qui a, professionnellement, commerce avec les “esprits”. Elle nomme
ainsi ce qui demeure, errant autour de nous, des défunts,
particulièrement de ceux qui nous tinrent de près par le sang, et par
l’amour. N’attendez pas que je professe une foi quelconque, ni même que
je fréquente de passion les privilégiés qui lisent couramment
l’invisible. Il s’agit d’une curiosité, toujours la même, qui me conduit
indifféremment à visiter tour à tour Mme B..., la “femme-à-la-bougie”,
le chien-qui-compte, un rosier à fruits, comestibles, le docteur qui
ajoute du sang humain à mon sang humain, que sais-je encore? Si cette
curiosité me quitte, qu’on m’ensevelisse, je n’existe plus. Une de mes
dernières indiscrétions s’adressa au grand hyménoptère d’acier bleu qui
abonde, en Provence, pendant la floraison des “soleils”, en
juillet-août. Tourmentée d’ignorer le nom de ce guerrier bardé, je
m’interrogeais: “A-t-il ou non un dard? Est-il seulement un samouraï
magnifique et sans sabre?” Je suis bien soulagée d'être tirée
d’incertitude. Une curieuse petite déformation, sur l’os d’une
phalangine, atteste que le guerrier bleu est armé à merveille, et prompt
à dégainer.
Chez Mme B..., j’eus l’agréable nouveauté d’un appartement moderne,
traversé de soleil. Sur la fenêtre chantaient des oiseaux en cage, dans
la pièce voisine des enfants riaient. Une aimable et ronde femme à
cheveux blancs m’affirma qu’elle n’avait besoin ni de clair-obscur, ni
d’aucun maléfique décor. Elle ne réclama qu’un instant de méditation, et
ma main serrée dans les siennes.
--Vous voulez me poser des questions? me demanda-t-elle.
Je m’avisai alors que j’étais sans avidité, sans passion pour un au-delà
quelconque, sans souhaits immodérés, et je ne trouvai rien à dire, sinon
le mot le plus banal:
--Alors, vous voyez les morts? Comment sont-ils?
--Comme les vivants, répondit Mme B..., avec rondeur. Ainsi, derrière
vous...
Derrière moi, c’était la fenêtre ensoleillée, et la cage des serins
verts.
--... derrière vous est assis l’ “esprit” d’un homme âgé. Il porte une
barbe non taillée, étalée, presque blanche. Les cheveux assez longs,
gris, rejetés en arrière. Des sourcils... oh! par exemple, des
sourcils... tout broussailleux... et là-dessous des yeux oh! mais, des
yeux!... Petits, mais d’un éclat qui n’est pas soutenable... Voyez-vous
qui ça peut être?
--Oui. Très bien.
--En tout cas, c’est un esprit bien placé.
--?...
--Bien placé dans le monde des esprits. Il s’occupe beaucoup de vous...
Vous ne le croyez pas?
--J’en doute un peu...
--Si. Il s’occupe beaucoup de vous _à présent_.
--Pourquoi à présent?
--Parce que vous représentez ce qu’il aurait tant voulu être sur la
terre. Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d'être. Lui, il n’a pas
pu.
Je ne mentionnerai pas ici les autres “portraits” que me fit Mme B...
Ils valaient tous, à mes yeux, par quelque détail dont la vigueur et le
secret m’enchantèrent comme une sorcellerie anodine et inexplicable.
D’un “esprit” où je fus bien obligée de reconnaître, trait pour trait,
mon demi-frère, l’aîné, elle dit, apitoyée: “Je n’ai jamais vu un mort
aussi triste!”
--Mais, lui dis-je, vaguement jalouse, ne voyez-vous pas une femme âgée
qui pourrait être ma mère?
Le bon regard de Mme B... errait autour de moi:
--Non, ma foi, répondit-elle enfin...
Elle ajouta, vive, et comme pour me consoler:
--Peut-être qu’elle se repose? Ça arrive... Vous êtes seule d’enfant?
(_sic_).
--J’ai encore un frère.
--Là!... s’exclama bonnement Mme B... Sans doute qu’elle est occupée
avec lui... Un esprit ne peut pas être partout à la fois, vous savez...
Non, je ne le savais pas. J’appris dans la même visite que le commerce
des défunts s’accommode de lumière terrestre, de familière gaîté. “Ils
sont comme les vivants”, affirme, paisible dans sa foi, Mme B...
Pourquoi non? Comme les vivants, sauf qu’ils sont morts. Morts,--et
voilà tout. Aussi s’étonnait-elle de voir en mon frère aîné un mort
“aussi triste”. Ainsi l’ai-je vu--ainsi le voyait-elle à travers mon
perméable mystère, sans doute--très triste en vérité, et comme roué de
coups par son pénible et dernier passage, encore soucieux et fourbu...
Quant à mon père... “Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d'être, et
de son vivant il n’a pas pu.” Là, j’ai de quoi rêver, de quoi
m’émouvoir. Sur un des plus hauts rayons de la bibliothèque, je revois
encore une série de tomes cartonnés, à dos de toile noire. Les plats de
papier jaspé, bien collés, et la rigidité du cartonnage attestaient
l’adresse manuelle de mon père. Mais les titres, manuscrits, en lettres
gothiques, ne me tentaient point, d’autant que les étiquettes à filets
noirs ne révélaient aucun auteur. Je cite de mémoire: _Mes campagnes_,
_Les enseignements de 70_, _La Géodésie des géodésies_, _L’Algèbre
élégante_, _Le maréchal de Mac-Mahon vu par un de ses compagnons
d’armes_, _Du village à la Chambre_, _Chansons de zouave_ (vers)... J’en
oublie.
Quand mon père mourut, la bibliothèque devint chambre à coucher, les
livres quittèrent leurs rayons.
--Viens donc voir, appela un jour mon frère, l’aîné.
Il transportait lui-même, classait, ouvrait les livres, taciturne, en
quête d’une odeur de papier piqué, d’une de ces moisissures embaumées
d’où se lève l’enfance révolue, d’un pétale de tulipe sec, encore jaspé
comme l’agate arborescente...
--Viens donc voir...
La douzaine de tomes cartonnés nous remettait son secret, accessible,
longtemps dédaigné. Deux cents, trois cents, cent cinquante pages par
volume; beau papier vergé crémeux ou “écolier” épais, rogné avec soin,
des centaines et des centaines de pages blanches... Une œuvre
imaginaire, le mirage d’une carrière d’écrivain.
Il y en avait tant, de ces pages respectées par la timidité ou la
nonchalance, que nous n’en vîmes jamais la fin. Mon frère y écrivit ses
ordonnances, ma mère couvrit de blanc ses pots de confitures, ses
petites-filles griffonneuses arrachèrent des feuillets, mais nous
n’épuisâmes pas les cahiers vergés, l’œuvre inconnue. Ma mère s’y
employait pourtant avec une sorte de fièvre destructive: “Comment, il y
en a encore? Il m’en faut pour les côtelettes en papillotes... Il m’en
faut pour tapisser mes petits tiroirs...” Ce n’était pas dérision, mais
cuisant regret et besoin douloureux d’anéantir la preuve d’une
impuissance...
J’y puisai à mon tour, dans cet héritage immatériel, au temps de mes
débuts. Est-ce là que je pris le goût fastueux d’écrire sur des feuilles
lisses, de belle pâte, et de ne les point ménager? J’osai couvrir de ma
grosse écriture ronde la cursive invisible, dont une seule personne au
monde apercevait le lumineux filigrane qui jusqu’à la gloire prolongeait
la seule page amoureusement achevée, et signée, la page de la dédicace:
_A ma chère âme,_
_son mari fidèle_:
JULES-JOSEPH COLETTE.
III
_LES SAUVAGES_
--Des sauvages... Des sauvages... disait-elle. Que faire avec de tels
sauvages?
Elle secouait la tête. Il y avait, dans son découragement, une part de
choix, un désistement raisonné, peut-être aussi la conscience de sa
responsabilité. Elle contemplait ses deux garçons, les demi-frères, et
les trouvait beaux. L’aîné surtout, le châtain aux yeux pers, dix-sept
ans, une bouche empourprée qui ne souriait qu’à nous et à quelques
jolies filles. Mais le brun, à treize ans, n’était pas mal non plus,
sous ses cheveux mal taillés qui descendaient jusqu’à ses yeux
bleu-de-plomb, pareils à ceux de notre père...
Deux sauvages aux pieds légers, osseux, sans chair superflue, frugaux
comme leurs parents, et qui préféraient aux viandes le pain bis, le
fromage dur, la salade, l’œuf frais, la tarte aux poireaux ou à la
citrouille. Sobres et vertueux,--de vrais sauvages...
--Que faire d’eux? soupirait ma mère.
Ils étaient si doux que nul ne les pouvait atteindre ni diviser.
L’aîné commandait, le second mêlait, à son zèle, une fantaisie qui
l’isolait du monde. Mais l’aîné savait qu’il allait commencer ses études
de médecine, tandis que le second espérait sourdement que rien ne
commencerait jamais pour lui, sauf le jour suivant, sauf l’heure
d’échapper à une contrainte civilisée, sauf la liberté totale de rêver
et de se taire... Il l’espère encore.
Jouaient-ils? Rarement. Ils jouaient, si par jeu l’on entend que d’un
radieux univers villageois ils ne voulaient que la fleur, le meilleur,
le plus désert, le non-foulé, tout ce qui rajeunit et recommence à
l’écart de l’homme. On ne les vit jamais déguisés en Robinsons, ni en
conquérants, ni interprétant des saynètes improvisées. Le cadet,
incorporé une fois à une troupe de garçons entichés de tragédie, n’y
accepta qu’un rôle muet: le rôle du “fils idiot”.
C’est aux récits de ma mère qu’il me faut remonter, quand il me prend,
comme à tous ceux qui vieillissent, la hâte, le prurit de posséder les
secrets d’un être à jamais dissous. Lire le “chiffre” de sa turbulente
jeunesse, heure par heure perdue en elle-même et d’elle-même renaissant;
marquer, je ne sais quelle grâce m’aidant, marquer du doigt le
promontoire d’où il se laissa tomber dans la plate mer des hommes,
épeler le nom de ses astres contraires...
J’ai dit adieu au mort, à l’aîné sans rivaux; mais je recours aux récits
maternels, et aux souvenirs de ma petite enfance, si je veux savoir
comment se forma le sexagénaire à moustache grise qui se glisse chez
moi, la nuit tombée, ouvre ma montre, et regarde palpiter l’aiguille
trotteuse,--prélève, sur une enveloppe froissée, un timbre-poste
étranger,--aspire, comme si le souffle lui avait tout le jour manqué,
une longue bouffée de musique du _Columbia_, et disparaît sans avoir dit
un mot...
Il provient, cet homme blanchissant, d’un petit garçon de six ans, qui
suivait les musiciens mendiants quand ils traversaient notre village. Il
suivit un clarinettiste borgne jusqu’à Saints--quatre kilomètres--et
quand il revint, ma mère faisait sonder les puits du pays. Il écouta
avec bonté les reproches et les plaintes, car il se fâchait rarement.
Quand il en eut fini avec les alarmes maternelles, il alla au piano, et
joua fidèlement tous les airs du clarinettiste, qu’il enrichit de
petites harmonies simples, fort correctes.
Ainsi faisait-il des airs du manège forain, à la Quasimodo, et de toutes
les musiques, qu’il captait comme des messages volants.
--Il faudra, disait ma mère, qu’il travaille le mécanisme et l’harmonie.
Il est encore plus doué que l’aîné. Il deviendrait un artiste... Qui
sait?
Elle croyait encore, quand il avait six ans, qu’elle pouvait quelque
chose pour lui,--ou contre lui. Un petit garçon si inoffensif!... Sauf
son aptitude à disparaître, que pouvait-elle lui reprocher? Bref de
taille, vif, très bien équilibré, il cessait miraculeusement d'être
présent. Où le joindre? Les aires préférées des petits garçons
ordinaires ne l’avaient pas même vu passer, ni la patinoire, ni la Place
du Grand-Jeu damée par les pieds d’enfants. Mais plutôt dans la vieille
glacière du château, souterrain tronqué qui datait de quatre siècles, ou
dans la boîte de l’horloge de ville, place du Marché, ou bien enchaîné
aux pas de l’accordeur de pianos qui venait une fois l’an du chef-lieu
et donnait ses soins aux quatre “instruments” de notre village. “Quel
instrument avez-vous?” “Madame Vallée va échanger son instrument...”
“L’instrument de Mlle Philippon est bien fatigué!”
J’avoue qu’en ma mémoire le mot “instrument” appelle encore, à
l’exclusion de toutes les autres images, celle d’un édifice d’acajou
conservé dans l’ombre des salons provinciaux et brandissant, comme un
autel, des bras de bronze et des cires vertes...
Oui, un petit garçon si inoffensif, qui n’exigeait rien, sauf, un
soir...
--Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, dit-il.
--Les épiceries sont fermées, répondit ma mère. Dors, tu en auras
demain.
--Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes,
redemanda, le lendemain soir, le doux petit garçon.
--Et pourquoi ne les as-tu pas achetés dans la journée? se récria ma
mère impatientée. Va te coucher!
Cinq soirs, dix soirs ramenèrent la même taquinerie, et ma mère montra
bien qu’elle était une mère singulière. Car elle ne fessa pas l’obstiné,
qui espérait peut-être qu’on le fesserait, ou qui escomptait seulement
une explosion maternelle, les cris des nerfs à bout, les malédictions,
un nocturne tumulte qui retarderait le coucher...
Un soir après d’autres soirs, il prépara sa figure quotidienne d’enfant
buté, le son modéré de sa voix:
--Maman?...
--Oui, dit maman.
--Maman, je voudrais...
--Les voici, dit-elle.
Elle se leva, aveignit dans l’insondable placard, près de la cheminée,
deux sacs grands comme des nouveau-nés, les posa à terre de chaque côté
de son petit garçon, et ajouta:
--Quand il n’y en aura plus, tu en achèteras d’autres.
Il la regardait d’en bas, offensé et pâle sous ses cheveux noirs.
--C’est pour toi, prends, insista ma mère.
Il perdit le premier son sang-froid et éclata en larmes.
--Mais... mais... je ne les aime pas! sanglotait-il.
“Sido” se pencha, aussi attentive qu’au-dessus d’un œuf fêlé par
l’éclosion imminente, au-dessus d’une rose inconnue, d’un messager de
l’autre hémisphère:
--Tu ne les aimes pas? Qu’est-ce que tu voulais donc?
Il fut imprudent, et avoua:
--Je voulais les demander.
* * * * *
Lorsqu’elle partait chaque trimestre pour Auxerre à deux heures du
matin, dans la victoria, ma mère cédait presque toujours aux instances
de son enfant le plus jeune. Le privilège de naître la dernière me
conserva longtemps ce grade d’enfant-le-plus-jeune, et ma place dans le
fond de la victoria. Mais avant moi il y eut pendant une dizaine
d’années ce petit garçon évasif et agile. Au chef-lieu, il se perdait,
car il déjouait toute surveillance. Il se perdit ici et là, dans la
cathédrale, dans la tour de l’horloge, et notamment dans une grande
épicerie, durant qu’on emballait le pain de sucre drapé d’un biais de
papier indigo, les cinq kilos de chocolat, la vanille, la canelle, la
noix-muscade, le rhum pour les grogs, le poivre noir et le savon blanc.
Ma mère fit un cri de renarde:
--Ha!... Où est-il?
--Qui, madame Colette?
--Mon petit garçon! L’a-t-on vu sortir?
Personne ne l’avait vu sortir, et déjà ma mère, à défaut de puits,
interrogeait les cuves d’huile et les tonneaux de saumure.
On ne le chercha pas trop longtemps, cette fois. Il était au plafond.
Tout en haut d’un des piliers de fonte tors, qu’il étreignait des
cuisses et des pieds comme un grimpeur des cocotiers, il manœuvrait et
écoutait les rouages d’un gros cartel à face plate de chat-huant, vissé
sur la maîtresse-poutre.
Quand des parents ordinaires font souche d’enfants exceptionnels, il y a
de grandes chances que les parents éblouis les poussent, fût-ce à grands
coups de pied dans le derrière, vers des destinées qu’ils nomment
meilleures. Ma mère, qui tenait pour naturel, voire obligatoire,
d’enfanter des miracles, professait aussi que “l’on tombe toujours du
côté où l’on penche”, et affirmait, pour se rassurer elle-même:
--Achille sera médecin. Mais Léo ne pourra pas échapper à la musique.
Quant à la petite...
Elle levait les sourcils, interrogeait le nuage et me remettait à plus
tard.
Exception bizarre, il n’était jamais question de l’avenir de ma sœur
aînée, déjà majeure, mais étrangère à nous, étrangère à tous,
volontairement isolée au sein de sa propre famille.
--Juliette est une autre espèce de sauvage, soupirait ma mère. Mais à
celle-là personne ne comprend rien, même moi...
Elle se trompa, nous la trompâmes plus d’une fois. Elle ne se
décourageait pas et nous coiffait d’une nouvelle auréole. Mais elle
n’accepta jamais que son second fils échappât, comme elle disait, à la
musique, car je lis dans mainte lettre qui date de la fin de sa vie:
“_Sais-tu si Léo a un peu de temps pour travailler son piano? Il ne doit
pas négliger un don qui est extraordinaire; je ne me lasserai pas
d’insister là-dessus..._” A l’époque où ma mère m’écrivait ces lettres,
mon frère était âgé de quarante-quatre ans.
Il a, quoi qu’elle en eût, échappé à la musique, puis aux études de
pharmacie, puis successivement à tout,--à tout ce qui n’est pas son
passé de sylphe. A mes yeux, il n’a pas changé: c’est un sylphe de
soixante-trois ans. Comme un sylphe, il n’est attaché qu’au lieu natal,
à quelque champignon tutélaire, à une feuille recroquevillée en manière
de toit. On sait que les sylphes vivent de peu, et méprisent les
grossiers vêtements des hommes: le mien erre parfois sans cravate, et
long-chevelu. De dos, il figure assez bien un pardessus vide, ensorcelé
et vagabond.
Sa modeste besogne de scribe, il l’a élue entre toutes, pour ce qu’elle
retient, assise, à une table, sa seule et fallacieuse apparence d’homme.
Tout le reste de lui, libre, chante, entend des orchestres, compose, et
revole à la rencontre du petit garçon de six ans qui ouvrait toutes les
montres, hantait les horloges municipales, collectionnait les épitaphes,
foulait sans fatigue les mousses élastiques et jouait du piano de
naissance... Il le retrouve aisément, revêt le petit corps agile et
léger qu’il n’a jamais quitté longtemps, et il parcourt un domaine
mental où tout est à la guise et à la mesure d’un enfant qui dure
victorieusement depuis soixante années.
Il n’est pas--quel dommage!...--d’enfant invulnérable. Celui-ci, pour
vouloir confronter son rêve exact avec une réalité infidèle, m’en
revient déchiré, parfois...
Certain crépuscule ruisselant, à grandes draperies d’eau et d’ombre sous
chaque arcade du Palais-Royal, me l’amena. Je ne l’avais pas vu depuis
des mois. Il s’assit, mouillé, à mon feu, prit distraitement sa
singulière subsistance--des bonbons fondants, des gâteaux très sucrés,
du sirop--ouvrit ma montre, puis mon réveil, les écouta longuement, et
ne dit rien.
Je ne regardais qu’à la dérobée, dans sa longue figure, sa moustache
quasi blanche, l’œil bleu de mon père, le nez, grossi, de “Sido”--traits
survivants, assemblés par des plans d’os, des muscles inconnus et sans
origine lisible... Une longue figure douce, éclairée par le feu, douce
et désemparée... Mais les us et coutumes de l’enfance,--réserve,
discrétion, liberté,--sont encore si vigoureux entre nous que je ne
posai à mon frère aucune question.
Quand il eut assez séché les ailes tristes, alourdies de pluie, qu’il
appelle son manteau, il fuma, l’œil cligné, et frotta ses mains sèches,
rouges d’ignorer en toute saison l’eau chaude et les gants, et parla.
--Dis donc?
--Oui...
--J’ai été _là-bas_, tu sais?
--Non? Quand ça?
--J’en arrive.
--Ah!... dis-je avec admiration. Tu es allé à Saint-Sauveur? Comment?
Il me fit un petit œil fat.
--C’est Charles Faroux qui m’a emmené en auto.
--Mon vieux!... C’est joli, en cette saison?
--Pas mal, dit-il brièvement.
Il enfla les narines, redevint sombre et se tut. Je me remis à écrire.
--Dis donc?
--Oui...
--_Là-bas_, j’ai été aux Roches, tu sais?
Un chemin montueux de sable jaune se dressa dans ma mémoire comme un
serpent le long d’une vitre...
--Oh!... comment est-ce? Et le bois, en haut? Et le petit pavillon? Les
digitales... les bruyères...
Mon frère siffla.
--Fini. Coupé. Plus rien. Rasé. On voit la terre. On voit...
Il faucha l’air du tranchant de la main, et rit des épaules, en
regardant le feu. Je respectai ce rire, et ne l’imitai pas. Mais le
vieux sylphe, frémissant et lésé, ne pouvait plus se taire. Il profita
du clair-obscur, du feu rougeoyant.
--Ce n’est pas tout, chuchota-t-il. Je suis allé aussi à la Cour du
Pâté...
Nom naïf d’une chaude terrasse, au flanc du château ruiné, arceaux de
rosiers maigris par l'âge, ombre, odeur de lierre fleuri versées par la
tour sarrazine, battants revêches et rougeâtres de la grille qui ferme
la Cour du Pâté, accourez...
--Et alors, vieux, et alors?
Mon frère se ramassa sur lui-même.
--Une minute, commanda-t-il. Commençons par le commencement. J’arrive au
château. Il est toujours asile de vieillards, puisque Victor Gandrille
l’a voulu. Bon. Je n’ai rien à objecter. J’entre dans le parc, par
l’entrée du bas, celle qui est près de Mme Billette...
--Comment, Mme Billette? Mais elle doit être morte depuis quarante ans
au moins!
--Peut-être, dit mon frère avec insouciance. Oui... C’est donc ça qu’on
m’a dit un autre nom... un nom impossible... S'_ils_ croient que je vais
retenir des noms que je ne connais pas!... Enfin j’entre par l’entrée du
bas, je monte l’allée des tilleuls... Tiens, les chiens n’ont pas aboyé
quand j’ai poussé la porte... fit-il avec irritation.
--Ecoute, vieux, ça ne pourrait pas être les mêmes chiens... Songe
donc...
--Bon, bon... Détail sans importance... Je te passe sous silence les
pommes de terre qu'_ils_ ont plantées à la place des cœurs-de-jeannette
et des pavots... Je passe même, poursuivit-il d’une voix intolérante,
sur les fils de fer des pelouses, un quadrillage de fils de fer... on se
demande ce qu’on voit... il paraît que c’est pour les vaches... Les
vaches!...
Il berça un de ses genoux entre ses deux mains nouées, et sifflota d’un
air artiste qui lui allait comme un chapeau haut de forme.
--C’est tout, vieux?
--Minute! répéta-t-il férocement. Je monte donc vers le canal,--si
j’ose, dit-il avec une recherche incisive, appeler canal cette mare
infecte, cette soupe de moustiques et de bouse... Passons. Je m’en vais
donc à la Cour du Pâté, et...
--Et?...
Il tourna vers moi, sans me voir, un sourire vindicatif.
--J’avoue que je n’ai d’abord pas aimé particulièrement qu'_ils_ fassent
de la première cour,--devant la grille, derrière les écuries aux
chevaux--une espèce de préau à sécher la lessive... Oui, j’avoue!...
Mais je n’y ai pas trop fait attention, parce que j’attendais le “moment
de la grille”.
--Quel moment de la grille?
Il claqua des doigts, impatienté.
--Voyons... Tu vois le loquet de la grille?
Comme si j’allais le saisir,--de fer noir, poli et fondu--je le vis en
effet...
--Bon. Depuis toujours, quand on le tourne comme ça,--il mimait--et
qu’on laisse aller la grille, alors elle s’ouvre par son propre poids,
et en tournant elle dit...
--“_I-î-îan..._” chantâmes-nous d’une seule voix, sur quatre notes.
--Oui, dit mon frère en faisant danser fébrilement son genou gauche.
J’ai tourné... J’ai laissé aller la grille... J’ai écouté... Tu sais ce
qu'_ils_ ont fait?
--Non...
--_Ils_ ont huilé la grille, dit-il froidement.
Il partit presque aussitôt. Il n’avait pas autre chose à me dire. Il
recroisa les membranes humides de son grand vêtement, et s’en alla,
dépossédé de quatre notes, son oreille musicienne tendue en vain,
désormais, vers la plus délicate offrande, composée par un huis ancien,
un grain de sable, une trace de rouille, et dédiée au seul enfant
sauvage qui en fût digne.
* * * * *
--Où en es-tu avec Mérimée?
--Il me doit dix sous.
--Tiens!... s’étonnait l’aîné.
--Oui, repartait le cadet, mais moi je redois trois francs.
--Sur qui?
--Sur un Victor Hugo.
--Quel volume?
--_Chansons des rues et des bois_, et je ne sais quoi d’autre... Ah! le
chameau!
--Et encore, triomphait l’aîné, tu as dû lire ça à la va-vite! Verse les
trois francs!
--Où veux-tu que je les prenne? Je n’ai pas le sou.
--Demande à maman.
--Oh...
--Demande à papa. Dis-lui que c’est pour acheter des cigarettes et que
tu les lui demandes en cachette de maman, il te les donnera.
--Mais s’il ne me les donne pas?
--Alors, à l’amende. Cinq sous pour le retard!
Les deux sauvages, qui lisaient comme autrefois lisaient les adolescents
de quatorze et de dix-sept ans, c’est-à-dire avec excès, avec égarement,
le jour, la nuit, au sommet des arbres, dans les fenils, avaient frappé
d’interdit le mot “mignonne”, qu’ils prononçaient “minionne”, avec une
affreuse grimace tordue, suivie d’une imitation de nausée. Recensé dans
chaque livre nouveau, chaque «mignonne», voué à l’exécration, créditait
de deux sous une cagnotte. En revanche, un livre “vierge” rapportait dix
sous à son lecteur. Le contrat jouait depuis deux mois, et l’argent,
s’il en restait au bout du semestre, paierait des bombances, des filets
à papillons, une nasse à goujons...
Mon jeune âge--huit ans--m’écartait de la combinaison. Au dire des deux
frères, il y avait trop peu de temps que je ne grattais plus pour les
manger, au long des chandelles, les “coulures” en forme de longues
larmes, et les deux garçons m’appelaient encore “enfant de Cosaque”.
Pourtant je savais dire “minionne” en tordant la bouche, et m’efforcer
ensuite de vomir, et j’apprenais à coter des romanciers selon les
nouveaux statuts.
--Dickens rend beaucoup, disait un sauvage.
--Dickens ne devrait pas compter, rechignait l’autre, c’est une
traduction. Le traducteur nous empile.
--Alors Edgar Poe non plus ne compte pas?
--Heu... Le bon sens commanderait d’exclure aussi les livres d’Histoire,
qui “payent” dix sous à coup sûr. La Révolution n’est pas
“mignonne”--beûh!--Charlotte Corday n’est pas “mignonne”--beûh!--Mérimée
devrait être exclu, en tant qu’auteur de la _Chronique de Charles IX_.
--Alors qu’est-ce que tu fais du _Collier de la Reine_?
--Il joue. C’est du roman pur.
--Et les Balzac sur Catherine de Médicis?