échevelée, emplit l'âtre d’une gerbe incessamment refleurie.
Inclinons-nous vers lui, tendons-lui nos mains que sa lueur traverse et
ensanglante... Il n’y a pas, dans notre jardin, une fleur plus belle que
lui, un arbre plus compliqué, une herbe plus mobile, une liane aussi
traîtresse, aussi impérieuse! Restons ici, choyons ce dieu changeant qui
fait danser un sourire en tes yeux mélancoliques... Tout à l’heure,
quand je quitterai ma robe, tu me verras toute rose, comme une statue
peinte. Je me tiendrai immobile devant lui, et sous la lueur haletante
ma peau semblera s’animer, frémir et bouger comme aux heures où l’amour,
d’une aile inévitable, s’abat sur moi... Restons! Le dernier feu de
l’année nous invite au silence, à la paresse, au tendre repos. J’écoute,
la tête sur ta poitrine, palpiter le vent, les flammes et ton cœur,
cependant qu’à la vitre noire toque incessamment une branche de pêcher
rose, à demi effeuillée, épouvantée et défaite comme un oiseau sous
l’orage...
_AMOURS_
Le rouge-gorge triompha. Puis, il alla chanter sa victoire à petits cris
secs, invisible au plus épais du marronnier. Il n’avait pas reculé
devant la chatte. Il s’était tenu suspendu dans l’air, un peu au-dessus
d’elle, en vibrant comme une abeille, cependant qu’il lui jetait, par
éclats brefs, des discours intelligibles à qui connaît la manière
outrecuidante du rouge-gorge, et sa bravoure: “Insensée! Tremble! Je
suis le rouge-gorge! Oui, le rouge-gorge lui-même! Un pas de plus, un
geste vers le nid où couve ma compagne, et, de ce bec, je te crève les
yeux!”
Prête à intervenir, je veillais, mais la chatte sait que les
rouges-gorges sont sacrés, elle sait aussi qu’à tolérer une attaque
d’oiseau, un chat risque le ridicule,--elle sait tant de choses... Elle
battit de la queue comme un lion, frémit du dos, mais céda la place au
frénétique petit oiseau, et nous reprîmes toutes deux notre promenade du
crépuscule. Promenade lente, agréable, fructueuse; la chatte découvre,
et je m’instruis. Pour dire vrai, elle semble découvrir. Elle fixe un
point dans le vide, tombe en arrêt devant l’invisible, sursaute à cause
du bruit que je ne perçois pas. Alors, c’est mon tour, et je tâche
d’inventer ce qui la tient attentive.
A fréquenter le chat, on ne risque que de s’enrichir. Serait-ce par
calcul que depuis un demi-siècle, je recherche sa compagnie? Je n’eus
jamais à le chercher loin: il naît sous mes pas. Chat perdu, chat de
ferme traqueur et traqué, maigri d’insomnie, chat de libraire embaumé
d’encre, chats des crémeries et des boucheries, bien nourris, mais
transis, les plantes sur le carrelage; chats poussifs de la petite
bourgeoisie, enflés de mou; heureux chats despotes qui régnez sur Claude
Farrère, sur Paul Morand,--et sur moi... Tous vous me rencontrez sans
surprise, non sans bonheur. Qu’entre cent chats, elle témoigne, un jour,
en ma faveur, cette chatte errante et affamée qui se heurtait, en
criant, à la foule que dégorge, le soir, le métro d’Auteuil. Elle me
démêla, me reconnut: “Enfin, toi!... Comme tu as tardé, je n’en puis
plus... Où est ta maison? Va, je te suis...” Elle me suivit, si sûre de
moi que le cœur m’en battait. Ma maison lui fit peur d’abord, parce que
je n’y étais pas seule. Mais elle s’habitua, et y resta quatre ans,
jusqu’à sa mort accidentelle.
Loin de moi de vous oublier, chiens chaleureux, meurtris de peu, pansés
de rien. Comment me passerais-je de vous? Je vous suis si nécessaire...
Vous me faites sentir le prix que je vaux. Un être existe donc encore,
pour qui je remplace tout? Cela est prodigieux, réconfortant,--un peu
trop facile. Mais, cachons-le cet être aux yeux éloquents, cachons-le,
dès qu’il subit ses amours saisonnières et qu’un lien douloureux rive la
femelle au mâle... Vite, un paravent, une bâche, un parasol de
plage,--et, par surcroît, allons-nous-en. Et ne revenons pas de huit
jours, au bout desquels “Il” ne “La” reconnaîtra même pas: “l’ami de
l’homme” est rarement l’ami du chien.
J’en sais plus sur l’attachement qu’il me porte et sur l’exaltation
qu’il y puise, que sur la vie amoureuse du chien. C’est que je préfère,
entre dix races qui ont mon estime, celle à qui les chances de maternité
sont interdites. Il arrive que la terrière brabançonne, la bouledogue
française,--types camards à crâne volumineux, qui périssent souvent en
mettant bas,--renoncent d’instinct aux voluptueux bénéfices
semestriels. Deux de mes chiennes bouledogues mordaient les mâles, et ne
les acceptaient pour partenaires de jeu qu’en période d’innocence. Une
caniche, trop subtile, refusait tous les partis et consolait sa
stérilité volontaire en feignant de nourrir un chiot en caoutchouc
rouge... Oui, dans ma vie, il y a eu beaucoup de chiens,--mais il y a eu
le chat. A l’espèce chat, je suis redevable d’une certaine sorte,
honorable, de dissimulation, d’un grand empire sur moi-même, d’une
aversion caractérisée pour les sons brutaux, et du besoin de me taire
longuement.
Cette chatte, qui vient de poser en “gros premier plan” dans le roman
qui porte son nom, la chatte du rouge-gorge, je ne la célèbre qu’avec
réserve, qu’avec trouble. Car, si elle m’inspire, je l’obsède. Sans le
vouloir, je l’ai attirée hors du monde félin. Elle y retourne au moment
des amours, mais le beau matou parisien, l’étalon qui “va en ville”,
pourvu de son coussin, de son plat de sciure, de ses menus et... de sa
facture, que fait de lui ma chatte? Le même emploi que du sauvage
essorillé qui passe, aux champs, par le trou de la haie. Un emploi
rapide, furieux et plein de mépris. Le hasard unit à des inconnus cette
indifférente. De grands cris me parviennent, de guerre et d’amour, cris
déchirants comme celui du grand-duc qui annonce l’aube. J’y reconnais la
voix de ma chatte, ses insultes, ses feulements, qui mettent toutes
choses au point et humilient le vainqueur de rencontre...
A la campagne, elle récupère une partie de sa coquetterie. Elle
redevient légère, gaie, infidèle à plusieurs mâles auxquels elle se
donne et se reprend sans scrupule. Je me réjouis de voir qu’elle peut
encore, par moments, n'être qu’ “une chatte” et non plus “la chatte”, ce
chaleureux, vif et poétique esprit, absorbé dans le fidèle amour qu’elle
m’a voué.
Entre les murs d’un étroit jardin d’Ile-de-France, elle s’ébat, elle
s’abandonne. Elle se refuse aussi. L’intelligence a soustrait son corps
aux communes frénésies. Elle est de glace lorsque ses pareilles brûlent.
Mais elle appelait rêveusement l’amour il y a trois semaines sous des
nids déjà vides, parmi les chatons nés deux mois plus tôt, et mêlait ses
plaintes aux cris des mésangeaux gris. L’amour ne se le fit pas dire
deux fois. Vint le vieux conquérant rayé, aux canines démesurées, sec,
chauve par places, mais doué d’expérience, d’une décision sans seconde,
et respecté même de ses rivaux. Le jeune rayé le suivait de près, tout
resplendissant de confiance et de sottise, large du nez, bas du front et
beau comme un tigre. Sur la tuile faîtière du mur parut enfin le chat de
ferme, coiffé en bandeaux de deux taches grises sur fond blanc sale,
avec un air mal éveillé et incrédule: “Rêve-je? il m’a semblé qu’on me
mandait d’urgence...”
Tous trois entrèrent en lice, et je peux dire qu’ils en virent de dures.
La chatte eut d’abord cent mains pour les gifler, cent petites mains
bleues, véloces, qui s’accrochaient aux toisons rases et à la peau
qu’elles couvraient. Puis elle se roula en forme de huit. Puis elle
s’assit entre les trois matous et parut les oublier longuement. Puis
elle sortit de son rêve hautain pour se percher sur un pilier au
chapiteau effrité, d’où sa vertu défiait tous les assaillants. Quand
elle daigna descendre, elle dévisagea les trois esclaves avec un
étonnement enfantin, souffrit que l’un d’eux, du museau, baisât son
museau ravissant et bleu. Le baiser se prolongeant, elle le rompit par
un cri impérieux, une sorte d’aboiement de chat, intraduisible, mais
auquel les trois mâles répondirent par un saut de recul. Sur quoi, la
chatte entreprit une toilette minutieuse, et les trois ajournés se
lamentèrent d’attendre. Même, ils firent mine de se battre, pour passer
le temps, autour d’une chatte froide et sourde.
Enfin, renonçant aux mensonges et aux jeux, elle se fit cordiale,
s’étira longuement, et, d’un pas de déesse, rejoignit le commun des
mortels.
Je ne restai pas là pour savoir la suite. Encore que la grâce féline
sorte indemne de tous les risques, pourquoi la soumettre à la suprême
épreuve? J’abandonnai la chatte à ses démons et retournai l’attendre au
lieu qu’elle ne quitte ni de jour ni de nuit quand j’y travaille
lentement et avec peine--la table où assidue, muette à miracle, mais
résonnante d’un sourd murmure de félicité, gît, veille ou repose sous ma
lampe la chatte, mon modèle, la chatte, mon amie.
_UN RÊVE_
_Je rêve. Fond noir enfumé de nues d’un bleu très sombre, sur lequel
passent des ornements géométriques auxquels manque toujours un fragment,
soit du cercle parfait, soit de leurs trois angles, de leurs spirales
rehaussées de feu. Fleurs flottantes sans tiges ou sans feuilles.
Jardins inachevés; partout règne l’imperfection du songe, son atmosphère
de supplique, d’attente et d’incrédulité._
_Point de personnages.--Silence, puis un aboiement triste, étouffé._
MOI, _en sursaut_.--Qui aboie?
UNE CHIENNE.--Moi.
MOI.--Qui, toi? Une chienne?
ELLE.--Non. La chienne.
MOI.--Bien sûr, mais quelle chienne?
ELLE, _avec un gémissement réprimé_.--Il y en a donc une autre? Quand je
n’étais pas encore l’ombre que me voici, tu ne m’appelais que “la
chienne”. Je suis ta chienne morte.
MOI.--Oui... Mais... Quelle chienne morte? Pardonne-moi...
ELLE.--Là je te pardonne, si tu devines: je suis celle qui a mérité de
revenir.
MOI, _sans réfléchir_.--Ah! je sais! Tu es Nell, qui tremblait
mortellement aux plus subtils signes de départ et de séparation, qui se
couchait sur le linge blanc dans le compartiment de la malle et faisait
une prière pour devenir blanche, afin que je l’emmenasse sans la
voir... Ah! Nell!... Nous avons bien mérité qu’une nuit enfin te
rappelle du lieu où tu gisais...
_Un silence. Les nues bleu sombre cheminent sur le fond noir._
ELLE, _d’une voix plus faible_.--Je ne suis pas Nell.
MOI, _pleine de remords_.--Oh! je t’ai blessée?
ELLE.--Pas beaucoup. Bien moins qu’autrefois, quand d’une parole, d’un
regard, tu me consternais... Et puis, tu ne m’as peut-être pas bien
entendue: je suis la chienne, te dis-je...
MOI, _éclairée soudain_.--Oui! Mais oui! la chienne! Où avais-je la
tête? Celle de qui je disais, en entrant: “La chienne est là?” Comme si
tu n’avais pas d’autre nom, comme si tu ne t’appelais pas Lola... La
chienne qui voyageait avec moi toujours, qui savait de naissance comment
se comporter en wagon, à l’hôtel, dans une sordide loge de music-hall...
Ton museau fin tourné vers la porte, tu m’attendais... Tu maigrissais de
m’attendre... Donne-le, ton museau fin que je ne peux pas voir! Donne
que je le touche, je reconnaîtrais ton pelage entre cent autres... (_Un
long silence. Quelques-unes des fleurs sans tige ou sans feuilles
s’éteignent._) Où es-tu? Reste! Lola...
ELLE, _d’une voix à peine distincte_.--Hélas!... Je ne suis pas Lola!
MOI, _baissant aussi la voix_.--Tu pleures?
ELLE, _de même_.--Non. Dans le lieu sans couleur où je n’ai pas cessé de
t’attendre, c’en est fini pour moi des larmes, tu sais, ces larmes
pareilles aux pleurs humains, et qui tremblaient sur mes yeux couleur
d’or...
MOI, _l’interrompant_.--D’or? Attends! D’or, cerclés d’or plus sombre,
et pailletés...
ELLE, _avec douceur_.--Non, arrête-toi, tu vas encore me nommer d’un nom
que je n’ai jamais entendu. Et peut-être qu’au loin des ombres de
chiennes couchées tressailliraient de jalousie, se lèveraient,
gratteraient le bas d’une porte qui ne s’ouvre pas cette nuit pour
elles. Ne me cherche plus. Tu ne sauras jamais pourquoi j’ai mérité de
revenir. Ne tâtonne pas, de ta main endormie, dans l’air noir et bleu
qui me baigne, tu ne rencontreras pas ma robe...
MOI, _anxieuse_.--Ta robe... couleur de froment?
ELLE.--Chut! Je n’ai plus de robe. Je ne suis qu’une ligne, un trait
sinueux de phosphore, une palpitation, une plainte perdue, une quêteuse
que la mort n’a pas mise en repos, le reliquat gémissant, enfin, de la
chienne entre les chiennes, de la chienne...
MOI, _criant_.--Reste! Je sais! Tu es...
_Mais mon cri m’éveille, dissout le bleu et le noir insondables, les
jardins inachevés, crée l’aurore et éparpille, oubliées, les syllabes du
nom que porta sur la terre, parmi les ingrats, la chienne qui mérita de
revenir, la chienne..._
_NONOCHE_
Le soleil descend derrière les sorbiers, grappés de fruits verts qui
tournent ça et là au rose aigre. Le jardin se remet lentement d’une
longue journée de chaleur, dont les molles feuilles du tabac demeurent
évanouies. Le bleu des aconits a certainement pâli depuis ce matin, mais
les reines-claudes, vertes hier sous leur poudre d’argent, ont toutes,
ce soir, une joue d’ambre.
L’ombre des pigeons tournoie, énorme, sur le mur tiède de la maison et
éveille, d’un coup d’éventail, Nonoche qui dormait dans sa corbeille...
Son poil a senti passer l’ombre d’un oiseau! Elle ne sait pas bien ce
qui lui arrive. Elle a ouvert trop vite ses yeux japonais, d’un vert qui
met l’eau sous la langue. Elle a l’air bête comme une jeune fille très
jolie, et ses taches de chatte portugaise semblent plus en désordre que
jamais: un rond orange sur la joue, un bandeau noir sur la tempe, trois
points noirs au coin de la bouche, près du nez blanc fleuri de rose...
Elle baisse les yeux et la mémoire de toutes choses lui remonte au
visage dans un sourire triangulaire; contre elle, noyé en elle, roulé en
escargot, sommeille son fils.
“Qu’il est beau! se dit-elle. Et gros! Aucun de mes enfants n’a été si
beau. D’ailleurs je ne me souviens plus d’eux... Il me tient chaud.”
Elle s’écarte, creuse le ventre avant de se lever, pour que son fils ne
s’éveille pas. Puis elle bombe un dos de dromadaire, s’assied et bâille,
en montrant les stries fines d’un palais trois fois taché de noir.
En dépit de nombreuses maternités, Nonoche conserve un air enfantin qui
trompe sur son âge. Sa beauté solide restera longtemps jeune, et rien
dans sa démarche, dans sa taille svelte et plate, ne révèle qu’elle fut,
en quatre portées, dix-huit fois mère. Assise, elle gonfle un jabot
éclatant, coloré d’orange, de noir et de blanc comme un plumage d’oiseau
rare. L’extrémité de son poil court et fourni brille, s’irise au soleil
comme fait l’hermine. Ses oreilles, un peu longues, ajoutent à
l’étonnement gracieux de ses yeux inclinés et ses pattes minces, armées
de brèves griffes en cimeterre, savent fondre confiantes dans la main
amie.
Futile, rêveuse, passionnée, gourmande, caressante, autoritaire, Nonoche
rebute le profane et se donne aux seuls initiés qu’a marqués le signe du
Chat. Ceux-là même ne la comprennent pas tout de suite et disent:
“Quelle bête capricieuse!” Caprice? point. Hyperesthésie nerveuse
seulement. La joie de Nonoche est tout près des larmes, et il n’y a
guère de folle partie de ficelle ou de balle de laine qui ne finisse en
petite crise hystérique, avec morsures, griffes et feulements rauques.
Mais cette même crise cède sous une caresse bien placée, et parce qu’une
main adroite aura effleuré ses petites mamelles sensibles, Nonoche
furibonde s’effondrera sur le flanc, plus molle qu’une peau de lapin,
toute trépidante d’un ronron cristallin qu’elle file trop aigu et qui
parfois la fait tousser...
“Qu’il est beau!” se dit-elle en contemplant son fils. “La corbeille
devient trop petite pour nous deux. C’est un peu ridicule, un enfant si
grand qui tette encore. Il tette avec des dents pointues maintenant...
Il sait boire à la soucoupe, il sait rugir à l’odeur de la viande crue,
il gratte à mon exemple la sciure du plat, d’une manière anxieuse et
précipitée où je me retrouve toute... Je ne vois plus rien à faire pour
lui, sauf de le sevrer. Comme il abîme ma troisième mamelle de droite!
C’est une pitié. Le poil de mon ventre, tout autour, ressemble à un
champ de seigle versé sous la pluie! Mais quoi? quand ce grand petit se
jette sur mon ventre, les yeux clos comme un nouveau-né, quand il
arrange en gouttière autour de la tétine sa langue devenue trop large...
qu’il me pille et me morde et me boive, je n’ai pas la force de l’en
empêcher!”
Le fils de Nonoche dort dans sa robe rayée, pattes mortes et gorge à la
renverse. On peut voir sous la lèvre relevée un bout de langue, rouge
d’avoir tété, et quatre petites dents très dures, taillées dans un silex
transparent.
Nonoche soupire, bâille et enjambe son fils avec précaution pour sortir
de la corbeille. La tiédeur du perron est agréable aux pattes. Une
libellule grésille dans l’air, et ses ailes de gaze rêche frôlent par
bravade les oreilles de Nonoche qui frémit, fronce les sourcils et
menace du regard la bête au long corps en mosaïque de turquoises...
Les montagnes bleuissent. Le fond de la vallée s’enfume d’un brouillard
blanc qui s’effile, se balance et s’étale comme une onde. Une haleine
fraîche monte déjà de ce lac impalpable, et le nez de Nonoche s’avive et
s’humecte. Au loin, une voix connue crie infatigablement, aiguë et
monotone: “Allons-v’nez--allons-v’nez--allons-v’nez... mes vaches!
Allons-v’nez--allons-v’nez...” Des clarines sonnent, le vent porte une
paisible odeur d’étable, et Nonoche pense au seau de la traite, au seau
vide dont elle léchera la couronne d’écume collée aux bords... Un
miaulement de convoitise et de désœuvrement lui échappe. Elle s’ennuie.
Depuis quelque temps, chaque crépuscule ramène cette mélancolie agacée,
ce vide et vague désir... Un peu de toilette? “Comme je suis faite!” Et
la cuisse en l’air, Nonoche copie cette classique figure de chahut qu’on
appelle “le port d’armes”.
La première chauve-souris nage en zigzag dans l’air. Elle vole bas et
Nonoche peut distinguer deux yeux de rat, le velours roux du ventre en
figue... C’est encore une de ces bêtes où on ne comprend rien et dont la
conformation inspire une inquiétude méprisante. Par association d’idées,
Nonoche pense au hérisson, à la tortue, ces énigmes, et passe sur son
oreille une patte humide de salive, insoucieuse de présager la pluie
pour demain.
Mais quelque chose arrête court son geste, quelque chose oriente en
avant ses oreilles, noircit le vert acide de ses prunelles...
Du fond du bois où la nuit massive est descendue d’un bloc, par-dessus
l’or immobile des treilles, à travers tous les bruits familiers,
n’a-t-elle pas entendu venir jusqu’à elle, traînant, sauvage, musical,
insidieux,--l’Appel du Matou?
Elle écoute... Plus rien. Elle s’est trompée... Non! L’appel retentit de
nouveau, lointain, rauque et mélancolique à faire pleurer,
reconnaissable entre tous. Le cou tendu, Nonoche semble une statue de
chatte, et ses moustaches seules remuent faiblement, au battement de ses
narines. D’où vient-il, le tentateur? Qu’ose-t-il demander et promettre?
Il multiplie ses appels, il les module, se fait tendre, menaçant, il se
rapproche et pourtant reste invisible; sa voix s’exhale du bois noir,
comme la voix même de l’ombre...
“Viens!... Viens!... Si tu ne viens pas ton repos est perdu. Cette
heure-ci n’est que la première, mais songe que toutes les heures qui
suivront seront pareilles à celle-ci, emplies de ma voix, messagères de
mon désir... Viens!...
“Tu le sais, tu le sais que je puis me lamenter durant des nuits
entières, que je ne boirai plus, que je ne mangerai plus, car mon désir
suffit à ma vie et je me fortifie d’amour! Viens!...
“Tu ne connais pas mon visage et qu’importe! Avec orgueil, je t’apprends
qui je suis: je suis le long Matou déguenillé par dix étés, durci par
dix hivers. Une de mes pattes boite en souvenir d’une vieille blessure,
mes narines balafrées grimacent et je n’ai plus qu’une oreille,
festonnée par la dent de mes rivaux.
“A force de coucher sur la terre, la terre m’a donné sa couleur. J’ai
tant rôdé que mes pattes semellées de corne sonnent sur le sentier comme
le sabot du chevreuil. Je marche à la manière des loups, le train de
derrière bas, suivi d’un tronçon de queue presque chauve... Mes flancs
vides se touchent et ma peau glisse autour de mes muscles secs,
entraînés au rapt et au viol... Et toute cette laideur me fait pareil à
l’Amour! Viens!... Quand je paraîtrai à tes yeux, tu ne reconnaîtras
rien de moi,--que l’Amour!
“Mes dents courberont ta nuque rétive, je souillerai ta robe, je
t’infligerai autant de morsures que de caresses, j’abolirai en toi le
souvenir de ta demeure et tu seras, pendant des jours et des nuits, ma
sauvage compagne hurlante... jusqu’à l’heure plus noire où tu te
retrouveras seule, car j’aurai fui mystérieusement, las de toi, appelé
par celle que je ne connais pas, celle que je n’ai pas possédée
encore... Alors tu retourneras vers ton gîte, affamée, humble, vêtue de
boue, les yeux pâles, l’échine creusée comme si ton fruit y pesait déjà,
et tu te réfugieras dans un long sommeil tressaillant de rêves où
ressuscitera notre amour... Viens!...”
Nonoche écoute. Rien dans son attitude ne décèle qu’elle lutte contre
elle-même, car le tentateur pourrait la voir à travers l’ombre, et le
mensonge est la première parure d’une amoureuse... Elle écoute, rien de
plus...
Dans sa corbeille, l’obscurité éveille peu à peu son fils qui se
déroule, chenille velue, et tend des pattes tâtonnantes... Il se dresse,
maladroit, s’assied plus large que haut, avec une majesté puérile. Le
bleu hésitant de ses yeux, qui seront peut-être verts, peut-être vieil
or, se trouble d’inquiétude. Il dilate, pour mieux crier, son nez
chamois où aboutissent toutes les rayures convergentes de son visage...
Mais il se tait, malicieux et rassuré: il a vu le dos bigarré de sa
mère, assise sur le perron.
Debout sur ses quatre pattes courtaudes, fidèle à la tradition qui lui
enseigna cette danse barbare, il s’approche les oreilles renversées, le
dos bossu, l’épaule de biais, par petits bonds de joujou terrible, et
fond sur Nonoche qui ne s’y attendait pas... La bonne farce! Elle en a
presque crié. On va sûrement jouer comme des fous jusqu’au dîner.
Mais un revers de patte nerveux a jeté l’assaillant au bas du perron, et
maintenant une grêle de tapes sèches s’abat sur lui, commentées de
fauves crachements et de regards en furie!... La tête bourdonnante,
poudré de sable, le fils de Nonoche se relève, si étonné qu’il n’ose pas
demander pourquoi, ni suivre celle qui ne sera plus jamais sa nourrice
et qui s’en va très digne, le long de la petite allée noire, vers le
bois hanté...
_TOBY-CHIEN PARLE_
_Un petit intérieur tranquille. A la cantonade, bruits de
cataclysme. Kiki-la-Doucette, chat des Chartreux, se cramponne
vainement à un somme illusoire. Une porte s’ouvre et claque sous
une main invisible, après avoir livré passage à Toby-Chien, petit
bull démoralisé._
KIKI-LA-DOUCETTE, _s’étirant_.--Ah! ah! qu’est-ce que tu as encore fait?
TOBY-CHIEN, _piteux_.--Rien.
KIKI-LA-DOUCETTE.--A d’autres! Avec cette tête-là? Et ces rumeurs de
catastrophe?
TOBY-CHIEN.--Rien, te dis-je! Plût au Ciel! Tu me croiras si tu veux,
mais je préférerais avoir cassé un vase, ou mangé le petit tapis persan
auquel Elle tient si fort. Je ne comprends pas. Je tâtonne dans les
ténèbres. Je...
KIKI-LA-DOUCETTE, _royal_.--Cœur faible! Regarde-moi. Comme du haut d’un
astre, je considère ce bas monde. Imite ma sérénité divine...
TOBY-CHIEN, _interrompant, ironique_.--... et enferme-toi dans le cercle
magique de ta queue, n’est-ce pas? Je n’ai pas de queue, moi, ou si peu!
Et jamais je ne me sentis le derrière si serré.
KIKI-LA-DOUCETTE, _intéressé, mais qui feint l’indifférence_.--Raconte.
TOBY-CHIEN.--Voilà. Nous étions bien tranquilles, Elle et moi, dans le
cabinet de travail. Elle lisait des lettres, des journaux, et ces
rognures collées qu’Elle nomme pompeusement l’Argus de la Presse, quand
tout à coup: “Zut! s’écria-t-Elle. Et même crotte de bique!” Et sous son
poing assené la table vibra, les papiers volèrent... Elle se leva,
marcha de la fenêtre à la porte, se mordit un doigt, se gratta la tête,
se frotta rudement le bout du nez.
J’avais soulevé du front le tapis de la table et mon regard cherchait le
sien... “Ah! te voilà”, ricana-t-elle. “Naturellement, te voilà. Tu as
le sens des situations. C’est bien le moment de te coiffer à l’orientale
avec une draperie turque sur le crâne et des franges-boule qui
retombent, des franges-boule,--des franges-bull, parbleu! Ce chien fait
des calembours, à présent! il ne me manquait que ça!” D’une chiquenaude,
Elle rejeta le bord du tapis qui me coiffait, puis leva vers le plafond
des bras pathétiques: “J’en ai assez!” s’écria-t-Elle. “Je veux... je
veux... je veux faire ce que je veux!”