentiment de leurs maux: ils
s'endormirent.
Cependant le chef des brigands, Thyamis, sans cesse agité de
nouveaux songes, dont il ne pouvoit trouver l'explication, l'esprit
occupé de réflexions profondes, ne pouvoit goûter les douceurs du
sommeil. A l'heure où les coqs chantent, soit qu'un pressentiment
inné les avertisse de l'approche du soleil, et que, par leurs cris,
ils annoncent le retour de cet astre sur l'hémisphère, soit que
l'inquiétude naturelle à ces animaux et le besoin de nourriture les
fassent chanter; dans le tems, dis-je, que les coqs appellent au
travail les hommes qui habitent autour d'eux, un songe, qui avoit
quelque chose de surnaturel, se présente à l'esprit de Thyamis.
Il entre dans Memphis, sa patrie et dans le temple d'Isis; une
multitude de flambeaux éclairent ce temple dans toute son étendue. Les
autels, arrosés de sang, sont couverts de victimes de toute espèce:
le vestibule, les environs du temple retentissent des cris et des
applaudissemens confus d'une multitude innombrable. Entré dans le
sanctuaire, la déesse vient au-devant de lui, lui remet Chariclée, et
lui dit: _en l'ayant, tu ne l'auras pas; tu commettras un crime: tu
ensanglanteras l'étrangère; mais elle n'en mourra point._
Ce songe jette Thyamis dans une grande perplexité; il le retourne
de tous les côtés, pour en trouver le sens. Enfin, après l'avoir
bien considéré, voici celui que lui suggéra sa passion. _Tu l'auras
et tu ne l'auras pas.--Comme femme, et non comme vierge. Tu
l'ensanglanteras.--Dans tes combats de l'amour; et elle n'en mourra
point_. Telle fut l'explication, qu'inspiré par l'amour, il donna à son
songe.
Au lever de l'aurore, il assemble les principaux de ses sujets; et,
qualifiant le fruit de ses brigandages du titre pompeux de dépouilles
prises sur l'ennemi, il leur ordonne de les transporter au milieu
de l'île. Il appelle Cnémon, lui commande d'amener les prisonniers
confiés à ses soins. Hélas! s'écrient-ils pendant qu'on les conduit,
qu'allons-nous devenir? Ils conjurent Cnémon de s'intéresser à eux:
l'Athénien le leur promet et tâche en même-tems de ranimer leur
courage. Le chef des brigands, leur dit-il, n'est point un barbare
affreux; il a une ame sensible: sa naissance est illustre: la nécessité
seule la jeté parmi ces brigands.
Les captifs étant arrivés et le peuple réuni, Thyamis désigne l'île
pour le lieu de l'assemblée, monte sur un tertre et recommande à Cnémon
d'expliquer aux prisonniers ce qu'il va dire; car Cnémon entendoit déjà
la langue égyptienne, et Thyamis ne parloit qu'avec peine la langue
grecque.
Camarades, dit-il, vous connoissez mes sentimens pour vous; jamais
ils n'ont changé: fils, comme vous savez, du grand-prêtre de Memphis,
après la retraite de mon père, dépouillé du sacerdoce, au mépris des
lois, par un frère plus jeune que moi, je suis venu chercher un asyle
parmi vous, et pour venger mon injure, et pour recouvrer ma dignité.
Elevé par vous au commandement, jamais on ne m'a vu affecter la moindre
distinction; l'équité elle-même a toujours présidé à tous les partages;
toujours j'ai rapporté au trésor public le produit de la vente des
prisonniers, convaincu qu'un chef, pour mériter l'honneur de commander,
doit, plus qu'un autre, payer de sa personne; et partager également le
butin. Parmi les prisonniers, je vous ai choisi ceux qui, par leur
force, étoient en état de vous servir; j'ai vendu les autres. Toujours
j'ai respecté les femmes: celles qui étoient d'une naissance illustre,
ont racheté leur liberté à prix d'argent, ou ma seule compassion l'a
leur a rendue; mais les autres, que l'habitude, plutôt que le droit de
la guerre, condamnoit à l'esclavage, je les ai distribuées à chacun de
vous, pour s'en faire servir.
Il est un objet parmi le butin, que je vous demande; c'est cette jeune
étrangère. Je pouvois me l'adjuger moi-même; mais j'ai cru qu'il étoit
plus convenable de l'obtenir de vous. User de violence envers sa
captive, sans consulter le vœu de ses compagnons, est le propre d'un
barbare. Ce n'est pas un don gratuit que je vous demande; je renonce
à ce prix à ma part du butin. Comme la race des prêtres dédaigne des
plaisirs communs et que, sans être guidé par l'amour du plaisir, je
cherche à perpétuer ma famille, j'ai intention de la prendre pour mon
épouse: je vais justifier mon choix à vos yeux. Les richesses, qui
brilloient sur sa personne, quand elle est tombée entre nos mains, sa
fermeté dans le malheur, la constance inébranlable qu'elle oppose aux
coups du sort; tout en elle annonce la noblesse du sang; je la crois
encore sage et vertueuse. L'éclat éblouissant de sa beauté, cette
modestie peinte dans ses yeux, qui impriment le respect à tous ceux qui
la voient, ne déposent-ils pas hautement en faveur de sa vertu? Ce qui
détermine encore mon choix, c'est qu'elle paroît attachée au culte de
quelque divinité. Au milieu même de ses malheurs, elle regarde comme
un crime et comme une impiété de quitter sa robe de prêtresse et ses
couronnes. Peut-il donc se faire une alliance mieux assortie? c'est le
fils d'un grand-prêtre qui donne la main à une prêtresse.
Tous lui répondent par des cris de joie, et souhaitent que cet hymen
se contracte sous d'heureux auspices. Je vous rends graces, leur dit
Thyamis; mais je crois encore devoir interroger les dispositions
de la jeune fille. Si je voulois faire valoir les prérogatives du
commandement, il me suffiroit de vouloir. Il est inutile de demander le
consentement de ceux qu'on veut contraindre; mais c'est le consentement
seul des deux parties qui constitue une alliance légitime; et je veux
l'obtenir. Se tournant ensuite vers Chariclée: consentez-vous, lui
dit-il, à fixer votre demeure parmi nous? Il lui demande en même-tems
quelle est leur naissance et leur patrie.
Chariclée, les yeux fixés vers la terre, remuant la tête, semble
recueillir ses idées et méditer une réponse. L'incarnat qui colore ses
joues, la grandeur et la majesté qui brillent dans ses traits, ne font
qu'enflammer encore davantage la passion du chef des brigands. Cnémon
lui sert d'interprète.
Ce seroit, dit-elle, à mon frère Théagènes à parler: le silence sied
à une femme. Parler dans une assemblée d'hommes, est le devoir d'un
homme; mais, puisque vous voulez m'entendre, puisque pour me prouver
votre humanité, vous aimez mieux employer la voie de la persuasion,
que d'user de l'étendue de vos droits; puisque c'est à moi que votre
discours s'adresse, que c'est moi que mon maître interroge sur mon
hymen avec lui, je me trouve dans la nécessite de transgresser les
règles que la bienséance impose à mon sexe. Je vais donc, au milieu de
cette assemblée, répondre à vos questions.
Nous sommes Ioniens, nés à Ephèse, d'une des plus illustres maisons
de cette ville. Parvenus à l'adolescence, nous fumes choisis, moi,
prêtresse de Diane, et mon frère, que vous voyez, prêtre d'Apollon.
Les lois même de notre patrie nous appeloient à ces fonctions, qui ne
devoient durer qu'un an. Ce terme étoit expiré et nous étions allés
conduire une théorie à Délos, où nous devions donner des combats de
musique, célébrer d'autres jeux et abdiquer nos fonctions, selon
l'usage observé dans notre patrie. Notre vaisseau étoit rempli
d'or, d'argent, d'étoffes précieuses et de toutes les autres choses
nécessaires pour la célébration des jeux et pour donner un repas au
peuple. La vieillesse, les dangers de la mer et de la navigation,
avoient retenu chez eux les auteurs de nos jours. Un grand nombre de
nos compatriotes s'étoient embarqués avec nous sur le même vaisseau;
d'autres nous accompagnoient dans des barques particulières. Déjà nous
avions fait une grande partie du trajet: tout-à-coup une tempête s
élève; les vents se déchaînent, sifflent avec fureur: des tourbillons
mêlés d'éclairs soulèvent les flots. Le vaisseau quitte sa route;
le pilote, cédant à la violence des vents, qui lui arrachent le
gouvernail, abandonne au hasard la conduite du vaisseau. Après avoir
erré pendant sept jours et sept nuits, toujours poussés par le même
vent, nous abordons enfin au rivage où vous nous avez trouvés et
que vous avez vu abreuvé de sang et jonché de cadavres. Pendant un
repas solemnel, que nous célébrions pour remercier les dieux de nous
avoir tirés de tant de dangers, nos matelots, pour s'emparer de nos
richesses, forment le dessein de nous égorger; ils fondent sur nous:
il se fait un carnage affreux de nos proches et de nos amis; les
vainqueurs eux-mêmes restent étendus sur le champ de bataille avec
les vaincus: seuls, nous avons échappé. Eh! plût aux dieux que nous
n'eussions pas survécu à un tel désastre! heureux encore, dans notre
infortune, d'être tombés entre vos mains, sans doute par la faveur de
quelque divinité, puisqu'il est question de mon hymen, lors même que
nous croyions nos jours en danger! Non, Thyamis, je ne la refuserai
pas, votre main. Une esclave partager le lit de son maître, est à mes
yeux le comble du bonheur. Une prêtresse recevoir dans ses bras le
fils d'un ministre de la religion, qui bientôt, avec l'aide des dieux,
sera lui-même revêtu du sacerdoce, me paroît un destin que l'on ne
peut attribuer qu'à une faveur spéciale du ciel. Je ne vous demande
qu'une grâce, Thyamis; accordez-la moi: permettez-moi d'aller déposer
auparavant, dans une ville ou dans un temple, sur un autel consacré à
Apollon, les marques de ma dignité. De retour à Memphis, lorsque vous
aurez recouvré le sacerdoce, notre hymen, célébré au milieu de la joie
que donne la victoire, n'en sera que plus brillant. Cependant, si vous
aimez mieux prévenir un si beau moment, permettez-moi du moins de
remplir les obligations, que m'imposent les lois de ma patrie. Oui,
Thyamis, j'en suis convaincue; attaché, dès votre enfance, au culte des
dieux, vous respecterez leurs saintes lois, vous ne me refuserez pas ma
demande.
Chariclée à ces mots se tait et ses yeux se remplissent de larmes:
toute l'assemblée applaudit à son discours. On prie Thyamis de lui
accorder sa demande; on lui promet de le seconder dans toutes ses
entreprises. Thyamis lui-même y accède, quoique malgré lui. Enivré
d'amour, brûlant de désirs, le moment présent lui paroît un siècle;
mais les prestiges de l'éloquence de Chariclée, l'espoir de conclure
son hymen à Memphis, le souvenir même de son songe, lui arrachent
son consentement. Il fait ensuite le partage du butin: l'amour des
brigands lui donne ce qu'il y avoit de plus précieux, sans consulter le
sort. Ensuite il congédie l'assemblée, en leur recommandant de se tenir
prêts à marcher dans dix jours à Memphis.
Les deux prisonniers habitent la même tente qu'ils ont occupée
jusqu'ici; Cnémon, par l'ordre de Thyamis, demeure avec eux, non plus
pour les garder, mais pour charmer leur solitude. Ils sont servis plus
délicatement que Thyamis lui-même, qui, respectant les liens du sang
qui unissent Chariclée a Théagènes, permet à celui-ci d'habiter avec sa
sœur; mais il ne veut pas la voir souvent: il craint qu'enflammé par
ses charmes, il n'oublie ses résolutions et ne viole ses promesses. Il
évite donc sa vue, persuadé qu'il n'est pas possible de la contempler
et de rester maître de soi-même.
Quand les brigands furent dispersés dans le marais, Cnémon alla
chercher à quelque distance les simples, qu'il avoit promis la veille
à Théagènes, pour la guérison de ses blessures. Théagènes, profitant
de son absence, gémit, se lamente, atteste les dieux, sans adresser
une seule parole à son amante. Chariclée lui demande s'il pleure ses
malheurs présens, ou s'il lui est survenu quelque nouveau sujet de
douleur. Eh! que peut-il y avoir de plus nouveau et de plus déchirant,
répond Théagènes, que de voir Chariclée manquer à ses promesses, violer
ses sermens! Chariclée m'a oublié; elle a promis sa main à un autre.