--Ah! non, mon vieux, permets!...
--Mon vieux, je fais appel à ta bonne foi... Tais-toi. On marche dans la
rue.
Ils ne se disputaient jamais. Allongés sur le faîte du mur, ils y
cuisaient au soleil d’après-midi, discutaient avec feu et sans injures,
et me concédaient une portion de la dalle faîtière, doucement inclinée.
De là nous dominions la rue des Vignes, venelle déserte qui menait aux
jardins potagers éparpillés dans le vallon du Saint-Jean. Mes frères se
taisaient subtilement au plus lointain bruit de pas, épousaient le mur
en s’aplatissant et tendaient le menton au-dessus de l’ennemi
originel,--leur semblable...
--Ce n’est rien, c’est Chebrier qui va à son jardin, avertit le cadet.
Ils oublièrent un moment leur débat, et laissèrent passer sur eux
l’heure encore chaude, la lumière oblique. D’autres pas, nets et vifs,
sonnèrent sur les silex bossus. Un corsage lilas, un buisson de cheveux
crêpelés, d’un rose de cuivre, éclairèrent le haut de la rue.
--Hou! la rousse! souffla le cadet. Hou! la carotte!
Il n’avait que quatorze ans, et voulait du mal aux “filles”, qui
l’éblouissaient d’une lumière trop crue.
--C’est Flore Chebrier qui rejoint son père, dit mon frère aîné quand
l’or et le lilas s’éteignirent en bas de la rue. Elle a joliment changé.
Son cadet, couché sur le ventre, posa son menton sur ses bras croisés.
Il clignait par mépris et gonflait sa bouche, qu’il avait ronde et
renflée comme les petits Eoles des vieilles cartes marines...
--C’est une carotte! C’est une rouge! Au feu! au feu! cria-t-il avec une
grossièreté d’écolier jaloux.
L’aîné haussa les épaules.
--Tu ne t’y connais guère en blondes, dit-il. Moi, je la trouve
très--mais très, très mignonne...
Un gros rire de garçonnet, enroué de mue, salua le mot maudit que
caressait la voix rêveuse de l’aîné, le séducteur aux yeux pers.
J’entendis une bousculade sur le mur, les clous des souliers raclant la
pierre, une chute molle de corps liés sur la terre accueillante et
sarclée, au pied des abricotiers. Mais ils se délièrent aussitôt avec
une hâte sage.
Ils ne s’étaient jamais battus, ni insultés. Je crois qu’ils savaient
déjà que ce bouquet de cheveux roux, ce corsage lilas, merveilles
accessibles, ne devaient pas compter parmi leurs enjeux indivis, leurs
délectations baroques et pudiques. D’un pas bien accordé, ils s’en
retournèrent vers les “étaloirs” de liège où séchaient les machaons,
vers la construction d’un jet d’eau, vers un «système» d’alambic à
distiller la menthe des marais, instrument capricieux qui enlevait au
produit distillé le parfum de la menthe, mais lui laissait intacte
l’odeur du marécage...
* * * * *
Leur farouche humeur n’était pas toujours innocente. L'âge qu’on dit
ingrat, qui étire douloureusement les corps enfantins, exige des
holocaustes. Il fallait à mes frères une victime. Ils élurent un
camarade de collège, que les vacances ramenaient dans le canton voisin.
Mathieu M... n’avait point de défauts, ni de grands mérites. Sociable,
bien vêtu, un peu blondasse, sa seule vue échauffait mes frères d’une
perversité comparable à celle des femmes enceintes. Aussi s’attachait-il
avec passion aux deux sauvages fiers, chaussés de toile, coiffés de
jonc, et qui méprisaient ses cravates. L’aîné n’avait que rigueurs pour
ce “fils de tabellion” et le cadet, par imitation et renchérissement,
effilochait son mouchoir, retroussait son pantalon déjà trop court, pour
accueillir Mathieu M..., ganté, qui descendait de son tricycle.
--J’ai apporté la partition des _Noces de Jeannette_, criait de loin
l’affectueuse victime, et l’édition allemande des _Symphonies_ de
Beethoven à quatre mains!
Sombre, l’aîné, le barbare au frais visage, toisait l’intrus, banal
enfant des hommes que rien n’obscurcissait, qui ne portait en lui ni vu
de solitude ni intolérance, qui se troublait sous son regard et
mendiait:
--Tu veux faire un peu de quatre mains avec moi?
--Avec toi, non;--sans toi, oui.
--Je tournerai les pages, alors...
L’un soumis, l’autre inexplicablement malveillant et chargé d’orage, ils
souffraient d’incompatibilité, mais Mathieu M..., patient comme une
épouse rudoyée, ne se lassait pas de revenir.
Un jour, les sauvages prirent le large dès le déjeuner, ne rentrèrent
que le soir. Ils semblaient las, excités, et ils se jetèrent tout
fumants sur les deux vieux canapés de reps vert.
--D’où venez-vous dans cet état? demanda notre mère.
--De loin, répondit avec douceur l’aîné.
--Mathieu est venu, il a paru surpris de ne pas te trouver.
--C’est un garçon qui s’étonne d’un rien...
Quand ils furent seuls avec moi, mes deux frères parlèrent. Je ne
comptais guère, et d’ailleurs ils m’avaient élevée à ne point trahir. Je
sus que cachés dans un bois qui surplombe la route de St-F... ils
n’avaient pas, au passage de Mathieu, révélé leur présence. Je
m’intéressai assez peu à des détails qu’ils ressassaient:
--Quand j’ai entendu le grelot de son tricycle... commençait le cadet.
--Je l’ai entendu de plus loin que toi, va...
--Pas sûr! Tu te souviens du moment où il s’est arrêté juste sous notre
nez, pour s’essuyer?
Ils dialoguaient presque bas, couchés, les yeux au plafond. L’aîné
s’agita:
--Oui... Cet animal, il regardait à gauche et à droite comme s’il nous
flairait...
--Ça, mon vieux, c’est fort, hein? C’est curieux? C’est nous qui l’avons
arrêté en le regardant, hein? Il avait l’air tout gêné, tout chose...
Les yeux de l’aîné noircissaient.
--Ça se peut... Il avait sa cravate écossaise... Cette cravate-là, j’ai
toujours pensé qu’elle serait cause d’un malheur...
Je m’élançai entre eux, avide d’émotions:
--Et alors? Et alors? Quel malheur?
Ils me jetèrent tous deux le plus froid regard:
--D’où est-ce qu’elle sort, celle-là? Qu’est-ce qu’elle veut avec son
malheur?
--Mais c’est toi qui viens de dire...
Ils se redressèrent, s’assirent, ricanèrent de connivence:
--Il n’est rien arrivé, dit enfin l’aîné. Qu’est-ce que tu veux qu’il
arrive? On a laissé passer Mathieu, et on a bien rigolé.
--C’est tout? fis-je, déçue...
Le cadet se leva d’un bond, il dansait sur place et ne se possédait
plus:
--Oui, c’est tout! Tu ne peux pas comprendre! On était là, couchés, on
l’avait au ras du menton! Lui, sa cravate, sa raie de côté, ses
manchettes, son nez qui reluisait! Ah! bon Dieu, c’était épatant!
Il se pencha sur son aîné, le frôla du nez animalement:
--C’était facile de le tuer, hein?
Rigide, les yeux fermés, l’aîné ne répondit pas.
--Et vous ne l’avez pas tué? m’étonnai-je.
Ma surprise les arracha sans doute au bois obscur où ils avaient,
invisibles, tremblé d’affût et de plaisir homicide, car ils éclatèrent
de rire et redevinrent puérils à mes dépens:
--Non, dit l’aîné, nous ne l’avons pas tué. Je ne sais pas pourquoi,
d’ailleurs...
Ragaillardi, il entonna ses improvisations préférées, filles difformes
du rythme et du verbe, conçues aux heures où son esprit d’étudiant,
rebutant le travail, s’accrochait sans le savoir au relief des mots
qu’il détergeait de leur sens. Ma petite voix lui fit écho--je suis
seule, maintenant, à affirmer, sur un air de polka, qu’
_Un cachet_
_De benzo-naphtol_
_Ça fait du_
_Bien pour le_
_Mal à la tête!_
_Un cachet_
_De benzo-naphtol_
_Ça fait du_
_Bien pour la_
_Métrite du col!_
Affirmation aventurée, contraire à toute thérapeutique, à laquelle je
préférais, sinon la musique, du moins le texte d’une aubade connue:
_Le baume analgésique_
_Du pharmacien Bengué_
_Bengué,_
_Est très distingué,_
_Quand on se l’applique,_
_On se sent soulagé,_
_Lagué_, etc.
Ce soir-là, mon frère, encore exalté, chanta la nouvelle version de la
_Sérénade_ de Severo Torelli:
_Nous n’avons pas tué, Mathieu,_
_Pour ce soir, ma brune,_
_Laissons vivre encore ce_
_Rival de la lune..._
Le cadet, autour de lui, dansait, radieux comme un Lorenzaccio à son
premier crime. Il s’interrompit et me promit, avec gentillesse:
--On le tuera la prochaine fois.
* * * * *
Ma demi-sœur, l’aînée de nous tous,--l’étrangère, l’agréable laide aux
yeux thibétains--se fiança, à la veille de coiffer Sainte Catherine. Si
ma mère n’osa empêcher ce mauvais mariage, elle ne tut pas ce qu’elle en
pensait. De la rue de la Roche à la Gerbaude, de Bel-Air au Grand-Jeu,
on ne parla que du mariage de ma sœur.
--Juliette se marie? demandait-on à ma mère. C’est un événement!
--Un accident, rectifiait “Sido”.
Certains risquaient, aigrement:
--Enfin, Juliette se marie! C’est inattendu! C’est un peu inespéré!
--Non, repartait “Sido” belliqueuse, c’est désespéré. Qui peut retenir
une fille de vingt-cinq ans?
--Et qui épouse-t-elle?
--Oh! mon Dieu, le premier chien coiffé...
Au fond, elle prenait en pitié la vie, gorgée de rêves et de lecture
effrénée, de sa fille solitaire. Mes frères considérèrent l’ “événement”
du haut de leur point de vue personnel. Une année d’études médicales à
Paris n’avait pas apprivoisé l’aîné, haut, resplendissant et que le
regard des femmes, quand il ne les désirait pas, offensait. Les mots
“cortège nuptial”, “frac de soirée”, “déjeuner dînatoire”, “défilé”,
tombèrent sur les deux sauvages comme des gouttes de poix bouillante...
--Je n’irai pas à la noce! protestait le cadet, l’œil pâle
d’indignation, et toujours coiffé à la malcontent. Je ne donnerai pas
le bras! Je ne mettrai pas un habit à queue!
--Tu es le garçon d’honneur de ta sœur, lui remontrait ma mère.
--Elle n’a qu’à ne pas se marier! Pour ce qu’elle épouse!... Un type qui
sent le vermouth! D’abord, elle a toujours vécu sans nous, elle n’a pas
davantage besoin de nous pour se marier!
Notre bel aîné parlait moins. Mais nous lui voyions son visage de
sauteur de murs, son regard qui mesurait les obstacles. Il y eut des
jours difficiles, des récriminations que mon père, soucieux et qui
fuyait l’odorant intrus, n’apaisait pas. Puis les deux garçons parurent
consentir à tout. Bien mieux, ils suggérèrent l’idée d’organiser
eux-mêmes une messe en musique, et, de joie, “Sido” oublia pendant
quelques heures son “chien coiffé” de gendre.
Notre piano Aucher prit le chemin de l’église, mêla son joli son un peu
sec au bêlement de l’harmonium. Les sauvages répétaient, dans l’église
vide qu’ils verrouillaient, la “Suite” de l'_Arlésienne_, je ne sais
quel Stradella, un Saint-Saëns dévolu aux fastes nuptiaux...
Ma mère s’avisa trop tard que ses fils, retenus à leur clavier
d’exécutants, ne figureraient qu’un moment aux côtés de leur sœur. Ils
jouèrent, je me le rappelle, comme des anges musiciens, et
ensoleillèrent de musique la messe villageoise, l’église sans richesses
et sans clocher. Je paradais, fière de mes onze ans, de ma chevelure de
petite Eve et de ma robe rose, fort contente de toutes choses, sauf
quand je regardais ma sœur tremblante de faiblesse nerveuse, toute
petite, accablée de faille et de tulle blancs, pâle et qui levait sa
singulière figure mongole, défaillante, soumise au point que j’en eus
honte, vers un inconnu...
Les violons du bal mirent fin au long repas, et rien qu’à les entendre
les deux garçons frémirent comme des chevaux neufs. Le cadet, un peu
gris, resta. Mais l’aîné, à bout d’efforts, disparut. Il sauta, pour
pénétrer dans notre jardin, le mur de la rue des Vignes, erra autour de
notre maison fermée, brisa une vitre et ma mère le trouva couché quand
elle rentra lasse, triste, ayant remis sa fille, égarée et grelottante,
aux mains d’un homme.
Elle me contait plus tard cette petite aube poussiéreuse d’été, sa
maison vide et comme pillée, sa fatigue sans joie, sa robe à “devant”
perlé, les chats inquiets que la nuit et la voix de ma mère ramenaient.
Elle me disait qu’elle avait trouvé son aîné endormi, les bras fermés
sur sa poitrine, la bouche fraîche et les yeux clos, et tout empreint de
sa sévérité de sauvage pur...
--Songe donc, c’est pour être seul, loin de ces gens en sueur, pour être
endormi et caressé par le vent de la nuit qu’il avait brisé un carreau!
Y eut-il jamais un enfant aussi sage?
Ce sage, je l’ai vu cent fois franchir la fenêtre, d’un bond réflexe, à
chaque coup de sonnette qu’il ne prévoyait pas.
Grisonnant, tôt vieilli de travail, il retrouvait l’élasticité de son
adolescence pour sauter dans le jardin, et ses fillettes riaient de le
voir. Ses accès de misanthropie, encore qu’il les combattît, lui
creusaient le visage. Peut-être qu’il trouvait, captif, son préau chaque
jour plus étroit, et qu’il se souvenait des évasions qui jadis le
menaient à un lit d’enfant où il dormait demi-nu, chaste et
voluptueusement seul.
LES VRILLES DE LA VIGNE
Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil
filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le
printemps venu. Il se levait avec les camarades, dans l’aube grise et
bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à
l’envers des feuilles de lilas.
Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie,
n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et
ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.
Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment,
le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux
torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne, ces vrilles
cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et
désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si dru, cette nuit-là, que
le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus,
les ailes impuissantes...
Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et
de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de
la vigne pousseraient.
Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé:
Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...
Je ne dormirai plus!
Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...
Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix,
devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le
désir insupportable de le voir chanter.
J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne
se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour
écouter en lui le prolongement d’une note éteinte... Puis il reprend de
toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux
désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il
ne sait plus ce qu’elles veulent dire. Mais moi, j’entends encore à
travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et
cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier
chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne:
Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...
Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis
que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance.
Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà
tenaient à ma chair, et j’ai fui... Quand la torpeur d’une nouvelle nuit
de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et
j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix.
Toute seule, éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant
moi l’astre voluptueux et morose... Pour me défendre de retomber dans
l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne
crochue, j’écoute le son de ma voix. Parfois, je crie fiévreusement ce
qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas,--puis ma voix
languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre...
Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense,
tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne;
mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main
fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri, qui s’exaltait, redescend
au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se
rassurer et s’étourdir...
Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles
de la vigne.
_RÊVERIE DE NOUVEL AN_
Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull et la bergère
flamande... Il a neigé dans les plis de nos robes, j’ai des épaulettes
blanches, un sucre impalpable fond au creux du mufle camard de Poucette,
et la bergère flamande scintille toute, de son museau pointu à sa queue
en massue.
Nous étions sorties pour contempler la neige, la vraie neige et le vrai
froid, raretés parisiennes, occasions, presque introuvables, de fin
d’année... Dans mon quartier désert, nous avons couru comme trois
folles, et les fortifications hospitalières, les fortifs décriées ont
vu, de l’avenue des Ternes au boulevard Malesherbes, notre joie
haletante de chiens lâchés. Du haut du talus, nous nous sommes penchées
sur le fossé que comblait un crépuscule violâtre fouetté de tourbillons
blancs; nous avons contemplé Levallois noir piqué de feux roses,
derrière un voile chenillé de mille et mille mouches blanches, vivantes,
froides comme des fleurs effeuillées, fondantes sur les lèvres, sur les
yeux, retenues un moment aux cils, au duvet des joues... Nous avons
gratté de nos dix pattes une neige intacte, friable, qui fuyait sous
notre poids avec un crissement caressant de taffetas. Loin de tous les
yeux, nous avons galopé, aboyé, happé la neige au vol, goûté sa suavité
de sorbet vanillé et poussiéreux...
Assises maintenant devant la grille ardente, nous nous taisons toutes
trois. Le souvenir de la nuit, de la neige, du vent déchaîné derrière la
porte, fond dans nos veines lentement et nous allons glisser à ce
soudain sommeil qui récompense les marches longues...
La bergère flamande, qui fume comme un bain de pieds, a retrouvé sa
dignité de louve apprivoisée, son sérieux faux et courtois. D’une
oreille, elle écoute le chuchotement de la neige au long des volets
clos, de l’autre elle guette le tintement des cuillères dans l’office.
Son nez effilé palpite, et ses yeux couleur de cuivre, ouverts droit sur
le feu, bougent incessamment, de droite à gauche, de gauche à droite,
comme si elle lisait... J’étudie, un peu défiante, cette nouvelle venue,
cette chienne féminine et compliquée qui garde bien, rit rarement, se
conduit en personne de sens et reçoit les ordres, les réprimandes sans
mot dire, avec un regard impénétrable et plein d’arrière-pensées... Elle
sait mentir, voler--mais elle crie, surprise, comme une jeune fille
effarouchée et se trouve presque mal d’émotion. Où prit-elle, cette
petite louve au rein bas, cette fille des champs wallons, sa haine des
gens mal mis et sa réserve aristocratique? Je lui offre sa place à mon
feu et dans ma vie, et peut-être m’aimera-t-elle, elle qui sait déjà me
défendre...
Ma petite bull au cœur enfantin dort, foudroyée de sommeil, la fièvre au
museau et aux pattes. La chatte grise n’ignore pas qu’il neige, et
depuis le déjeuner je n’ai pas vu le bout de son nez, enfoui dans le
poil de son ventre. Encore une fois me voici, en face de mon feu, de ma
solitude, en face de moi-même...
Une année de plus... A quoi bon les compter? Ce jour de l’An parisien ne
me rappelle rien des premier janvier de ma jeunesse; et qui pourrait me
rendre la solennité puérile des jours de l’An d’autrefois? La forme des
années a changé pour moi, durant que, moi, je changeais. L’année n’est
plus cette route ondulée, ce ruban déroulé qui depuis janvier, montait
vers le printemps, montait, montait vers l’été pour s’y épanouir en
calme plaine, en pré brûlant coupé d’ombres bleues, taché de géraniums
éblouissants,--puis descendait vers un automne odorant, brumeux,
fleurant le marécage, le fruit mûr et le gibier,--puis s’enfonçait vers
un hiver sec, sonore, miroitant d’étangs gelés, de neige rose sous le
soleil... Puis le ruban ondulé dévalait, vertigineux, jusqu’à se rompre
net devant une date merveilleuse, isolée, suspendue entre les deux
années comme une fleur de givre: le jour de l’An...
Une enfant très aimée, entre des parents pas riches, et qui vivait à la
campagne parmi des arbres et des livres, et qui n’a connu ni souhaité
les jouets coûteux: voilà ce que je revois, en me penchant ce soir sur
mon passé... Une enfant superstitieusement attachée aux fêtes des
saisons, aux dates marquées par un cadeau, une fleur, un traditionnel
gâteau... Une enfant qui d’instinct ennoblissait de paganisme les fêtes
chrétiennes, amoureuse seulement du rameau de buis, de l’œuf rouge de
Pâques, des roses effeuillées à la Fête-Dieu et des reposoirs--syringas,
aconits, camomilles--du surgeon de noisetier sommé d’une petite croix,
bénit à la messe de l’Ascension et planté sur la lisière du champ qu’il
abrite de la grêle... Une fillette éprise du gâteau à cinq cornes, cuit
et mangé le jour des Rameaux; de la crêpe, en carnaval; de l’odeur
étouffante de l’église, pendant le mois de Marie...
Vieux curé sans malice qui me donnâtes la communion, vous pensiez que
cette enfant silencieuse, les yeux ouverts sur l’autel, attendait le
miracle, le mouvement insaisissable de l’écharpe bleue qui ceignait la
Vierge? N’est-ce pas? J’étais si sage!... Il est bien vrai que je rêvais
miracles, mais... pas les mêmes que vous. Engourdie par l’encens des
fleurs chaudes, enchantée du parfum mortuaire, de la pourriture musquée
des roses, j’habitais, cher homme sans malice, un paradis que vous
n’imaginiez point, peuplé de mes dieux, de mes animaux parlants, de mes
nymphes et de mes chèvre-pieds... Et je vous écoutais parler de votre
enfer, en songeant à l’orgueil de l’homme qui, pour ses crimes d’un
moment, inventa la géhenne éternelle... Ah! qu’il y a longtemps!...
Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d’une autre année ne me
rendront pas le frisson d’autrefois, alors que dans la nuit longue je
guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cœur, du
tambour municipal, donnant, au petit matin du 1ᵉʳ janvier, l’aubade au
village endormi... Ce tambour dans la nuit glacée, vers six heures, je
le redoutais, je l’appelais du fond de mon lit d’enfant, avec une
angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre
contracté... Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait
pour moi l’ouverture éclatante de la nouvelle année, l’avènement
mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier
_rrran_ du vieux tapin de mon village.
Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et
funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve et
bondissante vers douze mois nouveaux... Délivrée, je sautais de mon lit
à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons,
les livres à tranches d’or... J’ouvrais la porte aux boulangers portant
les cent livres de pain et jusqu’à midi, grave, pénétrée d’une
importance commerciale, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les
faux, le chanteau de pain et le décime qu’ils recevaient sans humilité
et sans gratitude...
Matins d’hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d’avant
le lever du jour, jardin deviné dans l’aube obscure, rapetissé, étouffé
de neige, sapins accablés qui laissiez, d’heure en heure, glisser en
avalanches le fardeau de vos bras noirs,--coups d’éventail des
passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal
plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d’un jet d’eau... O tous
les hivers de mon enfance, une journée d’hiver vient de vous rendre à
moi! C’est mon visage d’autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale
saisi d’une main distraite, et non mon visage de femme, de femme jeune
que sa jeunesse va, bientôt, quitter...