Un silence effrayant suivit son cri, mais je lui répondais du fond de

mon âme: “Qui T’en empêche, ô Toi qui règnes sur ma vie, Toi qui peux

presque tout, Toi qui, d’un plissement volontaire de tes sourcils,

rapproches dans le ciel les nuages?”

Elle sembla m’entendre et repartit un peu plus calme: “Je veux faire ce

que je veux. Je veux jouer la pantomime, même la comédie. Je veux danser

nue, si le maillot me gêne et humilie ma plastique. Je veux me retirer

dans une île, s’il me plaît, ou fréquenter des dames qui vivent de leurs

charmes, pourvu qu’elles soient gaies, fantasques, voire mélancoliques

et sages, comme sont beaucoup de femmes de joie. Je veux écrire des

livres tristes et chastes, où il n’y aura que des paysages, des fleurs,

du chagrin, de la fierté, et la candeur des animaux charmants qui

s’effraient de l’homme... Je veux sourire à tous les visages aimables,

et m’écarter des gens laids, sales et qui sentent mauvais. Je veux

chérir qui m’aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde: mon

corps rebelle au partage, mon cœur si doux et ma liberté! Je veux... je

veux!... Je crois bien que si quelqu’un, ce soir, se risquait à me dire:

“Mais, enfin, ma chère...” eh bien, je le tue... Ou je lui ôte un œil.

Ou je le mets dans la cave.”

KIKI-LA-DOUCETTE, _pour lui-même_.--Dans la cave? Je considérerais cela

comme une récompense, car la cave est un enviable séjour, d’une

obscurité bleutée par le soupirail, embaumé de paille moisie et de

l’odeur alliacée du rat...

TOBY-CHIEN, _sans entendre_.--“J’en ai assez, vous dis-je!” (Elle criait

cela à des personnes invisibles, et moi, pauvre moi, je tremblais sous

la table.) “Et je ne verrai plus ces tortues-là!”

KIKI-LA-DOUCETTE.--Ces... quoi?

TOBY-CHIEN.--Ces tortues-là; je suis sûr du mot. Quelles tortues? Elle

nous cache tant de choses! “... Ces tortues-là! Elles sont deux, trois,

quatre,--joli nid de fauvettes!--pendues à Lui, et qui Lui roucoulent et

Lui écrivent: “Mon chéri, tu m’épouseras si Elle meurt, dis?” Je crois

bien! Il les épouse déjà, l’une après l’autre. Il pourrait choisir. Il

préfère collectionner. Il lui faut--car elles en demandent!--la

Femme-du-Monde couperosée qui s’occupe de musique et qui fait des fautes

d’orthographe, la vierge mûre qui lui écrit, d’une main paisible de

comptable, les mille z’horreurs;--l’Américaine brune aux cuisses plates;

et toute la séquelle des sacrées petites toquées en cols plats et

cheveux courts qui s’en viennent, cils baissés et reins frétillants: “O

Monsieur, c’est moi qui suis la vraie Claudine...” La vraie Claudine! et

la fausse mineure, tu parles!

“Toutes, elles souhaitent ma mort, m’inventent des amants; elles

l’entourent de leur ronde effrénée, Lui faible, lui, volage et amoureux

de l’amour qu’Il inspire, Lui qui goûte si fort ce jeu de se sentir

empêtré dans cent petits doigts crochus de femmes... Il a délivré en

chacune la petite bête mauvaise et sans scrupules, matée--si peu!--par

l’éducation; elles ont menti, forniqué, cocufié, avec une joie et une

fureur de harpies, autant par haine de moi que pour l’amour de Lui...

“Alors... adieu tout! adieu... presque tout. Je Le leur laisse.

Peut-être qu’un jour Il les verra comme je les vois, avec leurs visages

de petites truies gloutonnes. Il s’enfuira, effrayé, frémissant, dégoûté

d’un vice inutile...”

Je haletais autant qu’Elle, ému de sa violence. Elle entendit ma

respiration et se jeta à quatre pattes, sa tête sous le tapis de la

table, contre la mienne...

“Oui, inutile! je maintiens le mot. Ce n’est pas un petit bull carré qui

me fera changer d’avis, encore! Inutile s’Il n’aime pas assez ou s’Il

méconnaît l’amour véritable! Quoi?... ma vie aussi est inutile? Non,

Toby-Chien. Moi, j’aime. J’aime tant tout ce que j’aime! Si tu savais

comme j’embellis tout ce que j’aime, et quel plaisir je me donne en

aimant! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle

défaillance m’emplit ce que j’aime!... C’est cela que je nomme le

frôlement du bonheur. Le frôlement du bonheur... caresse impalpable qui

creuse le long de mon dos un sillon velouté, comme le bout d’une aile

creuse l’onde... Frisson mystérieux prêt à se fondre en larmes, angoisse

légère que je cherche et qui m’atteint devant un cher paysage argenté de

brouillard, devant un ciel où fleurit l’aube, sous le bois où l’automne

souffle une haleine mûre et musquée... Tristesse voluptueuse des fins de

jour, bondissement sans cause d’un cœur plus mobile que celui du

chevreuil, tu es le frôlement même du bonheur, toi qui gis au sein des

heures les plus pleines... et jusqu’au fond du regard de ma sûre amie...

“Tu oserais dire ma vie _inutile_?... Tu n’auras pas de pâtée, ce soir!”

Je voyais la brume de ses cheveux danser autour de sa tête qu’Elle

hochait furieusement. Elle était comme moi à quatre pattes, aplatie,

comme un chien qui va s’élancer, et j’espérai un peu qu’elle

aboierait...

KIKI-LA-DOUCETTE, _révolté_.--Aboyer, Elle! Elle a ses défauts, mais

tout de même, aboyer!... Si Elle devait parler en quatre-pattes, elle

miaulerait.

TOBY-CHIEN, _poursuivant_.--Elle n’aboya point, en effet. Elle se

redressa d’un bond, rejeta en arrière les cheveux qui lui balayaient le

visage...

KIKI-LA-DOUCETTE.--Oui, Elle a la tête angora. La tête seulement.

TOBY-CHIEN.--... Et Elle se remit à parler, incohérente: “Alors, voilà!

je veux faire ce que je veux. Je ne porterai pas des manches courtes en

hiver, ni de cols hauts en été. Je ne mettrai pas mes chapeaux sens

devant derrière, et je n’irai plus prendre le thé chez Rimmels’s, non...

Redelsperger, non... Chose, enfin. Et je n’irai plus aux vernissages.

Parce qu’on y marche dans un tas de gens, l’après-midi, et que les

matins y sont sinistres, sous ces voûtes où frissonne un peuple nu et

transi de statues, parmi l’odeur de cave et de plâtre frais... C’est

l’heure où quelques femmes y toussent, vêtues de robes minces, et de

rares hommes errent, avec la mine verte d’avoir passé la nuit là, sans

gîte et sans lit...

“Et le monotone public des premières ne verra plus mon sourire abattu,

mes yeux qui se creusent de la longueur des entractes et de l’effort

qu’il faut pour empêcher mon visage de vieillir,--effort reflété par

cent visages féminins, raidis de fatigue et d’orgueil défensif... Tu

m’entends”, s’écria-t-Elle, “tu m’entends, crapaud bringé, excessif

petit bull cardiaque! je n’irai plus aux premières,--sinon de l’autre

côté de la rampe. Car je danserai encore sur la scène, je danserai nue

ou habillée, pour le seul plaisir de danser, d’accorder mes gestes au

rythme de la musique, de virer, brûlée de lumière, aveuglée comme une

mouche dans un rayon... Je danserai, j’inventerai de belles danses

lentes où le voile parfois me couvrira, parfois m’environnera comme une

spirale de fumée, parfois se tendra derrière ma course comme la toile

d’une barque... Je serai la statue, le vase animé, la bête bondissante,

l’arbre balancé, l’esclave ivre...

“Qui donc a osé murmurer, trop près de mon oreille irritable, les mots

de déchéance, d’avilissement?... Toby-Chien, Chien de bon sens, écoute

bien: je ne me suis jamais sentie plus digne de moi-même! Du fond de la

sévère retraite que je me suis faite au fond de moi, il m’arrive de rire

tout haut, réveillée par la voix cordiale d’un maître de ballet italien:

“Hé, ma minionne, qu’est-ce que tu penses? je te dis: sauts de basque,

deux! et un petit pour finir!...”

“La familiarité professionnelle de ce luisant méridional ne me blesse

point, ni l’amicale veulerie d’une pauvre petite marcheuse à cinquante

francs par mois, qui se lamente, résignée: “Nous autres artistes,

n’est-ce pas, on ne fait pas toujours comme on veut...” et si le

régisseur tourne vers moi, au cours d’une répétition, son mufle de dogue

bonasse, en graillonnant: “C’est malheureux que vous ne pouvez pas taire

vos gueules, tous...” je ne songe pas à me fâcher, pourvu qu’au retour,

lorsque je jette à la volée mon chapeau sur le lit, une voix chère, un

peu voilée, murmure: “Vous n'êtes pas trop fatiguée, mon amour?...”

Sa voix à Elle avait molli sur ces mots. Elle répéta, comme pour

Elle-même, avec un sourire contenu: “Vous n'êtes pas trop fatiguée, mon

amour?” puis soudain éclata en larmes nerveuses, des larmes vives,

rondes, pressées, en gouttes étincelantes qui sautaient sur ses joues,

joyeusement... Mais moi, tu sais, quand Elle pleure, je sens la vie me

quitter...

KIKI-LA-DOUCETTE.--Je sais, tu t’es mis à hurler?

TOBY-CHIEN.--Je mêlai mes larmes aux siennes, voilà tout. Mal m’en prit!

Elle me saisit par la peau du dos, comme une petite valise carrée, et de

froides injures tombèrent sur ma tête innocente: “Mal élevé. Chien

hystérique. Saucisson larmoyeur. Crapaud à cœur de veau. Phoque

obtus...” Tu sais le reste. Tu as entendu la porte; le tisonnier qu’elle

a jeté dans la corbeille à papiers, et le seau à charbon qui a roulé

béant, et tout...

KIKI-LA-DOUCETTE.--J’ai entendu. J’ai même entendu, ô Chien, ce qui

n’est pas parvenu à ton entendement de bull simplet. Ne cherche pas.

Elle et moi, nous dédaignons le plus souvent de nous expliquer. Il

m’arrive, lorsqu’une main inexperte me caresse à rebours, d’interrompre

un paisible et sincère ronron par un khh! féroce, suivi d’un coup de

griffe foudroyant comme une étincelle... “Que ce chat est traître!”

s’écrie l’imbécile... Il n’a vu que la griffe, il n’a pas deviné

l’exaspération nerveuse, ni la souffrance aiguë qui lancine la peau de

mon dos... Quand Elle agit follement, Elle, ne dis pas, en haussant tes

épaules carrées: “Elle est folle!” Plutôt, cherche la main maladroite,

la piqûre insupportable et cachée qui se manifeste en cris, en rires, en

course aveugle vers tous les risques...

_DIALOGUE DE BÊTES_

_A la campagne, l’été. Elle somnole, sur une chaise longue de

rotin. Ses deux amis, Toby-Chien le bull, Kiki-la-Doucette le chat,

jonchent le sable_...

TOBY-CHIEN, _bâillant_.--Aaah!... ah!...

KIKI-LA-DOUCETTE, _réveillé_.--Quoi?

TOBY-CHIEN.--Rien. Je ne sais pas ce que j’ai. Je bâille.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Mal à l’estomac?

TOBY-CHIEN.--Non. Depuis une semaine que nous sommes ici, il me manque

quelque chose. Je crois que je n’aime plus la campagne.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Tu n’as jamais aimé réellement la campagne. Asnières

et Bois-Colombes bornent tes désirs ruraux. Tu es né banlieusard.

TOBY-CHIEN, _qui n’écoute pas_.--L’oisiveté me pèse. Je voudrais

travailler!

KIKI-LA-DOUCETTE, _continuant_.--... Banlieusard, dis-je, et mégalomane.

Travailler! O Phtah, tu l’entends, ce chien inutile. Travailler!

TOBY-CHIEN, _noble_.--Tu peux rire. Pendant six semaines, j’ai gagné ma

vie, aux Folies-Elyséennes, avec Elle.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Elle... c’est différent. Elle fait ce qui lui plaît.

Elle est têtue, dispersée, extravagante... Mais toi! Toi le brouillon,

l’indécis, toi, le happeur de vide, le...

TOBY-CHIEN, _théâtral_.--Vous n’avez pas autre chose à me dire?

KIKI-LA-DOUCETTE, _qui ignore Rostand_.--Si, certainement!

TOBY-CHIEN, _rogue_.--Eh bien, rentre-le. Et laisse-moi tout à mon

cuisant regret, à mes aspirations vers une vie active, vers ma vie du

mois passé. Ah! les belles soirées! ah! mes succès! ah! l’odeur du

sous-sol aux Folies-Elyséennes! Cette longue cave divisée en cabines

exiguës, comme un rayon de ruche laborieuse et peuplée de mille petites

ouvrières qui se hâtent, en travesti bleu brodé d’or, un dard inoffensif

au flanc, coiffées de plumes écumeuses... Je revois encore, éblouissant,

ce tableau de _l’Entente cordiale_ où défilait une armée de généraux aux

cuisses rondes... Hélas, hélas...

KIKI-LA-DOUCETTE, _à part_.--Toby-Chien, c’est le Brichanteau du

music-hall.

TOBY-CHIEN, _qui s’attendrit_.--C’est à cette heure émouvante du défilé

que nous arrivions, Elle et moi. Elle s’enfermait, abeille pressée, dans

sa cellule, et commençait de se peindre le visage afin de ressembler aux

beaux petits généraux qui, au-dessus de nos têtes, martelaient la scène

d’un talon indécis. J’attendais. J’attendais que, gainée d’un maillot

couleur de hanneton doré, Elle rouvrît sa cellule sur le fiévreux

corridor...

Couché sur mon coussin, je haletais un peu, en écoutant le bruit de la

ruche. J’entendais les pieds pesants des guerriers mérovingiens, ces

êtres terribles, casqués de fer et d’ailes de hiboux, qui surgissaient

au dernier tableau, sous le chêne sacré... Ils étaient armés d’arbres

déracinés, moustachus d’étoupe blonde,--et ils chantaient, attends...

cette si jolie valse lente!

Dès que l’aurore au lointain paraît,

Chacun s’empresse dans la forêt

Aux joies exquises de la chasse

Dont jamais on ne se lasse!...

Ils se rassemblaient pour y tuer

...au fond des bois

Des ribambelles

De gazelles

Et de dix-cors aux abois...

KIKI-LA-DOUCETTE, _à part_.--Poésie, poésie!...

TOBY-CHIEN.--Adieu, tout cela! Adieu, ma scintillante amie, Madame

Bariol-Taugé! Vous m’apparûtes plus belle qu’une armée rangée en

bataille, et mon cœur chauvin, mon cœur de bull bien français gonfle, au

souvenir des strophes enflammées dont vous glorifiâtes l’Entente

cordiale!... Crête rose, ceinture bleue, robe blanche, vous étiez telle

qu’une belle poule gauloise, et pourtant vous demeuriez

La Parisienne, astre vermeil,

Apportant son rayon de soleil!

La Parisienne, la v’là!

Pour cha-a-sser le spleen

Aussitôt qu’elle est là

Tous les cœurs s’illuminent!

KIKI-LA-DOUCETTE, _intéressé_.--De qui sont ces vers?

TOBY-CHIEN.--Je ne sais pas. Mais leur rythme impérieux rouvre en moi

des sources d’amertume.

J’attendais l’heure où les Elysées-Girls, maigres, affamées et joueuses,

redescendraient de leur Olympe pour me serrer, l’une après l’autre, sur

leurs gorges plates et dures, me laissant suffoqué, béat, le poil marbré

de plaques roses et blanches... J’attendais, le cœur secoué, l’instant

enfin où Elle monterait à son tour, indifférente, farouchement masquée

d’une gaîté impénétrable, vers le plateau, vers la fournaise de lumière

qui m’enivrait... Ecoute, Chat, j’ai vu, de ma vie, bien des choses...

KIKI-LA-DOUCETTE, _à part, apitoyé_.--C’est qu’il le croit.

TOBY-CHIEN.--... Mais rien n’égale, dans l’album de mes souvenirs, cette

salle des Folies-Elyséennes, où chacun espérait ma venue, où l’on

m’accueillait par une rumeur de bravos et de rires!!! Modeste--et

d’ailleurs myope--j’allais droit à cet être étrange, tête sans corps,

chuchoteur, qui vit dans un trou, tout au bord de la scène. Bien que

j’en eusse fait mon ami, je m’étonnais tous les soirs de sa

monstruosité, et je dardais sur lui mes yeux saillants de homard... Mon

second salut était pour cette frétillante créature qu’on nommait Carnac

et qui semblait la maîtresse du lieu, accueillant tous les arrivants du

même sourire à dents blanches, du même “ah!” de bienvenue. Elle me

plaisait entre toutes. Hors de la scène, sa jeune bouche fardée jetait,

dans un rire éclatant, des mots qui me semblaient plus frais que des

fleurs mouillées: “Bougre d’em...poté, sacré petit mac... Vieux chameau

d’habilleuse, elle m’a foutu entre les jambes une tirette qui me coupe

le...” j’ai oublié le reste. Après que j’avais, d’une langue courtoise,

léché les doigts menus de cette enfant délicate, je courais de l’une à

l’autre avant-scène, pressé de choisir les bonbons qu’on me tendait,

minaudant pour celle-ci, aboyant pour celui-là...

KIKI-LA-DOUCETTE, _à part_.--Cabotin, va!

TOBY-CHIEN.--... Et puis-je oublier l’heure que je passai dans

l’avant-scène de droite, au creux d’un giron de mousseline et de

paillettes, bercé contre une gorge abondante où pendaient des

colliers?... Mais Elle troubla trop tôt ma joie et vint, ayant dit et

chanté, me pêcher par la peau de la nuque, me reprendre aux douces mains

gantées qui voulaient me retenir... Cette heure merveilleuse finit dans

le ridicule, car Elle me brandit aux yeux d’un public égayé, en criant:

“Voilà, Mesdames et Messieurs! le sale cabot qui _fait_ les

avant-scènes!” Elle riait aussi, la bouche ironique et les yeux

lointains, avec cet air agressif et gai qui sert de masque à sa vraie

figure, tu sais?

KIKI-LA-DOUCETTE, _bref_.--Je sais.

TOBY-CHIEN, _poursuivant_.--Nous descendions, après, vers sa cellule

lumineuse où Elle essuyait son visage de couleur, la gomme bleue de ses

cils...

Elle... (_la regardant endormie_). Elle est là, étendue. Elle sommeille.

Elle semble ne rien regretter. Il y a sur son visage un air heureux de

détente et d’arrivée. Pourtant, quand Elle rêve de longues heures, la

tête sur son bras plié, je me demande si Elle n’évoque pas, comme moi,

ces soirs lumineux de printemps parisien, tout enguirlandés de perles

électriques?... C’est peut-être cela qui brille au plus profond de ses

yeux?...

KIKI-LA-DOUCETTE.--Non. Je sais, moi. Elle m’a parlé!

TOBY-CHIEN, _jaloux_.--A moi aussi, Elle me parle.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Pas de la même manière. Elle te parle de la

température, de la tartine qu’elle mange, de l’oiseau qui vient de

s’envoler. Elle te dit: “Viens ici. Gare à ton derrière. Tu es beau. Tu

es laid. Tu es mon crapaud bringé, ma sympathique grenouille. Je te

défends de manger ce crottin sec...”

TOBY-CHIEN.--C’est déjà très gentil, tu ne trouves pas?

KIKI-LA-DOUCETTE.--Très gentil. Mais nos confidences, d’Elle à moi, de

moi à Elle, sont d’autre sorte. Depuis que nous sommes ici, Elle s’est

confiée, presque sans paroles, à mon instinct divinateur. Elle se

délecte d’une tristesse et d’une solitude plus savoureuses que le

bonheur. Elle ne se lasse pas de regarder changer la couleur des heures.

Elle erre beaucoup, mais pas loin, et son activité piétine sur ces dix

hectares bornés de murs en ruines. Tu la vois parfois debout sur la cime

de notre montagne, sculptée dans sa robe par le vent amoureux, les

cheveux tour à tour droits et couchés comme les épis de seigle, et

pareille à un petit génie de l’Aventure?... Ne t’en émeus pas. Son

regard ne défie pas l’espace, il y cherche, il y menace seulement

l’intrus en marche vers sa demeure, l’assaillant de sa retraite...

dirai-je sentimentale?

TOBY-CHIEN.--Dis-le.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Elle n’aime point l’inconnu, et ne chérit sans

trouble que ce lieu ancien, retiré, ce seuil usé par ses pas enfantins,

ce parc triste dont son cœur connaît tous les aspects. Tu la crois

assise là, près de nous? Elle est assise en même temps sur la roche

tiède, au revers de la combe, et aussi sur la branche odorante et basse

du pin argenté... Tu crois qu’elle dort? elle cueille en ce moment, au

potager, la fraise blanche qui sent la fourmi écrasée. Elle respire,

sous la tonnelle de roses, l’odeur orientale et comestible de mille

roses vineuses, mûres en un seul jour de soleil. Ainsi immobile et les

yeux clos, elle habite chaque pelouse, chaque arbre, chaque fleur,--elle

se penche à la fois, fantôme bleu comme l’air, à toutes les fenêtres de

sa maison chevelue de vigne... Son esprit court, comme un sang subtil,

le long des veines de toutes les feuilles, se caresse au velours des

géraniums, à la cerise vernie, et s’enroule à la couleuvre poudrée de

poussière, au creux du sentier jaune... C’est pourquoi tu la vois si

sage et les yeux clos, car ses mains pendantes, qui semblent vides,

possèdent et égrènent tous les instants d’or de ce beau jour lent et

pur.

_MAQUILLAGES_

--A ton âge, si j’avais mis de la poudre et du rouge aux lèvres, et de

la gomme aux cils, que m’aurait dit ma mère? Tu crois que c’est joli, ce

bariolage, ce... ce masque de carnaval, ces... ces exagérations qui te

vieillissent?

Ma fille ne répond rien. Ainsi j’attendais, à son âge, que ma mère eût

fini son sermon. Dans son mutisme seul, je peux deviner une certaine

irrévérence, car un œil de jeune fille, lustré, vif, rétréci entre des

cils courbes comme les épines du rosier, est aisément indéchiffrable. Il

suffirait, d’ailleurs, qu’elle en appelât à ma loyauté, qu’elle me

questionnât d’une manière directe: “Franchement, tu trouves ça laid? Tu

me trouves laide?”

Et je rendrais les armes. Mais elle se tait finement et laisse tomber

“dans le froid” mon couplet sur le respect qu’on doit à la beauté

adolescente. J’ajoute même, pendant que j’y suis, quelque chose sur “les

convenances”, et, pour terminer, j’invoque les merveilles de la nature,

la corolle, la pulpe, exemples éternels,--imagine-t-on la rose fardée,

la cerise peinte?...

Mais le temps est loin où d’aigrelettes jeunes filles, en province,

trempaient en cachette leurs doigts dans la jarre à farine, écrasaient

sur leurs lèvres les pétales de géranium, et recueillaient, sous une

assiette qu’avait léchée la flamme d’une bougie, un noir de fumée aussi

noir que leur petite âme ténébreuse...

Qu’elles sont adroites, nos filles d’aujourd’hui! La joue ombrée, plus

brune que rose, un fard insaisissable, comblant, bleuâtre ou gris, ou

vert sourd, l’orbite; les cils en épingles et la bouche éclatante, elles

n’ont peur de rien. Elles sont beaucoup mieux maquillées que leurs

aînées. Car souvent la femme de trente à quarante ans hésite: “Aurai-je

trente ans, ou quarante? Ou vingt-cinq? Appellerai-je à mon secours les

couleurs de la fleur, celles du fruit?” C’est l'âge des essais, des

tâtonnements, des erreurs, et du désarroi qui jette les femmes d’un

“institut” à une “académie”, du massage à la piqûre, de l’acide à

l’onctueux, et de l’inquiétude au désespoir.

Dieu merci, elles reprennent courage, plus tard. Depuis que je soigne et

maquille mes contemporaines, je n’ai pas encore rencontré une femme de

cinquante ans qui fût découragée, ni une sexagénaire neurasthénique.

C’est parmi ces championnes qu’il fait bon tenter--et réaliser--des

miracles de maquillage. Où sont les rouges d’antan et leur âpreté de

groseille, les blancs ingrats, les bleus-enfant-de-Marie? Nous détenons

des gammes à enivrer un peintre. L’art d’accommoder les visages,

l’industrie qui fabrique les fards, remuent presque autant de millions

que la cinématographie. Plus l’époque est dure à la femme, plus la

femme, fièrement, s’obstine à cacher qu’elle en pâtit. Des métiers

écrasants arrachent à son bref repos, avant le jour, celle qu’on nommait

“frêle créature”. Héroïquement dissimulée sous son fard mandarine, l’œil

agrandi, une petite bouche rouge peinte sur sa bouche pâle, la femme

récupère, grâce à son mensonge quotidien, une quotidienne dose

d’endurance, et la fierté de n’avouer jamais...

Je n’ai jamais donné autant d’estime à la femme, autant d’admiration que

depuis que je la vois de tout près, depuis que je tiens, renversé sous

le rayon bleu métallique, son visage sans secrets, riche d’expression,

varié sous ses rides agiles, ou nouveau et rafraîchi d’avoir quitté un

moment sa couleur étrangère. O lutteuses! C’est de lutter que vous

restez jeunes. Je fais de mon mieux, mais comme vous m’aidez! Lorsque

certaines d’entre vous me chuchotent leur âge véritable, je reste

éblouie. L’une s’élance vers mon petit laboratoire comme à une

barricade. Elle est mordante, populacière, superbe:

--Au boulot! Au boulot! s’écrie-t-elle. J’ai une vente difficile. S’agit

d’avoir trente ans, aujourd’hui--et toute la journée!

De son valeureux optimisme, il arrive que je passe, le temps d’écarter

un rideau, à l’une de ces furtives jeunes filles qui ont, du lévrier, le

ventre creux, l’œil réticent et velouté, et qui parlent peu, mais

parcourent, d’un doigt expert, le clavier des fards:

--Celui-là... Et celui-là... Et puis le truc à z’yeux... Et la poudre

foncée... Ah! Et puis...

C’est moi qui les arrête:

--Et qu’ajouterez-vous quand vous aurez mon âge?

L’une d’elles leva sur mon visage un long regard désabusé:

--Rien... Si vous croyez que ça m’amuse... Mon rêve, c’est d'être

maquillée une fois pour toutes, pour la vie; je me maquille très fort,

de manière à avoir la même figure dans vingt ans. Comme ça, j’espère

qu’on ne me verra pas changer.

Un de mes grands plaisirs, c’est la découverte. On ne croirait jamais

que tant de visages féminins de Paris restent, jusqu’à l'âge mûr, tels

que Dieu les créa. Mais vient l’heure dangereuse, et une sorte de

panique, l’envie non seulement de durer, mais de naître; vient l’amer,

le tardif printemps des cœurs, et sa force qui déplace les montagnes...

Sido; suivi de Les vrilles de la vigne · 第 7 / 11 段