changer en jeune femme, bien sûr... Mais, tout de même, je voudrais
essayer...
J’écoute, mais surtout je regarde. Une grande paupière brune, un œil qui
s’ignore, une joue romaine, un peu large, mais ferme encore, tout ce
beau terrain à prospecter, à éclairer... Enviez-moi, j’ai de belles
récompenses après le maquillage: le soupir d’espoir, l’étonnement,
l’arrogance qui point, et ce coup d’œil impatient vers la rue, vers
l’ “effet que ça fera”, vers le risque...
Pendant que j’écris, ma fille est toujours là. Elle lit, et sa main va
d’une corbeille de fruits à une boîte de bonbons. C’est une enfant d’à
présent. L’or de ses cheveux, en suis-je tout à fait responsable? Elle a
eu un teint de pêche claire, avant de devenir, en dépit de l’hiver, un
brugnon très foncé, sous une poudre aussi rousse que le pollen des
fleurs de sapin... Elle sent mon regard, y répond malicieusement, et
lève vers la lumière une grappe de raisin, noir sous son brouillard bleu
de pruine impalpable:
--Lui aussi, dit-elle, il est poudré...
_BELLES-DE-JOUR_
La guêpe mangeait la gelée de groseilles de la tarte. Elle y mettait une
hâte méthodique et gloutonne, la tête en bas, les pattes engluées, à
demi disparue dans une petite cuve rose aux parois transparentes. Je
m’étonnais de ne pas la voir enfler, grossir, devenir ronde comme une
araignée... Et mon amie n’arrivait pas, mon amie si gourmande, qui vient
goûter assidûment chez moi, parce que je choie ses petites manies, parce
que je l’écoute bavarder, parce que je ne suis jamais de son avis...
Avec moi elle se repose; elle me dit volontiers, sur un ton de
gratitude, que je ne suis guère coquette, et je n’épluche point son
chapeau ni sa robe, d’un œil agressif et féminin... Elle se tait, quand
on dit du mal de moi chez ses autres amies, elle va jusqu’à s’écrier:
“Mes enfants, Colette est toquée, c’est possible, mais elle n’est pas si
rosse que vous la faites!” Enfin elle m’aime bien.
Je ressens, à la contempler, ce plaisir apitoyé et ironique qui est une
des formes de l’amitié. On n’a jamais vu une femme plus blonde, ni plus
blanche, ni plus habillée, ni plus coiffée! La nuance de ses cheveux, de
ses vrais cheveux, hésite délicatement entre l’argent et l’or, il fallut
faire venir de Suède la chevelure annelée d’une fillette de six ans,
quand mon amie désira les “chichis” réglementaires qu’exigent nos
chapeaux. Sous cette couronne d’un métal si rare, le teint de mon amie,
pour ne point en jaunir, s’avive de poudre rose, et les cils, brunis à
la brosse, protègent un regard mobile, un regard gris, ambré, peut-être
aussi marron, un regard qui sait se poser, câlin et quémandeur, sur des
prunelles masculines, câlines et quémandeuses.
Telle est mon amie, dont j’aurai dit tout ce que je sais, si j’ajoute
qu’elle se nomme Valentine avec quelque crânerie, par ce temps de brefs
diminutifs où les petits noms des femmes,--Tote, Moute, Loche,--ont des
sonorités de hoquet mal retenu...
“Elle a oublié”, pensais-je patiemment. La guêpe, endormie ou morte de
congestion, s’enlisait, la tête en bas, dans la cuve de délices...
J’allais rouvrir mon livre, quand le timbre grelotta, et mon amie parut.
D’une volte elle enroula à ses jambes sa jupe trop longue et s’abattit
près de moi, l’ombrelle en travers des genoux, geste savant d’actrice,
de mannequin, presque d’équilibriste, que mon amie réussit si
parfaitement chaque fois...
--Voilà une heure pour goûter! Qu’est-ce que vous avez pu faire?
--Mais rien, ma chère! Vous êtes étonnante, vous qui vivez entre votre
chien, votre chatte et votre livre! vous croyez que Lelong me réussira
des amours de robes sans que je les essaie?
--Allons... mangez et taisez-vous. Ça? c’est pas sale, c’est une guêpe.
Figurez-vous qu’elle a creusé toute seule ce petit puits! Je l’ai
regardée, elle a mangé tout ça en vingt-cinq minutes.
--Comment, vous l’avez regardée? Quelle dégoûtante créature vous êtes,
tout de même! Non, merci, je n’ai pas faim. Non, pas de thé non plus.
--Alors je sonne, pour les toasts?
--Si c’est pour moi, pas la peine... Je n’ai pas faim, je vous dis.
--Vous avez goûté ailleurs, petite rosse?
--Parole, non! Je suis toute chose, je ne sais pas ce que j’ai...
Etonnée, je levai les yeux vers le visage de mon amie, que je n’avais
pas encore isolé de son chapeau insensé, grand comme une ombrelle,
hérissé d’une fusée épanouie de plumes, un chapeau feu d’artifice,
grandes-eaux de Versailles, un chapeau pour géante qui eût accablé
jusqu’aux épaules la petite tête de mon amie, sans les fameux _chichis_
blond-suédois... Les joues poudrées de rose, les lèvres vives et
fardées, les cils raidis lui composaient son frais petit masque
habituel, mais quelque chose, là-dessous, me sembla changé, éteint,
absent. En haut d’une joue moins poudrée, un sillon mauve gardait la
nacre, le vernissé de larmes récentes...
Ce chagrin maquillé, ce chagrin de poupée courageuse me remua soudain,
et je ne pus me retenir de prendre mon amie par les épaules, dans un
mouvement de sollicitude qui n’est guère de mise entre nous...
Elle se rejeta en arrière en rougissant sous son rose, mais elle n’eut
pas le temps de se reprendre et renifla en vain son sanglot...
Une minute plus tard, elle pleurait, en essuyant l'_intérieur_ de ses
paupières avec la corne d’une serviette à thé. Elle pleurait avec
simplicité, attentive à ne pas tacher de larmes sa robe de crêpe de
Chine, à ne point défaire sa figure, elle pleurait soigneusement,
proprement, petite martyre du maquillage...
--Je ne puis pas vous être utile? lui demandai-je doucement.
Elle fit “non” de la tête, soupira en tremblant, et me tendit sa tasse
où je versai du thé refroidi...
--Merci, murmura-t-elle, vous êtes bien gentille... Je vous demande
pardon, je suis si nerveuse...
--Pauvre gosse! Vous ne voulez rien me dire?
--Oh! Dieu si. Ce n’est pas compliqué, allez. Il ne m’aime plus.
Il... Son amant! Je n’y avais pas songé. Un amant, elle? et quand? et
où? et qui? Cet idéal mannequin se dévêtait, l’après-midi, pour un
amant? Un tas d’images saugrenues se levèrent,--se couchèrent--devant
moi, que je chassai en m’écriant:
--Il ne vous aime plus? Ce n’est pas possible!
--Oh! si... Une scène terrible... (Elle ouvrit sa glace d’or, se poudra,
essuya ses cils d’un doigt humide.) Une scène terrible, hier...
--Jaloux?
--Lui, jaloux? Je serais trop contente! Il est méchant... Il me reproche
des choses... Je n’y peux rien, pourtant!
Elle bouda, le menton doublé sur son haut col:
--Enfin, je vous fais juge! Un garçon délicieux, et nous n’avions jamais
eu un nuage en six mois, pas un accroc, pas ça!... Il était quelquefois
nerveux, mais chez un artiste...
--Ah! il est artiste?
--Peintre, ma chère. Et peintre de grand talent. Si je pouvais vous le
nommer, vous seriez bien surprise. Il a chez lui vingt sanguines d’après
moi, en chapeau, sans chapeau, dans toutes mes robes! C’est d’un enlevé,
d’un vaporeux... Les mouvements des jupes sont des merveilles...
Elle s’animait, un peu défaite, les ailes de son nez mince brillantes de
larmes essuyées et d’un commencement de couperose légère... Ses cils
avaient perdu leur gomme noire, ses lèvres leur carmin... Sous le grand
chapeau seyant et ridicule, sous les _chichis_ postiches, je découvrais
pour la première fois une femme, pas très jolie, pas laide non plus,
fade si l’on veut, mais touchante, sincère et triste...
Ses paupières rougirent brusquement.
--Et... qu’est-ce qui est arrivé? risquai-je.
--Ce qui est arrivé? Mais rien! On peut dire _rien_, ma chère! Hier, il
m’a accueillie d’un air drôle... un air de médecin... Et puis tout d’un
coup aimable: “Ote ton chapeau, chérie!” me dit-il. “Je te garde... pour
dîner, dis? je te garde toute la vie si tu veux!” C’était ce chapeau-ci,
justement, et vous savez que c’est une affaire terrible pour l’installer
et le retirer...
Je ne savais pas, mais je hochai la tête, pénétrée...
--... Je fais un peu la mine. Il insiste, je me dévoue, je commence à
enlever mes épingles et un de mes chichis reste pris dans la barrette du
chapeau, là, tenez... Ça m’était bien égal, on sait que j’ai des
cheveux, n’est-ce pas, et lui mieux que personne! C’est pourtant lui qui
a rougi, en se cachant. Moi, j’ai replanté mon chichi, comme une fleur,
et j’ai embrassé mon ami à grands bras autour du cou, et je lui ai
chuchoté que mon mari était au circuit de Dieppe, et que... vous
comprenez! Il ne disait rien. Et puis il a jeté sa cigarette et ça a
commencé. Il m’en a dit! Il m’en a dit!...
A chaque exclamation, elle frappait ses genoux de ses mains ouvertes,
d’un geste peuple et découragé, comme ma femme de chambre quand elle me
raconte que son mari l’a encore battue.
--Il m’a dit des choses incroyables, ma chère! Il se retenait d’abord,
et puis il s’est mis à marcher en parlant... “Je ne demande pas mieux,
chère amie, que de passer la nuit avec vous... (ce toupet!) mais je
veux... je veux ce que vous devez me donner, ce que vous ne pouvez pas
me donner!...”
--Quoi donc, Seigneur?
--Attendez, vous allez voir... “Je veux la femme que vous êtes _en ce
moment_, la gracieuse longue petite fée couronnée d’un or si léger et si
abondant que sa chevelure mousse jusqu’aux sourcils. Je veux ce teint de
fruit mûri en serre, et ces cils paradoxaux, et toute cette beauté école
anglaise! Je vous veux, telle que vous voilà, et non pas telle que la
nuit cynique vous donnera à moi! Car vous viendrez,--je m’en
souviens!--vous viendrez conjugale et tendre, sans couronne et sans
frisure, avec vos cheveux épargnés par le fer, tout plats, tordus en
nattes. Vous viendrez petite, sans talons, vos cils déveloutés, votre
poudre lavée, vous viendrez désarmée et sûre de vous, et je resterai
stupéfait devant cette autre femme!...
“Mais vous le saviez pourtant, criait-il, vous le saviez! La femme que
j’ai désirée, vous, telle que vous voilà, n’a presque rien de commun
avec cette sœur simplette et pauvre qui sort de votre cabinet de
toilette chaque soir! De quel droit changez-vous la femme que j’aime? Si
vous vous souciez de mon amour, comment osez-vous défleurir ce que
j’aime?...”
Il en a dit, il en a dit!... Je ne bougeais pas, je le regardais,
j’avais froid... Je n’ai pas pleuré, vous savez! Pas devant lui.
--C’était très sage, mon enfant, et très courageux.
--Très courageux, répéta-t-elle en baissant la tête. Dès que j’ai pu
bouger, j’ai filé... J’ai entendu encore des choses terribles sur les
femmes, sur toutes les femmes; sur l’ “inconscience prodigieuse des
femmes, leur imprévoyant orgueil, leur orgueil de brutes qui pensent
toujours, au fond, que ce sera assez bon pour l’homme...” Qu’est-ce que
vous auriez répondu, vous?
--Rien.
Rien, c’est vrai. Que dire? Je ne suis pas loin de penser comme lui,
lui, l’homme grossier et poussé à bout... Il a presque raison. “C’est
toujours assez bon pour l’homme!” Elles sont sans excuse. Elles ont
donné à l’homme toutes les raisons de fuir, de tromper, de haïr, de
changer... Depuis que le monde existe, elles ont infligé à l’homme, sous
les courtines, une créature inférieure à celle qu’il désirait. Elles le
volent avec effronterie, en ce temps où les cheveux de renfort, les
corsets truqués, font du moindre laideron piquant une “petite femme
épatante”.
J’écoute parler mes autres amies, je les regarde, et je demeure, pour
elles, confuse... Lily, la charmante, ce page aux cheveux courts et
frisés, impose à ses amants, dès la première nuit, la nudité de son
crâne bossué d’escargots marron, l’escargot gras et immonde du bigoudi!
Clarisse préserve son teint, pendant son sommeil, par une couche de
crème aux concombres, et Annie relève à la chinoise tous ses cheveux
attachés par un ruban! Suzanne enduit son cou délicat de lanoline et
l’emmaillote de vieux linge usé... Minna ne s’endort jamais sans sa
mentonnière, destinée à retarder l’empâtement des joues et du menton, et
elle se colle sur chaque tempe une étoile en paraffine...
Quand je m’indigne, Suzanne lève ses grasses épaules et dit:
“Penses-tu que je vais m’abîmer la peau pour un homme? Je n’ai pas de
peau de rechange. S’il n’aime pas la lanoline, qu’il s’en aille. Je ne
force personne.” Et Lily déclare, impétueuse: “D’abord, je ne suis pas
laide avec mes bigoudis! Ça fait petite fille frisée pour une
distribution des prix!” Minna répond à son “ami”, quand il proteste
contre la mentonnière: “Mon chéri, t’es bassin. Tu es pourtant assez
content, aux courses, quand on dit derrière toi: “Cette Minna, elle a
toujours son ovale de vierge!” Et Jeannine, qui porte la nuit une
ceinture amaigrissante! Et Marguerite qui... non, celle-là, je ne peux
pas l’écrire!...
Ma petite amie, enlaidie et triste, m’écoutait obscurément penser, et
devina que je ne la plaignais pas assez. Elle se leva:
--C’est tout ce que vous me dites?
--Mon pauvre petit, que voulez-vous que je vous dise? Je crois que rien
n’est cassé, et que votre peintre d’amant grattera demain à votre porte,
peut-être ce soir...
--Peut-être qu’il aura téléphoné? Il n’est pas méchant au fond... il est
un peu toqué, c’est une crise, n’est-ce pas?
Elle était debout déjà, tout éclairée d’espoir.
Je dis “oui” chaque fois, pleine de bonne volonté et du désir de la
satisfaire... Et je la regardai filer sur le trottoir, de son pas
raccourci par les hauts talons... Peut-être, en effet, l’aime-t-il... Et
s’il l’aime, l’heure reviendra où, malgré tous les apprêts et les
fraudes, elle redeviendra pour lui, l’ombre aidant, la faunesse aux
cheveux libres, la nymphe aux pieds intacts, la belle esclave aux flancs
sans plis, nue comme l’amour même...
_DE QUOI EST-CE QU’ON A L’AIR_
--Qu’est-ce que vous faites, demain dimanche?
--Pourquoi me demandez-vous ça?
--Oh! pour rien...
Mon amie Valentine a pris, pour s’enquérir de l’emploi de mon dimanche,
un air trop indifférent... J’insiste:
--Pour rien? c’est sûr? Allons, dites tout!... Vous avez besoin de moi?
Elle s’en tire avec grâce, la rouée, et me répond gentiment.
--J’ai toujours besoin de vous, ma chère.
Oh! ce sourire!... Je reste un peu bête, comme chaque fois que sa petite
duplicité mondaine me joue. J’aime mieux céder tout de suite:
--Le dimanche, Valentine, je vais au concert, ou bien je me couche.
Cette année, je me couche souvent, parce que Chevillard est mal logé et
parce que les concerts Colonne, qui se suivent, se ressemblent.
--Ah! vous trouvez?
--Je trouve. Quand on a fréquenté Bayreuth, autrefois, assez assidûment,
quand on a joui de Van Rooy en Wotan et souffert de Burgstaller en
Siegfried, on n’a aucun plaisir, mais aucun, à retrouver celui-ci chez
Colonne, en civil, avec sa dégaine de sacristain frénétique couronné de
frisettes enfantines, ses genoux de vieille danseuse et sa sensiblerie
de séminariste... Un méchant hasard nous réunit au Châtelet, lui sur la
scène, moi dans la salle, il y a quelques semaines, et je dus
l’entendre bramer--deux fois! un “_Ich grolle nicht_” que Mme de
Maupeou n’ose plus servir à des parents de province! Avant la fin du
concert, j’ai fui, au grand soulagement de ma voisine de droite, la
“dame” d’un conseiller municipal de Paris, ma chère!
--Vous la gêniez?
--Je lui donnais chaud. Elle ne me connaît plus, depuis qu’une
séparation de corps et de biens m’a tant changée. Elle tremblait, chaque
fois que je bougeais un cil, que je l’embrassasse...
--Ah! je comprends!...
Elle comprend!... Les yeux baissés, mon amie Valentine tapote le fermoir
de sa bourse d’or. Elle porte--mais je vous l’ai conté déjà--un vaste et
haut chapeau, sous lequel foisonnent des cheveux d’un blond ruineux. Ses
manches à la japonaise lui font des bras de pingouin, sa jupe, longue et
lourde, couvre ses pieds pointus, et il lui faut un terrible entêtement
pour paraître charmante sous tant d’horreurs... Elle vient de dire,
comme malgré elle:
--Je comprends...
--Oui, vous comprenez. J’en suis sûre. Vous devez comprendre cela... Mon
enfant, vous ne rentrez pas chez vous? Il est tard, et votre mari...
--Oh! ce n’est pas gentil à vous...
Ses yeux bleu-gris-vert-marron, humbles, me supplient, et je me repens
tout de suite.
--C’est pour rire, bête! Voyons, que vouliez-vous faire de mon dimanche?
Mon amie Valentine écarte ses petits bras de pingouin, comiquement:
--Eh bien, voilà, justement, c’est comme un fait exprès... Figurez-vous,
demain après-midi, je suis toute seule, toute seule...
--Et vous vous plaignez!...
Le mot m’a échappé... Je la sens presque triste, cette jeune poupée. Son
mari absent, son amant... occupé, ses amis,--les vrais,--fêtent le
Seigneur portes closes, ou filent en auto...
--Vous vouliez venir chez moi, demain, mon petit? Mais venez donc! C’est
une très bonne idée.
Je n’en pense pas un mot, mais elle me remercie, d’un regard chien-perdu
propre à me toucher, et elle s’en va, vite, pressée, comme si vraiment
elle avait quelque chose à faire...
DIMANCHE.--Mon cher dimanche de paresse et de lit tiède, mon dimanche de
gourmandise, de sommeil, de lecture, te voilà perdu, gâché, et pour qui?
Pour une incertaine amie qui m’apitoie vaguement...
Ne t’endors pas, ma chatte grise repue, car mon amie Valentine va
sonner, entrer, froufrouter, s’exclamer... Elle passera sa main gantée
sur ton dos, et tu frémiras de l’échine, en levant sur elle des yeux
meurtriers... Tu sais qu’elle ne t’aime guère, toi ma campagnarde à
fourrure rase; elle s’extasie devant les angoras qui ont des pèlerines
de colleys et des favoris comme Chauchard... Parce que tu l’as griffée
un jour, elle s’écarte de toi, elle ignore ta petite âme violente,
délicate et vindicative, de chatte bohémienne. Dès qu’elle viendra,
tourne-lui ton dos zébré, roule-toi en turban contre mes pieds, sur le
satin éraillé par tes griffes courbes qui ont la forme des épines
d’églantier...
Chut! elle a sonné... La voici! Elle grelotte et pose au hasard sur ma
figure son petit nez glacé,--elle embrasse si mal!
--Seigneur! votre nez a perdu connaissance, ma chérie. Asseyez-vous dans
le feu, je vous en prie.
--Ne riez pas, c’est terrible dehors! Avez-vous de la chance, tout de
même, d'être couchée! Quatre degrés sous zéro; tout le monde va mourir.
De fait, le visage de mon amie a tourné au lilas, le lilas un peu
verdâtre des prunes qui commencent à mûrir...
Un splendide costume tailleur, en velours souris, la moule, l’épouse du
col aux pieds. La jaquette surtout, oh! la jaquette!... étroite en haut,
évasée en bas, la basque brodée battant le genou, comme une seconde
petite jupe... Et on a jeté là-dessus, par quatre degrés sous zéro, une
étole de zibeline, un coûteux chiffon de fourrure inutile,--et on meurt
de froid et on a le nez mauve.
--Petite buse! Vous ne pouviez pas mettre votre paletot en breitschwanz,
au moins?
Elle se tourne à demi, les mains au chapeau, égarée dans sa voilette:
--Mais non, je ne pouvais pas! Avec cette mode de jaquettes longues, les
basques de celle-ci dépassent sous mon manteau de breitschwanz, alors,
je vous demande un peu, de quoi est-ce qu’on a l’air?
--Il fallait allonger le paletot de breitschwanz.
--Merci! et puis quoi encore! Max est très chic, et pas trop cher, mais
tout de même...
--Il fallait... acheter une zibeline plus grande...
Mon amie vire sur moi comme si elle allait me mordre.
--Une... une zibeline plus grande!!! Je ne suis pas Rothschild, moi!
--Moi non plus. Ou bien... attendez... vous auriez dû avoir un manteau
sérieux, en fourrure moins chère, qui ne serait pas de la zibeline...
Dépêtrée de sa voilette, mon amie laisse tomber ses bras fatigués.
--Une autre fourrure!... Il n’y a pas de fourrure vraiment chic,
vraiment _habillée_, en dehors de la zibeline... Une femme chic sans
zibeline, sérieusement, ma chère, de quoi a-t-elle l’air?
De quoi, en effet, peut-elle bien avoir l’air? Je n’en sais rien. Je
cherche, en caressant des orteils, au fond de mon lit, ma “boule” en
caoutchouc...
Le feu craque et siffle, un feu campagnard et sans vergogne, qui pète et
lance de petites braises roses...
--Valentine, vous allez être bien gentille et vous occuper du ménage.
Tirez la table à thé contre le lit. L’eau bouillante est devant le feu!
les sandwiches, le frontignan, tout est là... vous n’aurez pas à sonner
Francine; je ne serai pas forcée de me lever; on va être tranquilles,
gourmandes, paresseuses... Otez votre chapeau, vous pourrez appuyer
votre nuque aux coussins... Là donc!
Elle est gentille, sans chapeau. Un peu modiste, un peu mannequin, mais
gentille. Un beau rouleau de cheveux dorés s’abaisse jusqu’à ses
sourcils châtains et soutient une grosse vague ondulée;--au-dessus, il y
a encore une vague plus petite, et puis encore au-dessus, en arrière,
des boucles, des boucles, des boucles... C’est appétissant, propre, à la
fois crémeux et net, compliqué comme un entremets de repas de noces...
La lampe,--j’ai fait clore persiennes et rideaux,--jette au visage de
mon amie un fard rose; mais, malgré la poudre de riz en nappe égale et
veloutée, malgré le rouge des lèvres, je devine les traits tirés, le
sourire raidi... Elle s’appuie aux coussins avec un grand soupir de
fatigue...
--Claquée?
--Claquée complètement.
--L’amour?...
Geste d’épaules.
--L’amour? Ah! là là... Pas le temps. Avec les “premières”, les dîners,
les soupers, les déjeuners en auto aux environs, les expositions et les
thés... C’est terrible, ce mois-ci!
--On se couche tard, hein?
--Hélas...
--Levez-vous tard. Ou bien vous perdrez votre beauté, mon petit.
Elle me regarde, étonnée:
--Me lever tard? Vous en parlez à votre aise. Et la maison? Et les
ordres à donner? Et les comptes des fournisseurs? Et tout et tout!... Et
la femme de chambre qui frappe à ma porte vingt-cinq fois!
--Tirez le verrou, et dites qu’on vous fiche la paix.
--Mais je ne peux pas! Rien ne marcherait plus chez moi; ce serait le
coulage, le vol organisé... Tirer le verrou! Je pense à la figure que
ferait, derrière la porte, mon gros maître d’hôtel qui ressemble à Jean
de Bonnefon... De quoi est-ce que j’aurais l’air?
--Je ne sais pas, moi... D’une femme qui se repose...
--Facile à dire... soupire-t-elle dans un bâillement nerveux. Vous
pouvez vous payer ça, vous qui êtes... qui êtes...
--En marge de la société...
Elle rit de tout son cœur, soudain rajeunie... Puis, mélancolique:
--Eh oui, vous le pouvez. _Nous autres_, on ne nous le permet pas.
_Nous autres_... Pluriel mystérieux, franc-maçonnerie imposante de
celles que le monde hypnotise, surmène et discipline... Un abîme sépare
cette jeune femme assise, en costume tailleur gris, de cette autre femme
couchée sur le ventre, les poings au menton. Je savoure, silencieuse,
mon enviable infériorité. Tout bas, je songe:
“_Vous autres_, vous ne pouvez pas vivre n’importe comment... C’est là
votre supplice, votre orgueil et votre perte. Vous avez des maris qui
vous mènent, après le théâtre, souper,--mais vous avez aussi des enfants
et des femmes de chambre qui vous tirent, le matin, à bas du lit. Vous
soupez, au Café de Paris, à côté de Mlle Xaverine de Choisy, et vous
quittez le restaurant en même temps qu’elle, un peu grises, un peu
toquées, les nerfs en danse... Mais Mlle de Choisy, chez elle, dort si
ça lui chante, aime si ça lui roucoule, et jette en s’endormant à sa
camériste fidèle: “Je me pieute pour jusqu’à deux heures de
l’après-midi, et qu’on ne me barbe pas avant ou je fiche ses huit jours
à tout le monde!” Ayant dormi neuf heures d’un juste repos, Mlle de
Choisy s’éveille, fraîche, déjeune, et file rue de la Paix, où elle vous
rencontre, vous, Valentine, vous, toutes les Valentines, vous, mon amie,
debout depuis huit heures et demie du matin, déjà sur les boulets,
pâlotte et les yeux creux... Et Mlle de Choisy, bonne fille, glisse en
confidence à son essayeuse: “Elle en a une mine, la petite Mme Valentine
Chose! Elle doit s’en coller une de ces noces!” Et votre mari, et votre
amant, au souper suivant compareront _in petto_, eux aussi, la fraîcheur
reposée de Mlle de Choisy à votre évidente fatigue. Vous penserez,
rageuse et inconsidérée: “Elles sont en acier, ces femmes-là!” Que non
pas, mon amie! Elles se reposent plus que vous. Quelle demi-mondaine
résisterait au traintrain quotidien de certaines femmes du monde ou même
de certaines mères de famille?...”