Dans le silence angoissé où grinçaient, punkas minuscules, les armatures

parfumées des éventails, le piano préluda. Et soudain une note aiguë, un

cri vibrant troua ma cervelle, hérissa la peau de mon échine: la dame

chantait. A ce premier cri, jailli du plus profond de sa poitrine,

succéda la langueur d’une phrase, nuancée par le mezzo le plus velouté,

le plus plein, le plus tangible que j’eusse entendu jamais... Saisi, je

relevai mon regard vers la dame qui chantait... Elle avait sûrement

grandi depuis un instant. Les yeux larges ouverts et aveugles, elle

contemplait quelque chose d’invisible vers quoi tout son corps

s’élançait, hors de son armure de satin blanc... Le bleu de ses yeux

avait noirci et sa chevelure, teinte ou non, la coiffait d’une flamme

fixe, toute droite. Sa grande bouche généreuse s’ouvrait, et j’en voyais

s’envoler les notes brûlantes, les unes pareilles à des bulles d’or, les

autres comme de rondes roses pures... Des trilles brillaient comme un

ruisseau frémissant, comme une couleuvre fine; de lentes vocalises me

caressaient comme une main traînante et fraîche. O voix inoubliable! Je

me pris à contempler, fasciné, cette grande bouche aux lèvres fardées,

roulées sur des dents larges, cette porte d’or des sons, cet écrin de

mille joyaux... Un sang rose colorait les pommettes kalmouckes, les

épaules enflées d’un souffle précipité, la gorge offerte... Au bas du

buste tendu dans une immobilité passionnée, deux expressives petites

mains tordaient leurs doigts nus... Seuls les yeux, presque noirs,

planaient au-dessus de nous, au-dessus de tout, aveugles et sereins...

“Amour!...” chanta la voix... Et je vis la bouche irrégulière, humide et

pourprée, se resserrer sur le mot en dessinant l’image d’un baiser... Un

désir si brusque et si fou m’embrasa que mes paupières se mouillèrent de

larmes nerveuses. La voix merveilleuse avait tremblé, comme étouffée

d’un flot de sang, et les cils épais de la dame qui chantait battirent,

une seule fois... Oh! boire cette voix à sa source, la sentir jaillir

entre les cailloux polis de cette luisante denture, l’endiguer une

minute contre mes propres lèvres, l’entendre, la regarder bondir,

torrent libre, et s’épanouir en longue nappe harmonieuse que je fêlerais

d’une caresse... Etre l’amant de cette femme que sa voix

transfigure,--et de cette voix! Séquestrer pour moi,--pour moi

seul!--cette voix plus émouvante que la plus secrète caresse, et le

second visage de cette femme, son masque irritant et pudique de nymphe

qu’un songe enivre!...

Au moment où je succombais de délice, la dame qui chantait se tut. Mon

cri d’homme qui tombe se perdit dans un tumulte poli d’applaudissements,

dans ces “ouao-ouao” qui signifient _bravo_ en langue salonnière. La

dame qui chantait s’inclina pour remercier, en déroulant entre elle et

nous un sourire, un battement de paupières qui la séparaient du monde.

Elle prit le bras du pianiste et tenta de gagner une porte; sa traîne de

satin piétinée, écrasée, entravait ses pas... Dieux! allais-je la

perdre? Déjà je ne voyais plus d’elle qu’un coin de son armure

blanche... Je m’élançai, sauvage, pareil en fureur dévastatrice à

certains “rescapés” du bazar de la rue Jean-Goujon...

Enfin, enfin, je l’atteignis quand elle abordait le buffet, île

fortunée, chargée de fruits et de fleurs, scintillante de cristaux et de

vins pailletés.

Elle étendit la main, et je me précipitai, mes doigts tremblants offrant

une coupe pleine... Mais elle m’écarta sans ménagements et me dit,

atteignant une bouteille de bordeaux: “Merci bien, monsieur, mais le

Champagne m’est contraire surtout lorsque je sors de chanter. Il me

retombe sur les jambes. Surtout que ces messieurs et dames veulent que

je leur chante encore _La vie et l’amour d’une femme_, vous pensez...”

Et sa grande bouche--grotte d’ogre où niche l’oiseau merveilleux--se

referma sur un cristal fin qu’elle eût, d’un sourire, broyé en éclats.

Je ne ressentis point de douleur, ni de colère. J’avais retenu seulement

ceci: elle allait chanter encore... J’attendis, respectueux, qu’elle eût

vidé un autre verre de bordeaux, qu’elle eût, d’un geste qui récure,

essuyé les ailes de son nez, les coins déplorables de ses lèvres, aéré

ses aisselles mouillées, aplati son ventre d’une tape sévère et affermi

sur son front le “devant” postiche de ses cheveux oxygénés.

J’attendis, résigné, meurtri, mais plein d’espoir, que le miracle de sa

voix me la rendît...

_EN BAIE DE SOMME_

Ce doux pays, plat et blond, serait-il moins simple que je l’ai cru

d’abord? J’y découvre des murs bizarres: on y pêche en voiture, on y

chasse en bateau... “Allons, au revoir, la barque est prête, j’espère

vous rapporter ce soir un joli rôti de bécassines...” Et le chasseur

s’en va, encaqué dans son ciré jaune, le fusil en bandoulière... “Mes

enfants, venez vite! voilà les charrettes qui reviennent! je vois les

filets tout pleins de limandes pendus aux brancards!” Etrange, pour qui

ignore que le gibier s’aventure au-dessus de la baie et la traverse, du

Hourdel au Crotoy, du Crotoy à Saint-Valery; étrange, pour qui n’a pas

grimpé dans une de ces carrioles à larges roues, qui mènent les pêcheurs

tout le long des vingt-cinq kilomètres de la plage, à la rencontre de la

mer...

* * * * *

Beau temps. On a mis tous les enfants à cuire ensemble sur la plage. Les

uns rôtissent sur le sable sec, les autres mijotent au bain-marie dans

les flaques chaudes. La jeune maman, sous l’ombrelle de toile rayée,

oublie délicieusement ses deux gosses et s’enivre, les joues chaudes,

d’un roman mystérieux, habillé comme elle de toile écrue...

--Maman!...

--.....

--Maman, dis donc, maman!...

Son gros petit garçon, patient et têtu, attend, la pelle aux doigts, les

joues sablées comme un gâteau...

--Maman, dis donc, maman...

Les yeux de la liseuse se lèvent enfin, hallucinés, et elle jette dans

un petit aboiement excédé:

--Quoi?

--Maman, Jeannine est noyée.

--Qu’est-ce que tu dis?

--Jeannine est noyée, répète le bon gros petit garçon têtu.

Le livre vole, le pliant tombe...

--Qu’est-ce que tu dis, petit malheureux? ta sœur est noyée?

--Oui. Elle était là, tout à l’heure, elle n’y est plus. Alors je pense

qu’elle s’est noyée.

La jeune maman tourbillonne comme une mouette et va crier... quand elle

aperçoit la «noyée» au fond d’une cuve de sable, où elle fouit comme un

ratier...

--Jojo! tu n’as pas honte d’inventer des histoires pareilles pour

m’empêcher de lire? Tu n’auras pas de chou à la crème à quatre heures!

Le bon gros écarquille des yeux candides.

--Mais c’est pas pour te taquiner, maman! Jeannine était plus là, alors

je croyais qu’elle était noyée.

--Seigneur! il le croyait!!! et c’est tout ce que ça te faisait?

Consternée, les mains jointes, elle contemple son gros petit garçon,

par-dessus l’abîme qui sépare une grande personne civilisée d’un petit

enfant sauvage...

* * * * *

Mon petit bull a perdu la tête. Aux trousses du bécasseau et du pluvier

à collier, il s’arrête, puis part follement, s’essouffle, plonge entre

les joncs, s’enlise, nage et ressort bredouille, mais ravi et secouant

autour de lui une toison imaginaire... Et je comprends que la

mégalomanie le tient et qu’il se croit devenu épagneul....

La Religieuse et le chevalier Piedrouge devisent avec l’Arlequin. La

Religieuse penche la tête, puis court, coquette, pour qu’on la suive, et

pousse de petits cris... Le chevalier Piedrouge, botté de maroquin

orange, siffle d’un air cynique, tandis que l’Arlequin, fuyant et mince,

les épie...

O lecteur vicieux, qui espérez une anecdote dans le goût grivois et

suranné, détrompez-vous: je vous conte seulement les ébats de trois

jolis oiseaux de marais.

* * * * *

Ils ont des noms charmants, ces oiseaux de la mer et du marécage. Des

noms qui fleurent la comédie italienne, voire le roman héroïque--comme

le Chevalier Combattant, ce guerrier d’un autre âge, qui porte plastron

et collerette hérissée, et cornes de plumes sur le front. Plastron

vulnérable, cornes inoffensives, mais le mâle ne ment pas à son nom, car

les Chevaliers Combattants s’entretuent sous l’œil paisible de leurs

femelles, harem indifférent accroupi en boule dans le sable...

* * * * *

Dans un petit café du port, les pêcheurs attendent, pour repartir, le

flot qui monte et déjà chatouille sournoisement la quille des bateaux,

échoués de biais sur le sable au bas du quai. Ce sont des pêcheurs comme

partout, en toile goudronnée, en tricot bleu, en sabots camus. Les vieux

ont le collier de barbe et la pipe courte... C’est le modèle courant,

vulgarisé par la chromolithographie et l’instantané.

Ils boivent du café et rient facilement, avec ces clairs yeux vides de

pensée qui nous charment, nous autres terriens. L’un d’eux est

théâtralement beau, ni jeune ni vieux, crépu d’une toison et d’une barbe

plus pâles que sa peau tannée, avec des yeux jaunes, des prunelles de

chèvre rêveuse qui ne clignent presque jamais.

La mer est montée, les bateaux dansent dans la baie, au bout de leurs

amarres, et trinquent du ventre. Un à un, les pêcheurs s’en vont, et

serrent la patte du beau gars aux yeux d’or: “A revoir, Canada.” A la

fin, Canada reste seul dans le petit café, debout, le front aux vitres,

son verre d’eau-de-vie à la main... Qu’attend-il? Je m’impatiente et me

décide à lui parler:

--Ils vont loin comme ça?

Son geste lent, son vaste regard désignent la haute mer:

--Par là-bas. Y a bien de la crevette ces jours-ci. Y a bien de la

limande et du maquereau, et de la sole... Y a bien un peu de tout...

--Vous ne pêchez pas aujourd’hui, vous?

Les prunelles d’or se tournent vers moi, un peu méprisantes:

--Je ne suis pas pêcheur, ma petite dame. Je travaille (_sic_) avec le

photographe pour les cartes postales. Je suis “type local”.

* * * * *

BAIN DE SOLEIL.--“Poucette, tu vas te cuire le sang! viens ici tout de

suite!” Ainsi apostrophée du haut de la terrasse, la chienne bull lève

seulement son museau de monstre japonais couleur de bronze. Sa gueule,

fendue jusqu’à la nuque, s’entrouvre pour un petit halètement court et

continu, fleurie d’une langue frisée, rose comme un bégonia. Le reste de

son corps traîne, écrasé comme celui d’une grenouille morte... Elle n’a

pas bougé; elle ne bougera pas, elle cuit...

Une brume de chaleur baigne la baie de Somme, où la marée de morte-eau

palpite à peine, plate comme un lac. Reculée derrière ce brouillard

moite et bleu, la Pointe de Saint-Quentin semble frémir et flotter,

inconsistante comme un mirage... La belle journée à vivre sans penser,

vêtue seulement d’un maillot de laine!

... Mon pied nu tâte amoureusement la pierre chaude de la terrasse, et

je m’amuse de l’entêtement de Poucette, qui continue sa cure de soleil

avec un sourire de suppliciée... “Veux-tu venir ici, sotte bête!” Et je

descends l’escalier dont les derniers degrés s’enlisent, recouverts d’un

sable plus mobile que l’onde, ce sable vivant qui marche, ondule, se

creuse, vole et crée sur la plage, par un jour de vent, des collines

qu’il nivelle le lendemain...

La plage éblouit et me renvoie au visage, sous ma cloche de paille

rabattue jusqu’aux épaules, une chaleur montante, une brusque haleine de

four ouvert. Instinctivement, j’abrite mes joues, les mains ouvertes, la

tête détournée comme devant un foyer trop ardent... Mes orteils

fouillent le sable pour trouver, sous cette cendre blonde et brûlante,

la fraîcheur salée, l’humidité de la marée dernière...

Midi sonne au Crotoy, et mon ombre courte se ramasse à mes pieds,

coiffée d’un champignon...

Douceur de se sentir sans défense et, sous le poids d’un beau jour

implacable, d’hésiter, de chanceler une minute, les mollets criblés de

mille aiguilles, les reins fourmillants sous le tricot bleu, puis de

glisser sur le sable, à côté de la chienne qui bat de la langue!

Couchée sur le ventre, un linceul de sable me couvre à demi. Si je

bouge, un fin ruisseau de poudre s’épanche au creux de mes jarrets,

chatouille la plante de mes pieds... Le menton sur mes bras croisés, le

bord de la cloche de jonc borne mes regards et je puis à mon aise

divaguer, me faire une âme nègre à l’ombre d’une paillote. Sous mon nez,

sautent, paresseusement, trois puces de mer, au corps de transparente

agate grise... Chaleur, chaleur... Bourdonnement lointain de la houle

qui monte ou du sang dans mes oreilles?... Mort délicieuse et passagère,

où ma pensée se dilate, monte, tremble et s’évanouit avec la vapeur

azurée qui vibre au-dessus des dunes...

* * * * *

A MARÉE BASSE.--Des enfants, des enfants... Des gosses, des mioches, des

bambins, des lardons, des salés... L’argot ne saurait suffire, ils sont

trop! Par hasard, en retournant à ma villa isolée et lointaine, je tombe

dans cette grenouillère, dans cette tiède cuvette que remplit et laisse,

chaque jour, la mer...

Jerseys rouges, jerseys bleus, culottes troussées, sandales;--cloches de

paille, bérets, charlottes de lingerie;--seaux, pelles, pliants,

guérites... Tout cela, qui devrait être charmant, m’inspire de la

mélancolie. D’abord ils sont trop! Et puis, pour une jolie enfant en

pomme, joufflue et dorée, d’aplomb sur des mollets durs, que de petits

Parigots, victimes d’une foi maternelle et routinière: “La mer, c’est si

bon pour les enfants!” Ils sont là, à demi nus, pitoyables dans leur

maigreur nerveuse, gros genoux, cuissots de grillons, ventres

saillants... Leur peau délicate a noirci, en un mois, jusqu’au

marron-cigare; c’est tout, et ça suffit. Leurs parents les croient

robustes, ils ne sont que teints. Ils ont gardé leurs grands yeux

cernés, leurs piètres joues. L’eau corrosive pèle leurs mollets pauvres,

trouble leur sommeil d’une fièvre quotidienne, et le moindre accident

déchaîne leur rire ou leurs larmes faciles de petits nerveux passés au

jus de chique...

Pêle-mêle, garçons et filles, on barbote, on mouille le sable d’un

“fort”, on canalise l’eau d’une flaque salée... Deux “écrevisses” en

jersey rouge travaillent côte à côte, frère et sœur du même blond brûlé,

peut-être jumeaux de sept à huit ans. Tous deux, sous le bonnet à

pompon, ont les mêmes yeux bleus, la même calotte de cheveux coupés

au-dessus des sourcils. Pourtant l’œil ne peut les confondre et,

pareils, ils ne se ressemblent pas.

Je ne saurais dire par quoi la petite fille est déjà une petite fille...

Les genoux gauchement et fémininement tournés un peu en dedans?...

Quelque chose, dans les hanches à peine indiquées, s’évase plus

moelleux, avec une grâce involontaire? Non, c’est surtout le geste qui

la révèle. Un petit bras nu, impérieux, commente et dessine tout ce

qu’elle dit. Elle a une volte souple du poignet, une mobilité des doigts

et de l’épaule, une façon coquette de camper son poing au pli de sa

taille future...

Un moment, elle laisse tomber sa pelle et son seau, arrange je ne sais

quoi sur sa tête; les bras levés, le dos creux et la nuque penchée, elle

devance, gracieuse, le temps où elle nouera, ainsi debout et cambrée, le

tulle de sa voilette devant le miroir d’une garçonnière...

* * * * *

FORÊT DE CRÉCY.--A la première haleine de la forêt, mon cœur se gonfle.

Un ancien moi-même se dresse, tressaille d’une triste allégresse, pointe

les oreilles, avec des narines ouvertes pour boire le parfum.

Le vent se meurt sous les allées couvertes, où l’air se balance à peine,

lourd, musqué... Une vague molle de parfum guide les pas vers la fraise

sauvage, ronde comme une perle, qui mûrit ici en secret, noircit,

tremble et tombe, dissoute lentement en suave pourriture framboisée dont

l’arôme se mêle à celui d’un chèvrefeuille verdâtre, poissé de miel, à

celui d’une ronde de champignons blancs... Ils sont nés de cette nuit,

et soulèvent de leurs têtes le tapis craquant de feuilles et de

brindilles... Ils sont d’un blanc fragile et mat de gant neuf, emperlés,

moites comme un nez d’agneau; ils embaument la truffe fraîche et la

tubéreuse.

Sous la futaie centenaire, la verte obscurité solennelle ignore le

soleil et les oiseaux. L’ombre impérieuse des chênes et des frênes a

banni du sol l’herbe, la fleur, la mousse et jusqu’à l’insecte. Un écho

nous suit, inquiétant, qui double le rythme de nos pas... On regrette le

ramier, la mésange; on désire le bond roux d’un écureuil ou le lumineux

petit derrière des lapins... Ici la forêt, ennemie de l’homme, l’écrase.

Tout près de ma joue, collé au tronc de l’orme où je m’adosse, dort un

beau papillon crépusculaire dont je sais le nom: lykénée... Clos,

allongé en forme de feuille, il attend son heure. Ce soir, au soleil

couché, demain, à l’aube trempée, il ouvrira ses lourdes ailes bigarrées

de fauve, de gris et de noir. Il s’épanouira comme une danseuse

tournoyante, montrant deux autres ailes plus courtes, éclatantes, d’un

rouge de cerise mûre, barrées de velours noir;--dessous voyants,

juponnage de fête et de nuit qu’un manteau neutre, durant le jour,

dissimule...

_PARTIE DE PÊCHE_

VENDREDI.--Marthe dit: “Mes enfants, on va pêcher demain à la Pointe!...

Café au lait pour tout le monde à huit heures. L’auto plaquera ceux qui

ne seront pas prêts!” Et j’ai baissé la tête et j’ai dit: “Chouette!”

avec une joie soumise qui n’exclut pas l’ironie. Marthe, créature

combative, inflige les félicités d’un ton dur et d’un geste coupant.

Péremptoire, elle complète le programme des fêtes: “On déjeunera là-bas,

dans le sable. On emmène vous, et puis le Silencieux qui va rafler tout

le poisson, et puis Maggie pour qu’elle étrenne son beau costume de

bain!”

Là-dessus, elle a tourné les talons. Je vois de loin, sur la terrasse

qui domine la mer, son chignon roux, qui interroge l’horizon d’un air de

menace et de défi. Je crois comprendre, au hochement de son petit front

guerrier, qu’elle murmure: “Qu’il pleuve demain, et nous verrons!...”

Elle rentre, et, délivré du poids de son regard, le soleil peut se

coucher tranquillement au-delà de la baie de Somme, désert humide et

plat où la mer, en se retirant, a laissé des lacs oblongs, des flaques

rondes, des canaux vermeils où baignent les rayons horizontaux... La

dune est mauve, avec une rare chevelure d’herbe bleuâtre, des oasis de

liserons délicats dont le vent déchire, dès leur éclosion, la

jupe-parapluie veinée de rose...

Les chardons de sable, en tôle azurée, se mêlent à l’arrête-bœuf fleuri

de carmin, l’arrête-bœuf, qui pique d’une épine si courte qu’on ne se

méfie pas de lui. Flore pauvre et dure, qui ne se fane guère et brave

le vent et la vague salée, flore qui sied à notre petite hôtesse

batailleuse, ce beau chardon roux, au regard d’écolier sans vergogne.

Pourtant, çà et là, verdit la criste marine, grasse, juteuse, acidulée,

chair vive et tendre de ces dunes pâles comme la neige... Quand cette

poison de Marthe, mon amie, a exaspéré tout le monde, quand on

est tout près--à cause de sa face de jeune furie, de sa voix de

potache--d’oublier qu’elle est une femme, alors Marthe rit brusquement,

rattache une mèche rousse envolée, en montrant des bras clairs,

luisants, dans lesquels on voudrait mordre et qui craqueraient, frais,

acidulés et juteux sous la dent comme la criste marine.

La baie de Somme, humide encore, mire sombrement un ciel égyptien,

framboise, turquoise et cendre verte. La mer est partie si loin qu’elle

ne reviendra peut-être plus jamais?... Si, elle reviendra, traîtresse et

furtive comme je la connais ici. On ne pense pas à elle; on lit sur le

sable, on joue, on dort, face au ciel,--jusqu’au moment où une langue

froide, insinuée entre vos orteils, vous arrache un cri nerveux: la mer

est là, toute plate, elle a couvert ses vingt kilomètres de plage avec

une vitesse silencieuse de serpent. Avant qu’on l’ait prévue, elle a

mouillé le livre, noirci la jupe blanche, noyé le jeu de croquet et le

tennis. Cinq minutes encore, et la voilà qui bat le mur de la terrasse,

d’un flac-flac doux et rapide, d’un mouvement soumis et content de

chienne qui remue la queue...

Un oiseau noir jaillit du couchant, flèche lancée par le soleil qui

meurt. Il passe au-dessus de ma tête avec un crissement de soie tendue

et se change, contre l’Est obscur, en goéland de neige...

* * * * *

SAMEDI MATIN, _8 heures_.--Brouillard bleu et or, vent frais, tout va

bien. Marthe pérore en bas et les peuples tremblent prosternés. Je me

hâte; arriverai-je à temps pour l’empêcher de poivrer à l’excès la

salade de pommes de terre?

_8 h. 1/2._--Départ! l’auto ronronne, pavoisée de haveneaux flottants.

Du fond d’un imperméable verdâtre, de dessous une paire de lunettes

bombées, la voix de Marthe vitupère le zèle maladroit des domestiques,

“ces empotés qui ont collé les abricots contre le rôti de porc frais!”.

Pourtant, elle condescend à me tendre une patte gantée, et je devine

qu’elle me sourit avec une grâce scaphandrière... Maggie, mal éveillée,

prend lentement conscience du monde extérieur et sourit en anglais. Nous

savons tous ce qu’elle cache, sous son long paletot, un costume de bain

pour music-hall (tableau de la pêche aux crevettes). Le Silencieux, qui

ne dit rien, fume avec activité.

_8 h. 3/4._--Sur la route plate, qui se tortille inutilement et cache, à

chaque tournant, un paysan et sa charrette, Marthe, au volant, freine un

peu brusquement et grogne dans son scaphandre...

_8 h. 50._--Tournant brusque, paysan et charrette... Embardée sur la

gauche. Marthe crie: “Cocu!”

_9 heures._--Tournant brusque: au milieu de la route, petit garçon et sa

brouette à crottin. Embardée à droite. Marthe frôle le gamin et lui

crie: “Cocu!” Déjà! pauvre gosse...

_9 h. 20._--La mer, à gauche, entre des dunes arrondies. Quand je dis la

mer... elle est encore plus loin qu’hier soir. Mes compagnons m’assurent

qu’elle est montée, pendant mon sommeil, jusqu’à cette frange de petites

coquilles roses, mais je n’en crois rien.

_9 h. 30._--Les Cabanes! Trois ou quatre cercueils noirs, en planches

goudronnées, tachent la dune, la dune d’un sable si pur ici, si

délicatement mamelonné par le vent, qu’on songe à la neige, à la

Norvège, à des pays où l’hiver ne finit point...

Dans un immobile roulis

Le sable fin creuse une alcôve

Où, malgré les cris de la mauve,

On peut se blottir, et, pour lits,

La dune a de charmants replis...

murmure le Silencieux, poète modeste. Marthe, excitée, se penche sur le

volant et... enlise deux roues de l’auto. Plus vive qu’un petit bull,

elle saute à terre, constate le dommage et déclare avec calme: “C’est

aussi bien comme ça, d’ailleurs. Je n’aurais pas pu tourner plus loin.”

Nous avons atteint le bout du monde. La dune, toute nue, abrite entre

ses genoux ronds les cabanes noires, et devant nous fuit le désert qui

déçoit et réconforte, le désert sous un soleil blanc, dédoré par la

brume des jours trop chauds...

_10 heures._--“Tribu papoue conjurant l’Esprit des Eaux amères.” C’est

la légende que j’écrirai au verso de l’instantané que vient de prendre

Maggie. Les “indigènes”, à têtes de phoques mouillés, dans l’eau

jusqu’au ventre, la battent avec de longues perches, en hurlant

rythmiquement. Ils rabattent le poisson dans le filet tendu en travers

d’un grand lac allongé, un grand bout de mer qu’abandonne ici la marée

négligente. Le carrelet y grouille, et la crevette grise, et le flet et

la limande... Marthe s’y rue et fouit les rives de sable mouvant, avec

une activité de bon ratier. Je l’imite, à pas précautionneux d’abord,

car toute ma peau se hérisse, à sentir passer entre mes chevilles

quelque chose de plat, vif et glissant...

--A vous! à vous, bon Dieu! vous ne la voyez donc pas?

--Quoi?

--La limande, la limande, là!...

Sido; suivi de Les vrilles de la vigne · 第 10 / 11 段