adroite. J’admire son élégance un peu voulue, ses gestes justes; je lui
sais gré de marcher sans bruit, tandis que sa longue jupe la précède et
la suit, d’un flot obéissant et moiré... Je lui sais gré de se confier à
moi, de revenir, au risque de compromettre sa position correcte de femme
qui a un mari et un amant, de revenir chez moi avec un entêtement
affectueux qui frise l’héroïsme...
Au tintement des cuillers, ma chatte grise vient d’ouvrir ses yeux de
serpent.
Elle a faim. Mais elle ne se lève pas tout de suite, par souci de pur
_cant_. Mendier, à la façon d’un angora plaintif et câlin, sur une
mélopée mineure, fi!... De quoi est-ce qu’elle aurait l’air? comme dit
Valentine... Je lui tends un coin de toast brûlé, qui craque sous ses
petites dents de silex d’un blanc bleuté, et son ronron perlé double
celui de la bouilloire... Durant une longue minute, un silence quasi
provincial nous abrite. Mon amie se repose, les bras tombés...
--On n’entend rien, chuchote-t-elle avec précaution.
Je lui réponds des yeux sans parler, amollie de chaleur et de paresse.
On est bien... Mais l’heure ne serait-elle pas meilleure encore, si mon
amie n’était pas là? Elle va parler, c’est inévitable. Elle va dire: “De
quoi est-ce qu’on a l’air?” Ce n’est pas de sa faute, on l’a élevée
comme ça. Si elle avait des enfants, elle leur défendrait de manger leur
viande sans pain, ou de tenir leur cuiller avec la main gauche:
“Jacques, veux-tu bien!... De quoi as-tu l’air?...”
Chut!... elle ne parle pas. Ses paupières battent et ses yeux ont l’air
de s’évanouir... J’ai, devant moi, une figure presque inconnue, celle
d’une jeune femme ivre de sommeil et qui s’endort avant d’avoir fermé
les paupières. Le sourire voulu s’efface, la lèvre boude, et le petit
menton rond s’écrase sur le col en broderie d’argent.
Elle dort profondément à présent. Quand elle se réveillera en sursaut,
elle s’excusera, en s’écriant: “M’endormir en visite, sur un fauteuil!
De quoi ça a-t-il l’air?”
Mon amie Valentine, vous avez l’air d’une jeune femme oubliée là comme
un pauvre chiffon gracieux. Dormez entre le feu et moi, au ronron de la
chatte, au froissement léger du livre que je vais lire. Personne
n’entrera avant votre réveil; personne ne s’écriera, en contemplant
votre sommeil boudeur et mon lit défait: “Oh! de quoi ça a-t-il l’air!”
car vous en pourriez mourir de confusion. Je veille sur vous, avec une
tiède, une amicale pitié; je veille sur votre constant et vertueux souci
de l'_air_ que _ça_ pourrait avoir...
_LA GUERISON_
La chatte grise est ravie que je fasse du théâtre. Théâtre ou
music-hall, elle n’indique pas de préférence. L’important est que je
disparaisse tous les soirs, la côtelette avalée, pour reparaître vers
minuit et demi, et que nous nous attablions derechef devant la cuisse de
poulet ou le jambon rose... Trois repas par jour au lieu de deux! Elle
ne songe plus, passé minuit, à celer son allégresse. Assise sur la
nappe, elle sourit sans dissimulation, les coins de sa bouche
retroussés, et ses yeux, pailletés d’un sable scintillant, reposent
larges ouverts et confiants sur les miens. Elle a attendu toute la
soirée cette heure précieuse, elle la savoure avec une joie victorieuse
et égoïste qui la rapproche de moi...
O chatte en robe de cendre! Pour les profanes, tu ressembles à toutes
les chattes grises de la terre, paresseuse, absente, morose, un peu
molle, neutre, ennuyée... Mais je te sais sauvagement tendre, et
fantasque, jalouse à en perdre l’appétit, bavarde, paradoxalement
maladroite, et brutale à l’occasion autant qu’un jeune dogue...
Voici juin, et je ne joue plus _La chair_, et j’ai fini de jouer
_Claudine_... Finis, nos soupers tête à tête!... Regrettes-tu l’heure
silencieuse où, affamée, un peu abrutie, je grattais du bout des ongles
ton petit crâne plat de bête cruelle, en songeant vaguement: “Ça a bien
marché, ce soir...” Nous voilà seules, redevenues casanières,
insociables, étrangères à presque tout, indifférentes à presque tous...
Nous allons revoir notre amie Valentine, notre “relation convenable”,
et l’entendre discourir sur un monde habité, étrange, mal connu de nous,
plein d’embûches, de devoirs, d’interdictions, monde redoutable, à l’en
croire, mais si loin de moi que je le conçois à peine...
Durant mes stages de pantomime ou de comédie, mon amie Valentine
disparaît de ma vie, discrète, effarée, pudique. C’est sa façon
courtoise de blâmer mon genre d’existence. Je ne m’en offusque pas. Je
me dis qu’elle a un mari dans les automobiles, un amant peintre mondain,
un salon, des thés hebdomadaires et des dîners bi-mensuels. Vous ne me
voyez guère, n’est-ce pas, jouant _La chair_ ou _Le faune_ en soirée
chez Valentine ou dansant _Le serpent bleu_ devant ses invités?... Je me
fais une raison. J’attends. Je sais que mon amie convenable reviendra,
gentille, embarrassée, un de ces jours... Peu ou beaucoup, elle tient à
moi et me le prouve, et c’est assez pour que je sois son obligée...
* * * * *
La voici. J’ai reconnu son coup de sonnette bref et précis, son coup de
sonnette de bonne compagnie...
--Enfin, Valentine! Qu’il y a donc longtemps...
Quelque chose dans son regard, dans toute sa figure, m’arrête. Je ne
saurais dire, au juste, en quoi mon amie est changée. Mauvaise mine?
Non, elle n’a jamais mauvaise mine, sous le velours égal de la poudre et
le frottis rose des pommettes. Elle a toujours son air de mannequin
élégant, la taille mince, les hanches ravalées sous sa jupe de tussor
blond. Elle a ses yeux bleu-gris-vert-marron frais fleuris entre leur
double frange de cils noircis, et un tas, un tas de beaux cheveux
blond-suédois... Qu’y a-t-il? Un ternissement de tout cela, une fixité
nouvelle dans le regard, une décoloration morale, si je puis dire, qui
déconcerte, qui arrête sur mes lèvres les banalités de bienvenue...
Pourtant elle s’assied, adroite à virer dans sa longue robe, aplatit
d’une tape son jabot de lingerie, sourit et parle, parle, jusqu’à ce que
je l’interrompe sans diplomatie:
--Valentine, qu’est-ce que vous avez?
Elle ne s’étonne pas et répond simplement:
--Rien. Presque rien, vraiment. Il m’a quittée.
--Comment? Henri... Votre... Votre amant vous a quittée?
--Oui, dit-elle. Ça fait juste trois semaines aujourd’hui.
La voix est si douce, si froide, que je me rassure:
--Ah! Vous... vous avez eu du chagrin?
--Non, dit-elle avec la même douceur. Je n’en ai pas eu, j’en ai.
Ses yeux deviennent tout à coup grands, grands, interrogent les miens
avec une âpreté soudaine:
--Oui, j’en ai. Oh! j’en ai... Dites, est-ce que ça va durer comme ça?
Est-ce que je vais souffrir longtemps? Vous ne connaîtriez pas un
moyen... Je ne peux pas m’habituer... Que faire?
La pauvre enfant!... Elle s’étonne de souffrir, elle qui ne s’en croyait
pas capable...
--Votre mari, Valentine... il n’a rien su?
--Non, dit-elle impatiemment, il n’a rien su. Ce n’est pas de cela qu’il
s’agit. Qu’est-ce que je pourrais faire? Vous n’avez pas une idée, vous?
Depuis quinze jours je suis à me demander ce qu’il faut faire...
--Vous l’aimez encore?
Elle hésite:
--Je ne sais pas... Je lui en veux terriblement, parce qu’il ne m’aime
plus et qu’il m’a quittée... Je ne sais pas, moi. Je sais seulement que
c’est insupportable, insupportable, cette solitude, cet abandon de tout
ce qu’on aimait, ce vide, ce...
Elle s’est levée sur ce mot “insupportable” et marche dans la chambre
comme si une brûlure l’obligeait à fuir, à chercher la place fraîche...
--Vous n’avez pas l’air de comprendre. Vous ne savez pas ce que c’est,
vous...
J’abaisse mes paupières, je retiens un sourire apitoyé, devant cette
ingénue vanité de souffrir, de souffrir mieux et plus que les autres...
--Mon enfant, vous vous énervez. Ne marchez pas comme cela.
Asseyez-vous... Voulez-vous ôter votre chapeau et pleurer
tranquillement?
D’une dénégation révoltée, elle fait danser sur sa tête tous ses
panaches couleur de fumée.
--Certainement non, que je ne m’amuserai pas à pleurer! Merci! Pour me
défaire toute la figure, et m’avancer à quoi, je vous le demande? Je
n’ai aucune envie de pleurer, ma chère. Je me fais du mauvais sang,
voilà tout...
Elle se rassied, jette son ombrelle sur la table. Son petit visage durci
n’est pas sans beauté véritable, en ce moment. Je songe que depuis trois
semaines elle se pare chaque jour comme d’habitude, qu’elle échafaude
minutieusement son château fragile de cheveux... Depuis trois
semaines--vingt et un jours!--elle se défend contre les larmes
dénonciatrices, elle noircit d’une main assurée ses cils blonds, elle
sort, reçoit, potine, mange... Héroïsme de poupée, mais héroïsme tout de
même...
Je devrais peut-être, d’un grand enlacement fraternel, la saisir,
l’envelopper, fondre sous mon étreinte chaude ce petit être raidi,
cabré, enragé contre sa propre douleur... Elle s’écroulerait en
sanglots, détendrait ses nerfs qui n’ont pas dû, depuis trois semaines,
faiblir... Je n’ose pas. Nous ne sommes pas assez intimes, Valentine et
moi, et sa brusque confidence ne suffit pas à combler deux mois de
séparation...
Et d’ailleurs quel besoin d’amollir, par des dorlotements de nourrice,
cette force fière qui soutient mon amie? “Les larmes bienfaisantes...”
oui, oui, je connais le cliché! Je connais aussi le danger, l’enivrement
des larmes solitaires et sans fin;--on pleure parce qu’on vient de
pleurer, et on recommence;--on continue par entraînement, jusqu’à la
suffocation, jusqu’à l’aboiement nerveux, jusqu’au sommeil d’ivrogne
d’où l’on se réveille bouffi, marbré, égaré, honteux de soi, et plus
triste qu’avant... Pas de larmes, pas de larmes! J’ai envie d’applaudir,
de féliciter mon amie qui se tient assise devant moi, les yeux grands et
secs, couronnée de cheveux et de plumes, avec la grâce raide des jeunes
femmes qui portent un corset trop long...
--Vous avez raison, ma chérie, dis-je enfin.
Je prends soin de parler sans chaleur, comme si je la complimentais du
choix de son chapeau...
--Vous avez raison. Demeurez comme vous êtes, s’il n’y a pas de remède,
de réconciliation possible...
--Il n’y en a pas, dit-elle froidement, comme moi.
--Non?... Alors il faut attendre...
--Attendre? Attendre quoi?
Quel réveil tout à coup, quel fol espoir! Je secoue la tête:
--Attendre la guérison, la fin de l’amour. Vous souffrez beaucoup, mais
il y a pis. Il y a le moment,--dans un mois, dans trois mois, je ne sais
quand,--où vous commencerez à souffrir par intermittences. Vous
connaîtrez les répits, les moments d’oubli animal qui viennent, sans
qu’on sache pourquoi, parce qu’il fait beau, parce qu’on a bien dormi ou
parce qu’on est un peu malade... Oh! mon enfant! comme les reprises du
mal sont terribles! Il s’abat sur vous sans avertir, sans rien
ménager... Dans un moment innocent et léger, un suave moment délivré, au
milieu d’un geste, d’un éclat de rire, _l’idée_, le foudroyant souvenir
de la perte affreuse tarit votre rire, arrête la main qui portait à vos
lèvres la tasse de thé, et vous voilà terrifiée, espérant la mort avec
la conviction ingénue qu’on ne peut souffrir autant sans mourir... Mais
vous ne mourrez pas!...--vous non plus. Les trêves reviendront
irrégulières, imprévisibles, capricieuses. Ce sera... ce sera vraiment
terrible.... Mais...
--Mais?...
Mon amie m’écoute, moins défiante à présent, moins hostile...
--Mais il y a pis encore!
Je n’ai pas assez surveillé ma voix... Au mouvement de mon amie, je
baisse le ton:
--Il y a pis. Il y a le moment où vous ne souffrirez presque plus. Oui!
Presque guérie, c’est alors que vous serez “l'âme en peine”, celle qui
erre, qui cherche elle ne sait quoi, elle ne veut se dire quoi... A
cette heure-là, les reprises du mal sont bénignes, et par une étrange
compensation, les trêves se font abominables, d’un vide vertigineux et
fade qui chavire le cœur... C’est la période de stupidité, de
déséquilibre... On sent un cœur vidé, ridé, flotter dans une poitrine
que gonflent par instants des soupirs tremblants qui ne sont pas même
tristes. On sort sans but, on marche sans raison, on s’arrête sans
fatigue... On creuse avec une avidité bête la place de la souffrance
récente, sans parvenir à en tirer la goutte de sang vif et frais,--on
s’acharne sur une cicatrice à demi sèche, on regrette,--je vous le
jure!--on regrette la nette brûlure aiguë... C’est la période aride,
errante, que vient encore aigrir le scrupule... Certes, le scrupule! Le
scrupule d’avoir perdu le beau désespoir passionné, frémissant,
despotique... On se sent diminué, flétri, inférieur aux plus médiocres
créatures... Vous vous direz, vous aussi: “Quoi! je n’étais, je ne suis
que cela? pas même l’égale du trottin amoureux qui se jette à la Seine?”
O Valentine! vous rougirez de vous-même en secret, jusqu’à...
--Jusqu’à?...
Mon Dieu, comme elle espère! Jamais je ne lui verrai d’aussi beaux yeux
couleur d’ambre, d’aussi larges prunelles, une bouche aussi angoissée...
--Jusqu’à la guérison, mon amie, la vraie guérison. Cela vient...
mystérieusement. On ne la sent pas tout de suite. Mais c’est comme la
récompense progressive de tant de peines... Croyez-moi! cela viendra, je
ne sais quand. Une journée douce de printemps, ou bien un matin mouillé
d’automne, peut-être une nuit de lune, vous sentirez en votre cœur une
chose inexprimable et vivante s’étirer voluptueusement,--une couleuvre
heureuse qui se fait longue, longue,--une chenille de velours
déroulée,--un desserrement, une déchirure soyeuse et bienfaisante comme
celle de l’iris qui éclôt... Sans savoir pourquoi, à cette minute, vous
nouerez vos mains derrière votre tête, avec un inexplicable sourire...
Vous découvrirez, avec une naïveté reconquise, que la lumière est rose à
travers la dentelle des rideaux, et doux le tapis aux pieds nus,--que
l’odeur des fleurs et celle des fruits mûrs exaltent au lieu
d’accabler... Vous goûterez un craintif bonheur, pur de toute
convoitise, délicat, un peu honteux, égoïste et soigneux de lui-même...
Mon amie me saisit les mains:
--Encore! encore! dites encore!...
Hélas, qu’espère-t-elle donc? ne lui ai-je pas assez promis en lui
promettant la guérison? Je caresse en souriant ses petites mains
chaudes:
--Encore! mais c’est fini, mon enfant. Que voulez-vous donc?
--Ce que je veux? mais... l’amour, naturellement, l’amour!
Mes mains abandonnent les siennes:
--Ah! oui... Un autre amour... Vous voulez un autre amour...
C’est vrai... Je n’avais pas pensé à un autre amour... Je regarde de
tout près cette jolie figure anxieuse, ce gracieux corps apprêté,
arrangé, ce petit front têtu et quelconque... Déjà elle espère un autre
amour, meilleur, ou pire, ou pareil à celui qu’on vient de lui tuer...
Sans ironie, mais sans attendrissement, je la rassure:
--Oui, mon enfant, oui. Vous, vous aurez un autre amour... Je vous le
promets.
_LE MIROIR_
Il m’arrive souvent de rencontrer Claudine. Où? vous n’en saurez rien.
Aux heures troubles du crépuscule, sous l’accablante tristesse d’un midi
blanc et pesant, par ces nuits sans lune, claires pourtant, où l’on
devine la lueur d’une main nue, levée pour montrer une étoile, je
rencontre Claudine...
Aujourd’hui, c’est dans la demi-obscurité d’une chambre sombre, tendue
de je ne sais quelle étoffe olive, et la fin du jour est couleur
d’aquarium...
Claudine sourit et s’écrie: “Bonjour, mon Sosie!” Mais je secoue la tête
et je réponds: “Je ne suis pas votre Sosie. N’avez-vous point assez de
ce malentendu qui nous accole l’une à l’autre, qui nous reflète l’une
dans l’autre, qui nous masque l’une par l’autre? Vous êtes Claudine, et
je suis Colette. Nos visages, jumeaux, ont joué à cache-cache assez
longtemps. On m’a prêté Rézi, votre blonde amie, on vous a mariée à
Willy, vous qui pleurez en secret Renaud... Tout cela finit par lasser,
ne trouvez-vous pas?”
Claudine hésite, hausse les épaules et répond vaguement: “Ça m’est
égal!” Elle enfonce son coude droit dans un coussin, et, comme, par
imitation, j’étaie, en face d’elle, mon coude gauche d’un coussin
pareil, je crois encore une fois me mirer dans un cristal épais et
trouble, car la nuit descend et la fumée d’une cigarette abandonnée
monte entre nous...
--Ça m’est égal! répète-t-elle.
Mais je sais qu’elle ment. Au fond, elle est vexée de m’avoir laissée
parler la première. Elle me chérit d’une tendresse un peu vindicative,
qui n’exclut pas une dignité un tantinet bourgeoise. Aux nigauds qui
nous confondent de bonne foi et la complimentent sur ses talents de
mime, elle répond, raide: “Ce n’est pas moi qui joue la pantomime, c’est
Colette.” Claudine n’aime pas le music-hall.
Devant son parti pris d’indifférence, je me tais. Je me tais pour
aujourd’hui seulement; mais je reviendrai à la charge! Je lutterai! Je
serai forte, contre ce _double_ qui me regarde, d’un visage voilé par le
crépuscule... O mon double orgueilleux! Je ne me parerai plus de ce qui
est à vous... A vous seule, ce pur renoncement qui veut qu’après Renaud
finisse toute vie sentimentale! A vous, cette noble impudeur qui raconte
ses penchants; cette littéraire charité conjugale qui vous fit tolérer
les flirts nombreux de Renaud... A vous encore, non pas à moi, cette
forteresse de solitude où, lentement, vous vous consumez... Voici que
vous avez, tout en haut de votre âme, découvert une retraite qui défie
l’envahisseur... Demeurez-y ironique et douce, et laissez-moi ma part
d’incertitude, d’amour, d’activité stérile, de paresse savoureuse,
laissez-moi ma pauvre petite part humaine, qui a son prix!
Vous avez, Claudine, écrit l’histoire d’une partie de votre vie, avec
une franchise rusée qui passionna, pour un temps, vos amis et vos
ennemis. Du pavé gras et fertile de Paris, du fond de la province
endormie et parfumée, jaillirent, comme autant de diablesses, mille et
mille Claudines qui nous ressemblaient à toutes deux. Ronde criarde de
femmes-enfants, court-vêtues, libérées, par un coup de ciseaux, de leur
natte enrubannée ou de leur chignon lisse, elles assaillirent nos maris
grisés, étourdis, éblouis... Vous n’aviez pas prévu, Claudine, que votre
succès causerait votre perte. Hélas! je ne puis vous en garder rancune,
mais...
--Mais n’avez-vous jamais, continué-je tout haut, souhaité avec
véhémence de porter une robe longue et les cheveux en bandeaux plats?
Les joues de Claudine se creusent d’un sourire, elle a suivi ma pensée.
--Oui, avoue-t-elle. Mais c’était pure taquinerie contradictoire. Et
puis, que venez-vous me parler d’imitatrices? J’admire votre
inconscience, Colette. Vous avez coupé votre traîne de cheveux après
moi, s’il vous plaît!
Je lève les bras au ciel.
--Seigneur! en sommes-nous là! Vous allez me chercher chicane pour des
niaiseries de cet ordre? Ceci est à moi.--ceci est à toi... Nous avons
l’air de jouer _La robe_--ô mon enfance!--_La robe_, du regretté Eugène
Manuel!
--O notre enfance... soupire Claudine...
Ah! j’en étais sûre! Claudine ne résiste jamais à une évocation du
passé. A ces seuls mots: “Vous souvenez-vous?” Elle se détend, se
confie, s’abandonne toute... A ces seuls mots: “Vous souvenez-vous?”
elle incline la tête, les yeux guetteurs, l’oreille tendue comme vers un
murmure de fontaines invisibles... Encore une fois le charme opère:
--Quand nous étions petites, commence-t-elle...
Mais je l’arrête:
--Parlez pour vous, Claudine. Moi, je n’ai jamais été petite.
Elle se rapproche d’un sursaut de reins sur le divan, avec cette
brusquerie de bête qui fait craindre la morsure ou le coup de corne.
Elle m’interroge, me menace de son menton triangulaire:
--Quoi! Vous prétendez n’avoir jamais été petite?
--Jamais. J’ai grandi, mais je n’ai pas été petite. Je n’ai jamais
changé. Je me souviens de moi avec une netteté, une mélancolie qui ne
m’abusent point. Le même cœur obscur et pudique, le même goût passionné
pour tout ce qui respire à l’air libre et loin de l’homme--arbre, fleur,
animal peureux et doux, eau furtive des sources inutiles,--la même
gravité vite muée en exaltation sans cause... Tout cela, c’est moi
enfant et moi à présent... Mais ce que j’ai perdu, Claudine, c’est mon
bel orgueil, la secrète certitude d'être une enfant précieuse, de sentir
en moi une âme extraordinaire d’homme intelligent, de femme amoureuse,
une âme à faire éclater mon petit corps... Hélas, Claudine, j’ai perdu
presque tout cela, à ne devenir après tout qu’une femme... Vous vous
souvenez du mot magnifique de notre amie Calliope, à l’homme qui la
suppliait: “Qu’avez-vous fait de grand pour que je vous appartienne?” Ce
mot-là, je n’oserais plus le penser à présent, mais je l’aurais dit,
quand j’avais douze ans. Oui, je l’aurais dit! Vous n’imaginez pas
quelle reine de la terre j’étais à douze ans! Solide, la voix rude, deux
tresses trop serrées qui sifflaient autour de moi comme des mèches de
fouet; les mains roussies, griffées, marquées de cicatrices, un front
carré de garçon que je cache à présent jusqu’aux sourcils... Ah! que
vous m’auriez aimée, quand j’avais douze ans, et comme je me regrette!
Mon Sosie sourit, d’un sourire sans gaîté, qui creuse ses joues sèches,
ses joues de chat où il y a si peu de chair entre les tempes larges et
les mâchoires étroites:
--Ne regrettez-vous que cela? dit-elle. Alors je vous envierais entre
toutes les femmes...
Je me tais, et Claudine ne semble pas attendre de réponse. Une fois
encore, je sens que la pensée de mon cher Sosie a rejoint ma pensée,
qu’elle l’épouse avec passion, en silence... Jointes, ailées,
vertigineuses, elles s’élèvent comme les doux hiboux veloutés de ce
crépuscule verdissant. Jusqu’à quelle heure suspendront-elles leur vol
sans se disjoindre, au-dessus de ces deux corps immobiles et pareils,
dont la nuit lentement dévore les visages?...
_LA DAME QUI CHANTE_
La dame qui allait chanter se dirigea vers le piano, et je me sentis
tout à coup une âme féroce, une révolte concentrée et immobile de
prisonnier. Pendant qu’elle fendait difficilement les jupes assises, sa
robe collée aux genoux comme une onde bourbeuse, je lui souhaitais la
syncope, la mort, ou même la rupture simultanée de ses quatre
jarretelles. Il lui restait encore quelques mètres à franchir; trente
secondes, l’espace d’un cataclysme... Mais elle marcha sereine sur
quelques pieds vernis, effrangea la dentelle d’un volant, murmura
“Pardon”, salua et sourit, la main déjà sur l’obscur palissandre du
Pleyel aux reflets de Seine nocturne. Je commençai à souffrir.
J’aperçus, à travers le brouillard dansant dont se nimbent les lustres
des soirées finissantes, le dos arqué de mon gros ami Maugis, son bras
arrondi qui défendait contre les coudes un verre plein... Je sentis que
je le haïssais d'être parvenu jusqu’à la salle du buffet, tandis que je
m’étiolais, bloqué, assis de biais sur la canne dorée d’un siège
fragile...
Avec une froideur insolente, je dévisageai la dame qui allait chanter,
et je retins le ricanement d’une diabolique joie, à la trouver plus
laide encore que je l’espérais.
Cuirassée de satin blanc métallique, elle portait haut une tête casquée
de cheveux d’un blond violent et artificiel. Toute l’arrogance des
femmes trop petites éclatait dans ses yeux durs, où il y avait beaucoup
de bleu et pas assez de noir. Les pommettes saillantes, le nez mobile,
ouvert, le menton solide et prêt à l’engueulade, tout cela lui composait
une face carline, agressive, à qui, avant qu’elle eût parlé, j’eusse
répondu: “Mange!”
Et la bouche! la bouche! J’attachai ma contemplation douloureuse sur ces
lèvres inégales, fendues à la diable par un canif distrait. Je supputai
la vaste ouverture qu’elles démasqueraient tout à l’heure, la qualité
des sons que mugirait cet antre... Le beau gueuloir! Par avance, les
oreilles m’en sifflèrent, et je serrai les mâchoires.
La dame qui allait chanter se campa impudique, face à l’assistance, et
se hissa dans son corset droit, pour faire saillir sa gorge en pommes.
Elle respira fortement, toussa et se racla la gorge à la manière
dégoûtante des grands artistes.