Enchantée encore de mon rêve, je m’étonne d’avoir changé, d’avoir

vieilli pendant que je rêvais... D’un pinceau ému je pourrais repeindre,

sur ce visage-ci, celui d’une fraîche enfant roussie de soleil, rosie de

froid, des joues élastiques achevées en un menton mince, des sourcils

mobiles prompts à se plisser, une bouche dont les coins rusés démentent

la courte lèvre ingénue... Hélas, ce n’est qu’un instant. Le velours

adorable du pastel ressuscité s’effrite et s’envole... L’eau sombre du

petit miroir retient seulement mon image qui est bien pareille, toute

pareille à moi, marquée de légers coups d’ongle, finement gravée aux

paupières, aux coins des lèvres, entre les sourcils têtus... Une image

qui ne sourit ni ne s’attriste, et qui murmure, pour moi seule: “Il faut

vieillir. Ne pleure pas, ne joins pas des doigts suppliants, ne te

révolte pas: il faut vieillir. Répète-toi cette parole, non comme un cri

de désespoir, mais comme le rappel d’un départ nécessaire. Regarde-toi,

regarde tes paupières, tes lèvres, soulève sur tes tempes les boucles de

tes cheveux: déjà tu commences à t’éloigner de ta vie, ne l’oublie pas,

il faut vieillir!

“Eloigne-toi lentement, lentement, sans larmes; n’oublie rien! Emporte

ta santé, ta gaîté, ta coquetterie, le peu de bonté et de justice qui

t’a rendu la vie moins amère; n’oublie pas! Va-t’en parée, va-t’en

douce, et ne t’arrête pas le long de la route irrésistible, tu

l’essaierais en vain,--puisqu’il faut vieillir! Suis le chemin, et ne

t’y couche que pour mourir. Et quand tu t’étendras en travers du

vertigineux ruban ondulé, si tu n’as pas laissé derrière toi un à un tes

cheveux en boucles, ni tes dents une à une, ni tes membres un à un usés,

si la poudre éternelle n’a pas, avant ta dernière heure, sevré tes yeux

de la lumière merveilleuse--si tu as, jusqu’au bout gardé dans ta main

la main amie qui te guide, couche-toi en souriant, dors heureuse, dors

privilégiée...”

_CHANSON DE LA DANSEUSE_

O toi qui me nommes danseuse, sache, aujourd’hui, que je n’ai pas appris

à danser. Tu m’as rencontrée petite et joueuse, dansant sur la route et

chassant devant moi mon ombre bleue. Je virais comme une abeille, et le

pollen d’une poussière blonde poudrait mes pieds et mes cheveux couleur

de chemin...

Tu m’as vue revenir de la fontaine, berçant l’amphore au creux de ma

hanche tandis que l’eau, au rythme de mon pas, sautait sur ma tunique en

larmes rondes, en serpents d’argent, en courtes fusées frisées qui

montaient, glacées, jusqu’à ma joue... Je marchais lente, sérieuse, mais

tu nommais mon pas une danse. Tu ne regardais pas mon visage, mais tu

suivais le mouvement de mes genoux, le balancement de ma taille, tu

lisais sur le sable la forme de mes talons nus, l’empreinte de mes

doigts écartés, que tu comparais à celle de cinq perles inégales...

Tu m’as dit: “Cueille ces fleurs, poursuis ce papillon...” car tu

nommais ma course une danse, et chaque révérence de mon corps penché sur

les œillets de pourpre, et le geste, à chaque fleur recommencé, de

rejeter sur mon épaule une écharpe glissante...

Dans ta maison, seule entre toi et la flamme haute d’une lampe, tu m’as

dit: “Danse!” et je n’ai pas dansé.

Mais nue dans tes bras, liée à ton lit par le ruban de feu du plaisir,

tu m’as pourtant nommée danseuse, à voir bondir sous ma peau, de ma

gorge renversée à mes pieds recourbés, la volupté inévitable...

Lasse, j’ai renoué mes cheveux, et tu les regardais, dociles, s’enrouler

à mon front comme un serpent que charme la flûte...

J’ai quitté ta maison durant que tu murmurais: “La plus belle de tes

danses, ce n’est pas quand tu accours, haletante, pleine d’un désir

irrité et tourmentant déjà, sur le chemin, l’agrafe de ta robe... C’est

quand tu t’éloignes de moi, calmée et les genoux fléchissants, et qu’en

t’éloignant tu me regardes, le menton sur l’épaule... Ton corps se

souvient de moi, oscille et hésite, tes hanches me regrettent et tes

reins me remercient... Tu me regardes, la tête tournée, tandis que tes

pieds divinateurs tâtent et choisissent leur route...

“Tu t’en vas, toujours plus petite et fardée par le soleil couchant,

jusqu’à n'être plus, en haut de la pente, toute mince dans ta robe

orangée, qu’une flamme droite, qui danse imperceptiblement...”

Si tu ne me quittes pas, je m’en irai, dansant, vers ma tombe blanche.

D’une danse involontaire et chaque jour ralentie, je saluerai la lumière

qui me fit belle et qui me vit aimée.

Une dernière danse tragique me mettra aux prises avec la mort, mais je

ne lutterai que pour succomber avec grâce.

Que les dieux m’accordent une chute harmonieuse, les bras joints

au-dessus de mon front, une jambe pliée et l’autre étendue, comme prête

à franchir, d’un bond léger, le seuil noir du royaume des ombres...

Tu me nommes danseuse, et pourtant je ne sais pas danser...

_NUIT BLANCHE_

Il n’y a dans notre maison qu’un lit, trop large, pour toi, un peu

étroit pour nous deux. Il est chaste, tout blanc, tout nu; aucune

draperie ne voile, en plein jour, son honnête candeur. Ceux qui viennent

nous voir le regardent tranquillement, et ne détournent pas les yeux

d’un air complice, car il est marqué, au milieu, d’un seul vallon

moelleux, comme le lit d’une jeune fille qui dort seule.

Ils ne savent pas, ceux qui entrent ici, que chaque nuit le poids de nos

deux corps joints creuse un peu plus, sous son linceul voluptueux, ce

vallon pas plus large qu’une tombe.

O notre lit tout nu! Une lampe éclatante, penchée sur lui, le dévêt

encore. Nous n’y cherchons pas, au crépuscule, l’ombre savante, d’un

gris d’araignée, que filtre un dais de dentelle, ni la rose lumière

d’une veilleuse couleur de coquillage... Astre sans aube et sans déclin,

notre lit ne cesse de flamboyer que pour s’enfoncer dans une nuit

profonde et veloutée.

Un halo de parfum le nimbe. Il embaume, rigide et blanc, comme le corps

d’une bienheureuse défunte. C’est un parfum compliqué qui surprend,

qu’on respire attentivement, avec le souci d’y démêler l'âme blonde de

ton tabac favori, l’arôme plus blond de ta peau si claire, et ce santal

brûlé qui s’exhale de moi; mais cette agreste odeur d’herbes écrasées,

qui peut dire si elle est mienne ou tienne?

Reçois-nous ce soir, ô notre lit, et que ton frais vallon se creuse un

peu plus sous la torpeur fiévreuse dont nous enivra une journée de

printemps, dans les jardins et dans les bois.

Je gis sans mouvement, la tête sur ta douce épaule. Je vais sûrement,

jusqu’à demain, descendre au fond d’un noir sommeil, un sommeil si têtu,

si fermé, que les ailes des rêves le viendront battre en vain. Je vais

dormir... Attends seulement que je cherche, pour la plante de mes pieds

qui fourmille et brûle, une place toute fraîche... Tu n’as pas bougé. Tu

respires à longs traits, mais je sens ton épaule encore éveillée,

attentive à se creuser sous ma joue... Dormons... Les nuits de mai sont

si courtes. Malgré l’obscurité bleue qui nous baigne, mes paupières sont

encore pleines de soleil, de flammes roses, d’ombres qui bougent,

balancées, et je contemple ma journée les yeux clos, comme on se penche,

derrière l’abri d’une persienne, sur un jardin d’été éblouissant...

Comme mon cœur bat! J’entends aussi le tien sous mon oreille. Tu ne dors

pas? Je lève un peu la tête, je devine la pâleur de ton visage renversé,

l’ombre fauve de tes courts cheveux. Tes genoux sont frais comme deux

oranges... Tourne-toi de mon côté, pour que les miens leur volent cette

lisse fraîcheur...

Ah! dormons!... Mille fois mille fourmis courent avec mon sang sous ma

peau. Les muscles de mes mollets battent, mes oreilles tressaillent, et

notre doux lit, ce soir, est-il jonché d’aiguilles de pin? Dormons! je

le veux!

Je ne puis dormir. Mon insomnie heureuse palpite, allègre, et je devine,

en ton immobilité, le même accablement frémissant... Tu ne bouges pas.

Tu espères que je dors. Ton bras se resserre parfois autour de moi, par

tendre habitude, et tes pieds charmants s’enlacent aux miens... Le

sommeil s’approche, me frôle et fuit... Je le vois! Il est pareil à ce

papillon de lourd velours que je poursuivais, dans le jardin enflammé

d’iris... Tu te souviens? Quelle lumière, quelle jeunesse impatiente

exaltait toute cette journée!... Une brise acide et pressée jetait sur

le soleil une fumée de nuages rapides, fanait en passant les feuilles

trop tendres des tilleuls, et les fleurs du noyer tombaient en chenilles

roussies sur nos cheveux, avec les fleurs des paulownias, d’un mauve

pluvieux du ciel parisien... Les pousses des cassis que tu froissais,

l’oseille sauvage en rosace parmi le gazon, la menthe toute jeune,

encore brune, la sauge duvetée comme une oreille de lièvre,--tout

débordait d’un suc énergique et poivré, dont je mêlais sur mes lèvres le

goût d’alcool et de citronnelle...

Je ne savais que rire et crier, en foulant la longue herbe juteuse qui

tachait ma robe... Ta tranquille joie veillait sur ma folie, et quand

j’ai tendu la main pour atteindre ces églantines, tu sais, d’un rose si

ému,--la tienne a rompu la branche avant moi, et tu as enlevé, une à

une, les petites épines courbes, couleur de corail, en forme de

griffes... Tu m’as donné les fleurs désarmées...

Tu m’as donné les fleurs désarmées... Tu m’as donné, pour que je m’y

repose haletante, la place la meilleure à l’ombre, sous le lilas de

Perse aux grappes mûres... Tu m’as cueilli les larges bleuets des

corbeilles, fleurs enchantées dont le cœur velu embaume l’abricot... Tu

m’as donné la crème du petit pot de lait, à l’heure du goûter où ma faim

féroce te faisait sourire... Tu m’as donné le pain le plus doré, et je

vois encore ta main transparente dans le soleil, levée pour chasser la

guêpe qui grésillait, prise dans les boucles de mes cheveux... Tu as

jeté sur mes épaules une mante légère, quand un nuage plus long, vers

la fin du jour, a passé ralenti, et que j’ai frissonné, toute moite,

tout ivre d’un plaisir sans nom parmi les hommes, le plaisir ingénu des

bêtes heureuses dans le printemps... Tu m’as dit: “Reviens...

arrête-toi... Rentrons!” Tu m’as dit...

Ah! si je pense à toi, c’en est fait de mon repos. Quelle heure vient de

sonner? Voici que les fenêtres bleuissent. J’entends bourdonner mon

sang, ou bien c’est le murmure des jardins, là-bas... Tu dors? non. Si

j’approchais ma joue de la tienne, je sentirais tes cils frémir comme

l’aile d’une mouche captive... Tu ne dors pas. Tu épies ma fièvre. Tu

m’abrites contre les mauvais songes; tu penses à moi comme je pense à

toi, et nous feignons, par une étrange pudeur sentimentale, un paisible

sommeil. Tout mon corps s’abandonne, détendu, et ma nuque pèse sur ta

douce épaule; mais nos pensées s’aiment discrètement à travers cette

aube bleue, si prompte à grandir...

Bientôt la barre lumineuse, entre les rideaux, va s’aviver, rosir...

Encore quelques minutes, et je pourrai lire, sur ton beau front, sur ton

menton délicat, sur ta bouche triste et tes paupières fermées, la

volonté de paraître dormir... C’est l’heure où ma fatigue, mon insomnie

énervées ne pourront plus se taire, où je jetterai mes bras hors de ce

lit enfiévré, et mes talons méchants déjà préparent leur ruade

sournoise...

Alors tu feindras de t’éveiller! Alors je pourrai me réfugier en toi,

avec de confuses plaintes injustes, des soupirs excédés, des crispations

qui maudiront le jour déjà venu, la nuit si prompte à finir, le bruit de

la rue... Car je sais bien qu’alors tu resserreras ton étreinte, et que,

si le bercement de tes bras ne suffit pas à me calmer, ton baiser se

fera plus tenace, tes mains plus amoureuses, et que tu m’accorderas la

volupté comme un secours, comme l’exorcisme souverain qui chasse de moi

les démons de la fièvre, de la colère, de l’inquiétude... Tu me donneras

la volupté, penché sur moi, les yeux pleins d’une anxiété maternelle,

toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l’enfant que tu n’as

pas eu...

_JOUR GRIS_

Laisse-moi. Je suis malade et méchante, comme la mer. Resserre autour de

mes jambes ce plaid, mais emporte cette tasse fumante, qui fleure le

foin mouillé, le tilleul, la violette fade... Je ne veux rien, que

détourner la tête et ne plus voir la mer, ni le vent qui court, visible,

en risées sur le sable, en poudre d’eau sur la mer. Tantôt il bourdonne,

patient et contenu, tapi derrière la dune, enfoui plus loin que

l’horizon... Puis il s’élance, avec un cri guerrier, secoue humainement

les volets, et pousse sous la porte, en frange impalpable, la poussière

de son pas éternel...

Ah! qu’il me fait mal! Je n’ai plus en moi une place secrète, un coin

abrité, et mes mains posées à plat sur mes oreilles n’empêchent qu’il

traverse et refroidisse ma cervelle... Nue, balayée, dispersée, je

resserre en vain les lambeaux de ma pensée;--elle m’échappe, palpitante,

comme un manteau arraché, comme une mouette dont on tient les pattes et

qui se délivre en claquant des ailes...

Laisse-moi, toi qui viens doucement, pitoyable, poser tes mains sur mon

front. Je déteste tout, et par-dessus tout la mer! Va la regarder, toi

qui l’aimes! Elle bat la terrasse, elle fermente, fuse en mousse jaune,

elle miroite, couleur de poisson mort, elle emplit l’air d’une odeur

d’iode et de fertile pourriture. Sous la vague plombée, je devine le

peuple abominable des bêtes sans pieds, plates, glissantes, glacées...

Tu ne sens donc pas que le flot et le vent portent, jusque dans cette

chambre, l’odeur d’un coquillage gâté?... Oh! reviens, toi qui peux

presque tout pour moi! Ne me laisse pas seule! Donne, sous mes narines

que le dégoût pince et décolore, donne tes mains parfumées, donne tes

doigts secs et chauds et fins comme des lavandes de montagne... Reviens!

Tiens-toi tout près de moi, ordonne à la mer de s’éloigner! Fais un

signe au vent, et qu’il vienne se coucher sur le sable, pour y jouer en

rond avec les coquilles... Fais un signe: il s’assoira sur la dune,

léger, et s’amusera, d’un souffle, à changer la forme des mouvantes

collines...

Ah! tu secoues la tête... Tu ne veux pas,--tu ne peux pas. Alors,

va-t’en, abandonne-moi sans secours dans la tempête, et qu’elle abatte

la muraille et qu’elle entre et m’emporte! Quitte la chambre, que je

n’entende plus le bruit inutile de ton pas. Non, non, pas de caresses!

Tes mains magiciennes, et ton accablant regard, et ta bouche, qui

dissout le souvenir d’autres bouches, seraient sans force aujourd’hui.

Je regrette, aujourd’hui, quelqu’un qui me posséda avant tous, avant

toi, avant que je fusse une femme.

J’appartiens à un pays que j’ai quitté. Tu ne peux empêcher qu’à cette

heure s’y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts.

Rien ne peut empêcher qu’à cette heure l’herbe profonde y noie le pied

des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif...

Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas: le parfum des

bois de mon pays égale la fraise et la rose! Tu jurerais, quand les

taillis de ronces y sont en fleurs, qu’un fruit mûrit on ne sait

où,--là-bas, ici, tout près,--un fruit insaisissable qu’on aspire en

ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit

les feuillages tombés, qu’une pomme trop mûre vient de choir, et tu la

cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près...

Et si tu passais en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la

lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu

sentirais, à leur parfum, s’ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec

cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta

tête, avec un muet soupir...

Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que

je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais

bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons

et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu

m’oublierais, et tu t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme

de ta vie.

Il y a encore, dans mon pays, une vallée étroite comme un berceau où, le

soir, s’étire et flotte un fil de brouillard, un brouillard ténu, blanc,

vivant, un gracieux spectre de brume couché sur l’air humide... Animé

d’un lent mouvement d’onde, il se fond en lui-même et se fait tour à

tour nuage, femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de

chimère... Si tu restes trop tard penché vers lui sur l’étroite vallée,

à boire l’air glacé qui porte ce brouillard vivant comme une âme, un

frisson te saisira, et toute la nuit tes songes seront fous...

Ecoute encore, donne tes mains dans les miennes: si tu suivais, dans mon

pays, un petit chemin que je connais, jaune et bordé de digitales d’un

rose brûlant, tu croirais gravir le sentier enchanté qui mène hors de la

vie... Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t’y entraîne

et bat à tes oreilles comme le sang même de ton cœur, jusqu’à la forêt,

là-haut, où finit le monde... C’est une forêt ancienne, oubliée des

hommes, et toute pareille au paradis, écoute bien, car...

Comme te voilà pâle et les yeux grands! Que t’ai-je dit! Je ne sais

plus... je parlais, je parlais de mon pays, pour oublier la mer et le

vent... Te voilà pâle, avec des yeux jaloux... Tu me rappelles à toi, tu

me sens si lointaine... Il faut que je refasse le chemin, il faut qu’une

fois encore j’arrache, de mon pays, toutes mes racines qui saignent...

Me voici! de nouveau je t’appartiens. Je ne voulais qu’oublier le vent

et la mer. J’ai parlé en songe... Que t’ai-je dit? Ne le crois pas! Je

t’ai parlé sans doute d’un pays de merveilles, où la saveur de l’air

enivre?... Ne le crois pas! N’y va pas: tu le chercherais en vain. Tu ne

verrais qu’une campagne un peu triste, qu’assombrissent les forêts, un

village paisible et pauvre, une vallée humide, une montagne bleuâtre et

nue qui ne nourrit pas même les chèvres...

Reprends-moi! me voici revenue. Où donc est allé le vent, en mon

absence? Dans quel creux de dune boude-t-il, fatigué? Un rayon aigu,

serré entre deux nuées, pique la mer et rebondit ici, dans ce flacon où

il danse à l’étroit...

Jette ce plaid qui m’étouffe; vois! la mer verdit déjà... Ouvre la

fenêtre et la porte, et courons vers la fin dorée de ce jour gris, car

je veux cueillir sur la grève les fleurs de ton pays apportées par la

vague,--fleurs impérissables effeuillées en pétales de nacre rose, ô

coquillages...

_LE DERNIER FEU_

Allume, dans l'âtre, le dernier feu de l’année! Le soleil et la flamme

illumineront ensemble ton visage. Sous ton geste, un ardent bouquet

jaillit, enrubanné de fumée, mais je ne reconnais plus notre feu de

l’hiver, notre feu arrogant et bavard, nourri de fagots secs et de

souches riches. C’est qu’un astre plus puissant, entré d’un jet par la

fenêtre ouverte, habite en maître notre chambre, depuis ce matin...

Regarde! il n’est pas possible que le soleil favorise, autant que le

nôtre, les autres jardins! Regarde bien! car rien n’est pareil ici à

notre enclos de l’an dernier, et cette année, jeune encore et

frissonnante, s’occupe déjà de changer le décor de notre douce vie

retirée... Elle allonge, d’un bourgeon cornu et verni, chaque branche de

nos poiriers, d’une houppe de feuilles pointues chaque buisson de

lilas...

Oh! les lilas surtout, vois comme ils grandissent! Leurs fleurs que tu

baisais en passant, l’an dernier, tu ne les respireras, Mai revenu,

qu’en te haussant sur la pointe des pieds, et tu devras lever les mains

pour abaisser leurs grappes vers ta bouche... Regarde bien l’ombre, sur

le sable de l’allée, que dessine le délicat squelette du tamaris: l’an

prochain, tu ne la reconnaîtras plus...

Et les violettes elles-mêmes, écloses par magie dans l’herbe, cette

nuit, les reconnais-tu? Tu te penches, et comme moi tu t’étonnes; ne

sont-elles pas, ce printemps-ci, plus bleues? Non, non, tu te trompes,

l’an dernier je les ai vues moins obscures, d’un mauve azuré, ne te

souviens-tu pas?... Tu protestes, tu hoches la tête avec ton rire grave,

le vert de l’herbe neuve décolore l’eau mordorée de ton regard... Plus

mauves... non, plus bleues... Cesse cette taquinerie! Porte plutôt à tes

narines le parfum invariable de ces violettes changeantes et regarde, en

respirant le philtre qui abolit les années, regarde comme moi

ressusciter et grandir devant toi les printemps de ton enfance...

Plus mauves... non, plus bleues... Je revois des prés, des bois profonds

que la première poussée des bourgeons embrume d’un vert

insaisissable,--des ruisseaux froids, des sources perdues, bues par le

sable aussitôt que nées, des primevères de Pâques, des jeannettes jaunes

au cœur safrané, et des violettes, des violettes, des violettes... Je

revois une enfant silencieuse que le printemps enchantait déjà d’un

bonheur sauvage, d’une triste et mystérieuse joie... Une enfant

prisonnière, le jour, dans une école, et qui échangeait des jouets, des

images, contre les premiers bouquets de violettes des bois, noués d’un

fil de coton rouge, rapportés par les petites bergères des fermes

environnantes... Violettes à courte tige, violettes blanches et

violettes bleues, et violettes d’un blanc bleu veiné de nacre

mauve,--violettes de coucou anémiques et larges, qui haussent sur de

longues tiges leurs pâles corolles inodores... Violettes de février,

fleuries sous la neige, déchiquetées, roussies de gel, laideronnes,

pauvresses parfumées... O violettes de mon enfance! Vous montez devant

moi, toutes, vous treillagez le ciel laiteux d’avril, et la palpitation

de vos petits visages innombrables m’enivre...

A quoi penses-tu, toi, la tête renversée? Tes yeux tranquilles se lèvent

vers le soleil qu’ils bravent... Mais c’est pour suivre seulement le

vol de la première abeille, engourdie, égarée, en quête d’une fleur de

pêcher mielleuse... Chasse-la! elle va se prendre au vernis de ce

bourgeon de marronnier!... Non, elle se perd dans l’air bleu, couleur de

lait de pervenches, dans ce ciel brumeux et pourtant pur, qui

t’éblouit... O toi, qui te satisfais peut-être de ce lambeau d’azur, ce

chiffon de ciel borné par les murs de notre étroit jardin, songe qu’il y

a, quelque part dans le monde, un lieu envié d’où l’on découvre tout le

ciel! Songe, comme tu songerais à un royaume inaccessible, songe aux

confins de l’horizon, au pâlissement délicieux du ciel qui rejoint la

terre... En ce jour de printemps hésitant, je devine là-bas, à travers

les murs, la ligne poignante, à peine ondulée, de ce qu’enfant je

nommais le bout de la terre... Elle rosit, puis bleuit, dans un or plus

doux au cœur que le suc d’un fruit... Ne me plaignez pas, beaux yeux

pitoyables, d’évoquer si vivement ce que je souhaite! Mon souhait vorace

crée ce qui lui manque et s’en repaît. C’est moi qui souris, charitable,

à tes mains oisives, vides de fleurs... Trop tôt, trop tôt! Nous et

l’abeille, et la fleur du pêcher, nous cherchons trop tôt le

printemps...

L’iris dort, roulé en cornet sous une triple soie verdâtre, la pivoine

perce la terre d’une raide branche de corail vif, et le rosier n’ose

encore que des surgeons d’un marron rose, d’une vivante couleur de

lombric... Cueille pourtant la giroflée brune qui devance la tulipe,

elle est colorée, rustaude et vêtue d’un velours solide, comme une

terrassière... Ne cherche pas le muguet encore; entre deux valves de

feuilles, allongées en coquilles de moules, mystérieusement

s’arrondissent ses perles d’un orient vert, d’où coulera l’odeur

souveraine...

Le soleil a marché sur le sable... Un souffle de glace, qui sent la

grêle, monte de l’Est violacé. Les fleurs du pêcher volent

horizontales... Comme j’ai froid! La chatte siamoise, tout à l’heure

morte d’aise sur le mur tiède, ouvre soudain ses yeux de saphir dans son

masque de velours sombre... Longue, le ventre à ras de terre, elle rampe

vers la maison, en pliant sur sa nuque ses frileuses oreilles... Viens!

j’ai peur de ce nuage violet, liséré de cuivre, qui menace le soleil

couchant... Le feu que tu as allumé tout à l’heure danse dans la

chambre, comme une joyeuse bête prisonnière qui guette notre retour...

Sido; suivi de Les vrilles de la vigne · 第 5 / 11 段