Oui, tous quatre, nous autres enfants, nous avons gêné mon père. En

est-il autrement dans les familles où l’homme, passant l'âge de l’amour,

demeure épris de sa compagne? Nous avons, toute sa vie, troublé le

tête-à-tête que mon père rêvait... L’esprit pédagogique peut rapprocher

un père de ses enfants. A défaut d’une tendresse, beaucoup plus

exceptionnelle qu’on ne l’admet généralement, un homme s’attache à ses

fils par le goût orgueilleux d’enseigner. Mais Jules-Joseph Colette,

homme instruit, ne faisait parade d’aucune science. Pour “Elle”, il

avait d’abord aimé briller, jusqu’au jour où, l’amour grandissant, mon

père quitta jusqu’à l’envie d’éblouir “Sido”.

J’irais droit au coin de terre où fleurissaient les perce-neige, dans le

jardin. La rose, le treillage qui la portait, je les peindrais de

mémoire, ainsi que le trou dans le mur, la dalle usée. La figure de mon

père reste indécise, intermittente. Dans le grand fauteuil de repos, il

est resté assis. Les deux miroirs ovales du pince-nez ouvert brillent

sur sa poitrine, et sa singulière lèvre en margelle dépasse un peu,

rouge, sa moustache qui rejoint sa barbe. Là il est fixé, à jamais.

Mais ailleurs il erre et flotte, troué, barré de nuages, visible par

fragments. Sa main blanche ne saurait m’échapper, surtout depuis que je

tiens mal mon pouce, en dehors, comme lui, et que comme cette main mes

mains froissent, roulent, anéantissent le papier avec une fureur

explosive. Et la colère donc... Je ne parlerai pas de mes colères, qui

me viennent de lui. Mais qu’on aille voir seulement, à Saint-Sauveur,

l’état dans lequel mon père mit, de deux coups de son pied unique, le

chambranle de la cheminée en marbre...

J’épèle, en moi, ce qui est l’apport de mon père, ce qui est la part

maternelle. Le capitaine Colette n’embrassait pas les enfants: sa fille

prétend que le baiser les fane. S’il m’embrassait peu, du moins il me

jetait en l’air, jusqu’au plafond que je repoussais des deux mains et

des genoux, et je criais de joie. Sa force musculaire était grande,

ménagée et dissimulée d’une manière féline, et sans doute entretenue par

une frugalité qui déconcertait nos bas-bourguignons: du pain, du café,

beaucoup de sucre, un demi-verre de vin, force tomates, des

aubergines... Il se résigna à prendre un peu de viande comme un remède,

passé soixante-dix ans. Sédentaire, ce méridional, tout blanc dans sa

peau de satin, n’engraissa jamais.

--Italien!... Homme au couteau!

Ainsi invectivait ma mère, quand elle n’était pas contente de lui, ou

bien quand l’extraordinaire jalousie de son fidèle amant se faisait

jour. De fait, s’il n’a jamais tué personne, un poignard, dont le manche

de corne cachait un ressort, ne quittait jamais la poche de mon père,

qui méprisait l’arme à feu.

Les fausses colères du Midi tiraient de lui des grondements, des jurons

grandiloquents, auxquels nous n’accordions aucune importance. Mais comme

j’ai frémi, une fois, d’entendre mélodieuse la voix de sa fureur

véritable! J’avais onze ans.

Ma mystérieuse demi-sœur venait de se marier, à sa guise, si mal et si

tristement qu’elle n’espérait plus que la mort: elle avala je ne sais

quels cachets et le voisin vint prévenir ma mère. Mon père et ma sœur ne

s’étaient guère liés en quelque vingt années. Mais mon père, qui

regardait souffrir “Sido”, dit sans élever le ton, et d’un accent

enchanteur:

--Allez dire au mari de _ma_ fille, au docteur R..., que, s’il ne sauve

pas cette enfant, ce soir il aura cessé de vivre.

Quelle suavité! Je fus saisie d’enthousiasme. Le beau son, plein,

musical comme le chant de la mer en courroux! N’eût été la douleur de

“Sido”, j’aurais regagné, dansant, le jardin, et allègrement espéré la

juste mort du docteur R...

* * * * *

Mal connu, méconnu... “Ton incorrigible gaîté!” s’écriait ma mère. Ce

n’était pas reproche, mais étonnement. Elle le croyait gai, parce qu’il

chantait. Mais, moi qui siffle dès que je suis triste, moi qui scande

les pulsations de la fièvre ou les syllabes d’un nom dévastateur sur les

variations sans fin d’un thème, je voudrais qu’elle eût compris que la

suprême offense, c’est la pitié. Mon père et moi, nous n’acceptons pas

la pitié. Notre carrure la refuse. A présent, je me tourmente, à cause

de mon père, car je sais qu’il eut, mieux que toutes les séductions, la

vertu d'être triste à bon escient, et de ne jamais se trahir.

Sauf qu’il nous fit souvent rire, sauf qu’il contait bien, qu’emporté

par son rythme il “brodait” avec hardiesse, sauf cette mélodie qui

s’élevait de lui, l’ai-je vu gai? Il allait, précédé, protégé par son

chant.

_Rayons dorés, tièdes zéphyrs..._

fredonnait-il en descendant notre rue déserte. Ainsi “Elle” ignorerait,

en l’entendant venir, que Laroche, fermier des Lamberts, refusait

impudemment de payer son fermage, et qu’un prête-nom du même Laroche

avançait à mon père,--sept pour cent d’intérêts pour six mois--une somme

indispensable...

“_Par quel charme, dis-moi, m’as-tu donc enchanté?_

_Quand je te vois, je crois que c’est par ton sourire_...”

Qui donc eût pu croire que ce baryton, agile encore sur sa béquille et

sa canne, pousse devant lui sa romance comme une blanche haleine

d’hiver, afin qu’elle détourne de lui l’attention?

Il chante: “Elle” oubliera peut-être aujourd’hui de lui demander s’il a

pu emprunter cent louis sur sa pension d’officier amputé? Quand il

chante, Sido l’écoute malgré elle, et ne l’interrompt pas...

“_Les rendez-vous de noble compagnie_

_Se donnent tous dans ce charmant-ant séjour,_

_Et doucement on y passe la vie_ (bis)

_En célébrant le champagne et l’amour_! (ter)”

S’il jette trop haut, aux murs de la rue de l’Hospice, le _grupetto_, le

point d’orgue final, et quelques _cocottes_ de fantaisie, ma mère

apparaîtra sur le seuil, scandalisée, riante:

--Oh! Colette!... Dans la rue!...

... et moyennant peut-être deux ou trois grivoiseries, du genre

ordinaire, décochées à une jeune voisine, “Sido” froncera son sourcil

clairsemé de Joconde, et chassera d’elle le douloureux refrain qui ne

franchit pas ses lèvres: “Il va falloir vendre la Forge... vendre la

Forge... Mon Dieu, vendre la Forge aussi, après les Mées, les Choslins,

les Lamberts...”

Gai? Et pourquoi eût-il été, sincèrement, gai? Il avait besoin de vivre

au sein d’une chaude approbation, après avoir eu besoin, dans sa

jeunesse, de mourir publiquement et avec gloire. Réduit à son village et

à sa famille, envahi et borné par son grand amour, il livra le plus vrai

de lui-même à des étrangers, à des amis lointains. Un de ses compagnons

d’armes, le colonel Godchot, vit encore, et garde des lettres, redit des

mots du capitaine Colette... Etrange silence d’un homme qui parlait

volontiers: il ne contait pas ses faits d’armes. C’est le capitaine

Fournès, et le soldat Lefèvre, tous deux du 1ᵉʳ zouaves, qui ont

transmis au colonel Godchot des “mots” de mon père. Dix-huit cent

cinquante-neuf... Guerre d’Italie... Mon père, à 29 ans, tombe, la

cuisse gauche arrachée, devant Melegnano. Fournès et Lefèvre s’élancent,

le rapportent: “Où voulez-vous qu’on vous mette, mon capitaine?”

--Au milieu de la place, sous le drapeau!

Il n’a conté, à aucun des siens, cette parole, cette heure où il espéra

mourir parmi le tonnerre et l’amour des hommes. Il ne nous a jamais dit,

à nous, comment il gisait à côté de “son vieux Maréchal” (Mac-Mahon). Il

ne m’a jamais parlé, à moi, de la seule longue et grave maladie qui

m’ait atteinte. Mais voici que des lettres de lui (je l’apprends vingt

ans après sa mort) sont pleines de mon nom, du mal de la “petite”...

Trop tard, trop tard... C’est le mot des négligents, des enfants et des

ingrats. Non que je me sente plus coupable qu’une autre “enfant”, au

contraire. Mais n’aurais-je pas dû forcer, quand il était vivant, sa

dignité goguenarde, sa frivolité de commande? Ne valions-nous pas, lui

et moi, l’effort réciproque de nous mieux connaître?

* * * * *

Il était poète, et citadin. La campagne, où ma mère semblait se

sustenter de toute sève, et reprendre vie chaque fois qu’en se baissant

elle en touchait la terre, éteignait mon père, qui s’y comporta en

exilé.

Elle nous sembla parfois scandaleuse, la sociabilité qui l’appelait vers

la politique des villages, les conseils municipaux, la candidature au

conseil général, vers les assemblées, les comités régionaux où l’humaine

rumeur répond à la voix humaine. Injustes, nous lui en voulions

vaguement de ne pas assez nous ressembler, à nous qui nous dilations

d’aise loin des hommes.

Je m’avise à présent qu’il cherchait à nous plaire, lorsqu’il organisait

des “parties de campagne”, comme font les habitants des villes. La

vieille victoria bleue emportait famille, victuailles et chiens

jusqu’aux bords d’un étang, Moutiers, Chassaing, ou la jolie flaque

forestière de la Guillemette qui nous appartenait. Mon père manifestait

le “sens du dimanche”, le besoin urbain de fêter un jour entre les sept

jours, au point qu’il se munissait de cannes à pêche, et de sièges

pliants.

Au bord de l’étang, il essayait une humeur joviale qui n’était pas son

humeur joviale de la semaine; il débouchait plaisamment la bouteille de

vin, s’accordait une heure de pêche à la ligne, lisait, dormait un

moment, et nous nous ennuyions, nous autres, sylvains aux pieds légers,

entraînés à battre le pays sans voiture, et regrettant, devant le poulet

froid, nos en-cas de pain frais, d’ail et de fromage. La libre forêt,

l’étang, le ciel double exaltaient mon père, mais à la manière d’un

noble décor. Plus il évoquait

_... le bleu Titarèse, et le golfe d’argent..._

plus nous devenions taciturnes--je parle des deux garçons et de

moi--nous qui n’accordions déjà plus d’autre aveu, à notre culte

bocager, que le silence.

Assise au bord de l’étang, entre son mari et ses enfants sauvages, seule

ma mère semblait recueillir mélancoliquement le bonheur de compter,

gisants contre elle, sur l’herbe fine et jonceuse rougie de bruyère, ses

bien-aimés... Loin du coup de sonnette importun, loin de l’anxieux

fournisseur impayé, loin des voix cauteleuses, un cirque parfait de

bouleaux et de chênes enfermait--j’excepte l’infidèle fille aînée--son

œuvre et son tourment. Courant en risées sur les cimes des arbres, le

vent franchissait la brèche ronde, touchait rarement l’eau. Les dômes

des mousserons rosés crevaient le léger terreau, gris d’argent, qui

nourrit les bruyères, et ma mère parlait de ce qu’elle et moi nous

aimions le mieux.

Elle contait les sangliers des anciens hivers, les loups encore présents

dans la Puysaie et la Forterre, le loup d’été, maigre, qui suivit, cinq

heures durant, la victoria. “Si j’avais su quoi lui donner à manger...

Il aurait bien mangé du pain...” A toutes les côtes, il s’asseyait pour

laisser à la voiture son avance d’une cinquantaine de mètres. De le

sentir, la jument était furieuse, un peu plus c’est elle qui l’eût

attaqué...

--Tu n’avais pas peur?

--Peur? Non. Ce pauvre grand loup gris, sec, affamé, sous un soleil de

plomb... D’ailleurs j’étais avec mon premier mari. C’est lui aussi, mon

premier mari, qui en chassant a vu le renard noyer ses puces. Une

touffe d’herbes entre les dents, le renard est entré le derrière le

premier, peu à peu, peu à peu, dans l’eau, jusqu’au museau...

Paroles innocentes, enseignements maternels que donnent aussi, à leurs

petits, l’hirondelle, la mère lièvre, la chatte... Récits délicieux,

dont mon père ne retenait qu’un mot: “mon premier mari...”, et il

appuyait sur “Sido” ce regard bleu gris dans lequel personne n’a jamais

pu lire... Que lui importaient, d’ailleurs, le renard, le muguet, la

baie mûre, l’insecte? Il les aimait dans des livres, nous disait leurs

noms scientifiques, et dehors les croisait sans les reconnaître... Il

louait, sous le nom de “rose”, toute corolle épanouie, il prononçait l’o

bref, à la provençale, en pinçant, entre le pouce et l’index, une “roz”

invisible...

Le soir tombait enfin sur notre dimanche-aux-champs. De cinq, nous

n’étions, souvent, plus que trois: mon père, ma mère et moi. Le rempart

circulaire des bois assombris avait résorbé les deux longs garçons

osseux, mes frères.

--Nous les rattraperons sur la route, en revenant, disait mon père.

Mais ma mère secouait la tête: ses garçons ne rentraient que par des

sentes de traverse, des prés marécageux et bleus; coupant par les

sablières, les ronciers, ils sautaient le mur au fond du jardin... Elle

se résignait à les trouver chez nous, à la maison, un peu saignants, un

peu loqueteux; elle reprenait sur l’herbe les reliefs du repas, quelques

champignons frais cueillis, le nid de mésange vide, la cartilagineuse

éponge cloisonnée, œuvre d’une colonie de guêpes, le bouquet sauvage,

des cailloux empreints d’ammonites fossiles, le grand chapeau de “la

petite”, et mon père, encore agile, remontait, d’un saut d’échassier,

dans la victoria.

C’est ma mère qui caressait la jument noire, qui offrait à ses dents

jaunies des pousses tendres, et qui essuyait les pattes du chien

pataugeur. Je n’ai jamais vu mon père toucher un cheval. Nulle curiosité

ne l’a attiré vers un chat, penché sur un chien. Jamais un chien ne lui

a obéi...

--Allons, monte! ordonnait à Moffino la belle voix du capitaine.

Mais le chien, contre le marchepied de la voiture, battait de la queue

froidement, et regardait ma mère...

--Monte, animal! Qu’est-ce que tu attends? répétait mon père.

“J’attends _l’ordre_”, semblait répondre le chien.

--Eh! saute! lui criais-je.

Il ne se le faisait pas dire deux fois.

--C’est très curieux, constatait ma mère.

--Ça prouve seulement la bêtise de ce chien, répliquait mon père.

Mais nous n’en croyions rien, “nous autres”, et mon père, au fond, se

sentait secrètement humilié.

Les genêts jaunes, bottelés, faisaient queue de paon derrière nous dans

la capote de la vieille voiture. Mon père, en approchant du village,

reprenait son fredon défensif, et nous avions sans doute l’air très

heureux, car l’air heureux était notre suprême et mutuelle politesse...

Soir commençant, fumées courantes sur le ciel, fiévreuse première

étoile, est-ce que tout, autour de nous, n’était pas aussi grave et

aussi tremblant que nous-mêmes? Un homme, banni des éléments qui

l’avaient jadis porté, rêvait amèrement...

Amèrement,--maintenant j’en suis sûre. Il faut du temps à l’absent pour

prendre sa vraie forme en nous. Il meurt,--il mûrit, il se fixe. “C’est

donc toi? Enfin... Je ne t’avais pas compris.” Il n’est jamais trop

tard, puisque j’ai pénétré ce que ma jeunesse me cachait autrefois: mon

brillant, mon allègre père nourrissait la tristesse profonde des

amputés. Nous n’avions presque pas conscience qu’il lui manquât, coupée

en haut de la cuisse, une jambe. Qu’eussions-nous dit à le voir soudain

marcher comme tout le monde?

Ma mère elle-même ne l’avait connu qu’étayé de béquilles, preste, et

rayonnant d’insolence amoureuse. Mais elle ignorait, faits d’armes

exceptés, l’homme qui datait d’avant elle, le Saint-Cyrien beau danseur,

le lieutenant solide comme un “bois-debout”--ainsi l’on nomme, dans mon

pays natal, l’antique billot, la rouelle de chêne au grain serré que

n’entame pas le hachoir. Elle ignorait quand elle le suivait des yeux,

que ce mutilé avait autrefois pu courir à la rencontre de tous les

risques. Amèrement, le plus ailé de lui-même s’élançait encore,

lorsqu’assis, et sa chanson suave aux lèvres, il restait aux côtés de

“Sido”.

L’amour, et rien d’autre... Il n’avait gardé qu’elle. Autour d’eux, le

village, les champs, les bois,--le désert... Il pensait qu’au loin ses

amis, ses camarades continuaient. D’un voyage à Paris, il revint l’œil

voilé, parce que Davout d’Auerstaedt, grand chancelier de la Légion

d’Honneur, lui avait enlevé son ruban rouge pour le remplacer par une

rosette.

--Tu ne pouvais pas me la demander, vieux?

--Je n’avais pas demandé le ruban non plus, répondit légèrement mon

père.

Mais il nous conta la scène d’une voix enrouée. Où situer la source de

son émotion? Il portait cette rosette, généreusement épanouie, à sa

boutonnière. Le buste droit, le bras posé sur la barre de sa béquille,

il paradait, dans notre vieille voiture, dès l’entrée du village, pour

les premiers passants de la Gerbaude. Rêvait-il aux divisionnaires qui

marchaient sans étais et défilaient sur des chevaux, Février,

Désandré--Fournès qui l’avait sauvé et le nommait encore, délicatement,

“mon capitaine”... Un mirage de Sociétés savantes, peut-être de

politique, de tribunes, de chatoyante algèbre... Un mirage de joies

d’homme...

--Tu es si humain! lui disait parfois ma mère, avec un accent

d’indéfinissable suspicion.

Elle ajoutait, pour ne le point trop blesser:

--Oui, tu comprends, tu étends la main pour savoir s’il pleut.

* * * * *

Il était grivois en anecdotes. La présence de ma mère arrêtait sur ses

lèvres l’histoire toulonnaise, ou africaine. Elle, vive en paroles, se

modérait chastement devant lui. Mais, distraite, entraînée par un rythme

familier, elle se surprenait à fredonner des “sonneries” dont les textes

furent transmis, sans altération, des armées impériales aux armées

républicaines.

--Ne nous gênons plus, disait mon père derrière le _Temps_ déployé.

--Oh... suffoquait ma mère. Pourvu que la petite n’ait pas entendu!

--Pour la petite, repartait mon père, ça n’a pas d’importance...

Et il attachait sur sa créature choisie l’extraordinaire regard gris

bleu, plein de bravade, qui ne versait ses secrets à personne, mais qui

avouait parfois: “J’ai des secrets.”

J’essaie, seule, d’imiter ce regard de mon père. Il m’arrive d’y réussir

assez bien, surtout quand je m’en sers pour me mesurer avec un tourment

caché. Tant est efficace le secours de l’insulte à ce qui vous domine le

mieux, et grand le plaisir de fronder un maître: “Je mourrai peut-être

de toi, mais crois bien que j’y mettrai le plus de temps possible...”

“La petite, ça n’a pas d’importance...” Quelle candeur, voyez, et comme

il butait contre son amour, son seul amour! Je lui plaisais cependant,

par des traits où il se fût reconnu, mais il me distinguait mal. Il

perdait, peu à peu, le don d’observer, la faculté de comparer. Je

n’avais pas plus de treize ans quand je remarquai que mon père cessait

de voir, au sens terrestre du mot, sa “Sido” elle-même...

--Encore une robe neuve? s’étonnait-il. Peste, Madame!

Interloquée, “Sido” le reprenait sans gaîté:

--Neuve? Colette, voyons!... Où as-tu les yeux?

Elle pinçait entre deux doigts une soie élimée, une “visite” perlée de

jais...

--Trois ans, Colette, tu m’entends? Elle a trois ans!... Et ce n’est pas

fini! ajoutait-elle avec une hâte fière. Teinte en bleu marine...

Mais il ne l’écoutait plus. Il l’avait déjà jalousement rejointe, dans

quelque lieu élu où elle portait chignon à boucles anglaises et corsage

ruché de tulle, ouvert en cœur. En vieillissant, il ne tolérait même

plus qu’elle eût mauvaise mine, qu’elle fût malade. Il lui jetait des

“Allons! allons!” comme à un cheval qu’il avait seul le droit de

surmener. Et elle allait...

Je ne les ai jamais surpris à s’embrasser avec abandon. D’où leur venait

tant de pudeur? De “Sido”, assurément. Mon père n’y eût pas mis tant de

façons... Attentif à tout ce qui venait d’elle, il écoutait son pas vif,

l’arrêtait au passage:

--Paye! lui ordonnait-il en désignant sa pommette nue au-dessus de sa

barbe. Ou on ne passe pas.

Elle “payait”, au vol, d’un baiser vif comme une piqûre, et s’enfuyait,

irritée, si mes frères ou moi l’avions vue “payer”.

Une seule fois, en été, un jour que ma mère enlevait de la table le

plateau du café, je vis la tête, la lèvre grisonnantes de mon père, au

lieu de réclamer le péage familier, penchées sur la main de ma mère avec

une dévotion fougueuse, hors de l'âge, et telle que “Sido”, muette,

autant que moi empourprée, s’en alla sans un mot. J’étais petite encore,

assez vilaine, occupée comme on l’est à treize ans de toutes choses dont

l’ignorance pèse, dont la découverte humilie. Il me fut bon de

connaître, et de me remettre en mémoire, par moments, cette complète

image de l’amour: une tête d’homme, déjà vieux, abîmée dans un baiser

sur une petite main de ménagère, gracieuse et ridée.

Il trembla, longtemps, de la voir mourir avant lui. C’est une pensée

commune aux amants, aux époux bien épris, un souhait sauvage qui bannit

toute idée de pitié. “Sido”, avant la mort de mon père, me parlait de

lui, aisément soulevée au-dessus de nous:

--Il ne faut pas que je meure avant lui. Il ne le faut absolument pas!

Vois-tu que je me laisse mourir, et qu’il se tue, et qu’il se manque? Je

le connais..., disait-elle d’un air de jeune fille.

Elle rêvait un peu, les yeux sur la petite rue de Châtillon-Coligny, ou

sur le carré de jardin prisonnier.

--Moi, je risque moins, tu comprends. Je ne suis qu’une femme. Passé un

certain âge, une femme ne meurt presque jamais volontairement. Et puis

je vous ai, en outre. Lui, il ne vous a pas.

Car elle savait tout, et jusqu’aux préférences indicibles. Dans la

grappe pendue à ses flancs, à ses bras, mon père pesait comme nous, et

ne nous soutenait guère.

Elle fut malade, et il s’assit fréquemment près du lit. “A quelle heure,

quel jour seras-tu guérie? Gare, si tu ne guéris pas! J’aurai bientôt

fait de ne plus vivre!” Elle ne supportait pas cette pensée d’homme, sa

menace, son exigence sans merci. Pour lui échapper, elle tournait de

côté et d’autre sa tête sur l’oreiller, comme elle fit plus tard pour

secouer les derniers liens.

--Mon Dieu, Colette, tu me tiens chaud, se plaignait-elle. Tu remplis

toute la chambre. Un homme est toujours déplacé au chevet d’une femme.

Va dehors! Va voir s’il y a des oranges pour moi chez l’épicier... Va

demander à M. Rosimond de me prêter la _Revue des Deux-Mondes_... Mais

marche doucement, le temps est orageux, tu reviendrais en moiteur!...

Il obéissait, l’aisselle remontée sur sa béquille.

--Tu vois? disait ma mère derrière lui. Tu vois cet air de vêtement vide

qu’il prend quand je suis malade?

Sous la fenêtre, en s’en allant, il éclaircissait sa voix pour qu’elle

l’entendît:

“_Je pense à toi, je te vois, je t’adore,_

_A tout instant, à toute heure, en tout lieu,_

_Je pense à toi quand je revois l’aurore,_

_Je pense à toi quand je ferme les yeux._”

--Tu l’entends? Tu l’entends?... disait-elle fiévreusement.

Mais sa malice supérieure rajeunissait soudain tout son visage; et elle

se penchait hors de son lit:

--Ton père? Tu veux savoir ce que c’est que ton père? Ton père, c’est le

roi des maîtres-chanteurs!

Elle guérit,--elle guérissait toujours. Mais quand on lui enleva un

sein, et quatre ans après, l’autre sein, mon père conçut d’elle une

méfiance terrible, quoiqu’elle guérît encore, chaque fois. Pour une

arête de poisson qui, restée au gosier de ma mère, l’obligeait à tousser

violemment, les joues congestionnées et les yeux pleins de larmes, mon

père, d’un coup de poing assené sur la table, dispersa en éclats son

assiette, et cria furieusement:

--Ça va finir?

Elle ne s’y trompa point et l’apaisa avec une délicatesse

miséricordieuse, des mots plaisants, de voltigeants regards. J’emploie

toujours ces mots: “voltigeant regard”, quand il s’agit d’elle.

L’hésitation, le besoin d’un tendre aveu, le devoir de mentir

l’obligeaient à battre des paupières, tandis qu’allaient, venaient

précipitamment ses prunelles grises. Ce trouble, cette fuite vaine des

prunelles poursuivies par un regard d’homme bleu gris comme le plomb

fraîchement coupé, c’est tout ce qui me fut révélé de la passion qui

lia, pour leur vie entière, “Sido” et le Capitaine.

* * * * *

Sido; suivi de Les vrilles de la vigne · 第 2 / 11 段