SIDO _suivi de_ LES VRILLES DE LA VIGNE
_Paru dans Le Livre de Poche_:
CLAUDINE À L’ÉCOLE.
CLAUDINE À PARIS.
CLAUDINE S’EN VA.
CHÉRI.
LA CHATTE.
L’INGÉNUE LIBERTINE.
LA VAGABONDE.
GIGI.
LA MAISON DE CLAUDINE.
COLETTE
DE L’ACADÉMIE GONCOURT
_Sido_
suivi de
_Les Vrilles de la Vigne_
HACHETTE
© _Librairie Hachette, 1901._
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.
I
--Et pourquoi cesserais-je d'être de mon village? Il n’y faut pas
compter. Te voilà bien fière, mon pauvre Minet-Chéri, parce que tu
habites Paris depuis ton mariage. Je ne peux pas m’empêcher de rire en
constatant combien tous les Parisiens sont fiers d’habiter Paris, les
vrais parce qu’ils assimilent cela à un titre nobiliaire, les faux parce
qu’ils s’imaginent avoir monté en grade. A ce compte-là, je pourrais me
vanter que ma mère est née boulevard Bonne-Nouvelle! Toi, te voilà comme
le pou sur ses pieds de derrière parce que tu as épousé un Parisien. Et
quand je dis un Parisien... Les vrais Parisiens d’origine ont moins de
caractère dans la physionomie. On dirait que Paris les efface!
Elle s’interrompait, levait le rideau de tulle qui voilait la fenêtre:
--Ah! voici Mlle Thévenin qui promène en triomphe, dans toutes les rues,
sa cousine de Paris. Elle n’a pas besoin de le dire, que cette dame
Quériot vient de Paris: beaucoup de seins, les pieds petits, et des
chevilles trop fragiles pour le poids du corps; deux ou trois chaînes de
cou, les cheveux très bien coiffés... Il ne m’en faut pas tant pour
savoir que cette dame Quériot est caissière dans un grand café. Une
caissière parisienne ne pare que sa tête et son buste, le reste ne voit
guère le jour. En outre, elle ne marche pas assez et engraisse de
l’estomac. Tu verras beaucoup, à Paris, ce modèle de femme-tronc.
Ainsi parlait ma mère, quand j’étais moi-même, autrefois, une très
jeune femme. Mais elle avait commencé, bien avant mon mariage, de donner
le pas à la province sur Paris. Mon enfance avait retenu des sentences,
excommunicatoires le plus souvent, qu’elle lançait avec une force
d’accent singulière. Où prenait-elle leur autorité, leur suc, elle qui
ne quittait pas, trois fois l’an, son département? D’où lui venait le
don de définir, de pénétrer, et cette forme décrétale de l’observation?
Ne l’eussé-je pas tenu d’elle, qu’elle m’eût donné, je crois, l’amour de
la province, si par province on n’entend pas seulement un lieu, une
région éloignés de la capitale, mais un esprit de caste, une pureté
obligatoire des mœurs, l’orgueil d’habiter une demeure ancienne,
honorée, close de partout, mais que l’on peut ouvrir à tout moment sur
ses greniers aérés, son fenil empli, ses maîtres façonnés à l’usage et à
la dignité de leur maison.
En vraie provinciale, ma charmante mère, “Sido”, tenait souvent ses yeux
de l'âme fixés sur Paris. Théâtres de Paris, modes, fêtes de Paris, ne
lui étaient ni indifférents, ni étrangers. Tout au plus les aimait-elle
d’une passion un peu agressive, rehaussée de coquetteries, bouderies,
approches stratégiques et danses de guerre. Le peu qu’elle goûtait de
Paris, tous les deux ans environ, l’approvisionnait pour le reste du
temps. Elle revenait chez nous lourde de chocolat en barre, de denrées
exotiques et d’étoffes en coupons, mais surtout de programmes de
spectacles et d’essence à la violette, et elle commençait de nous
peindre Paris dont tous les attraits étaient à sa mesure, puisqu’elle ne
dédaignait rien.
En une semaine elle avait visité la momie exhumée, le musée agrandi, le
nouveau magasin, entendu le ténor et la conférence sur la _Musique
birmane_. Elle rapportait un manteau modeste, des bas d’usage, des gants
très chers. Surtout elle nous rapportait son regard gris voltigeant,
son teint vermeil que la fatigue rougissait, elle revenait ailes
battantes, inquiète de tout ce qui, privé d’elle, perdait la chaleur et
le goût de vivre. Elle n’a jamais su qu’à chaque retour l’odeur de sa
pelisse en ventre-de-gris, pénétrée d’un parfum châtain clair, féminin,
chaste, éloigné des basses séductions axillaires, m'ôtait la parole et
jusqu’à l’effusion.
D’un geste, d’un regard elle reprenait tout. Quelle promptitude de main!
Elle coupait des bolducs roses, déchaînait des comestibles coloniaux,
repliait avec soin les papiers noirs goudronnés qui sentaient le
calfatage. Elle parlait, appelait la chatte, observait à la dérobée mon
père amaigri, touchait et flairait mes longues tresses pour s’assurer
que j’avais brossé mes cheveux... Une fois qu’elle dénouait un cordon
d’or sifflant, elle s’aperçut qu’au géranium prisonnier contre la vitre
d’une des fenêtres, sous le rideau de tulle, un rameau pendait, rompu,
vivant encore. La ficelle d’or à peine déroulée s’enroula vingt fois
autour du rameau rebouté, étayé d’une petite éclisse de carton... Je
frissonnai, et crus frémir de jalousie, alors qu’il s’agissait seulement
d’une résonance poétique, éveillée par la magie du secours efficace
scellé d’or...
Il ne lui manquait, pour être une provinciale type, que l’esprit de
dénigrement. Le sens critique, en elle, se dressait vigoureux,
versatile, chaud et gai comme un jeune lézard. Elle happait au vol le
trait marquant, la tare, signalait d’un éclair des beautés obscures, et
traversait, lumineuse, des cœurs étroits.
--Je suis rouge, n’est-ce pas? demandait-elle au sortir de quelque âme
en forme de couloir.
Elle était rouge en effet. Les pythonisses authentiques, ayant plongé
au fond d’autrui, émergent à demi suffoquées. Une visite banale,
parfois, la laissait cramoisie et sans force aux bras du grand fauteuil
capitonné, en reps vert.
--Ah! ces Vivenet!... Que je suis fatiguée... Ces Vivenet, mon Dieu!
--Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, maman?
J’arrivais de l’école, et je marquais ma petite mâchoire, en croissants,
dans un talon de pain frais, comblé de beurre et de gelée de
framboises...
--Ce qu’ils m’ont fait? Ils sont venus. Que m’auraient-ils fait d’autre,
et de pire? Les deux jeunes époux en visite de noces, flanqués de la
mère Vivenet... Ah! ces Vivenet!
Elle ne m’en disait guère plus, mais plus tard, quand mon père rentrait,
j’écoutais le reste.
--Oui, contait ma mère, des mariés de quatre jours! Quelle inconvenance!
des mariés de quatre jours, cela se cache, ne traîne pas dans les rues,
ne s’étale pas dans des salons, ne s’affiche pas avec une mère de la
jeune mariée ou du jeune marié... Tu ris? Tu n’as aucun tact. J’en suis
encore rouge, d’avoir vu cette jeune femme de quatre jours. Elle était
gênée, elle, au moins. Un air d’avoir perdu son jupon, ou de s'être
assise sur un banc frais peint. Mais lui, l’homme... Une horreur. Des
pouces d’assassin, et une paire de tout petits yeux embusqués au fond de
ses deux grands yeux. Il appartient à un genre d’hommes qui ont la
mémoire des chiffres, qui mettent la main sur leur cœur quand ils
mentent et qui ont soif l’après-midi, ce qui est un signe de mauvais
estomac et de caractère acrimonieux.
--Pan! applaudissait mon père.
Bientôt j’avais mon tour, pour avoir sollicité la permission de porter
des chaussettes l’été.
--Quand auras-tu fini de vouloir imiter Mimi Antonin dans tout ce
qu’elle fait, chaque fois qu’elle vient en vacances chez sa grand-mère?
Mimi Antonin est de Paris, et toi d’ici. C’est l’affaire des enfants de
Paris de montrer l’été leurs flûtes, sans bas, et l’hiver leurs
pantalons trop courts et de pauvres petites fesses rouges. Les mères
parisiennes remédient à tout, quand leurs enfants grelottent, par un
petit tour de cou en mongolie blanche. Par les très grands froids, elles
ajoutent une toque assortie. Et puis on ne commence pas à onze ans à
porter des chaussettes. Avec les mollets que je t’ai faits? Mais tu
aurais l’air d’une sauteuse de corde, et il ne te manquerait qu’une
sébile en fer blanc.
Ainsi parlait-elle, et sans chercher jamais ses mots ni quitter ses
armes, j’appelle armes ses deux paires de “verres”, un couteau de poche,
souvent une brosse à habits, un sécateur, de vieux gants, parfois le
sceptre d’osier, épanoui en raquette trilobée, qu’on nomme “tapette” et
qui sert à fouetter les rideaux et les meubles. La fantaisie de ma mère
ne pliait que devant les dates qu’on fête, en province, par les
nettoyages à fond, la lessive, l’embaumement des lainages et des
fourrures. Mais elle ne se plaisait ni au fond des placards, ni dans la
funèbre poudre du camphre, qu’elle remplaçait d’ailleurs par quelques
cigares coupés en berlingots, les culots des pipes d’écume de mon père,
et de grosses araignées qu’elle enfermait dans l’armoire giboyeuse,
refuge des mites d’argent.
C’est qu’elle était agile et remuante, mais non ménagère appliquée;
propre, nette, dégoûtée, mais loin du génie maniaque et solitaire qui
compte les serviettes, les morceaux de sucre et les bouteilles pleines.
La flanelle en mains, et surveillant la servante qui essuyait
longuement les vitres en riant au voisin, il lui échappait des cris
nerveux, d’impatients appels à la liberté.
--Quand j’essuie longtemps et avec soin mes tasses de Chine,
disait-elle, je me sens vieillir...
Elle atteignait, loyale, la fin de la tâche. Alors elle franchissait les
deux marches de notre seuil, entrait dans le jardin. Sur-le-champ
tombaient son excitation morose et sa rancune. Toute présence végétale
agissait sur elle comme un antidote, et elle avait une manière étrange
de relever les roses par le menton pour les regarder en plein visage.
--Vois comme cette pensée ressemble au roi Henri VIII d’Angleterre, avec
sa barbe ronde, disait-elle. Au fond, je n’aime pas beaucoup ces figures
de reîtres qu’ont les pensées jaunes et violettes...
* * * * *
Dans mon quartier natal, on n’eût pas compté vingt maisons privées de
jardin. Les plus mal partagées jouissaient d’une cour, plantée
ou non, couverte ou non de treilles. Chaque façade cachait un
“jardin-de-derrière” profond, tenant aux autres jardins-de-derrière par
des murs mitoyens. Ces jardins-de-derrière donnaient le ton au village.
On y vivait l’été, on y lessivait; on y fendait le bois l’hiver, on y
besognait en toute saison, et les enfants, jouant sous les hangars,
perchaient sur les ridelles des chars à foin dételés.
Les enclos qui jouxtaient le nôtre ne réclamaient pas de mystère: la
déclivité du sol, des murs hauts et vieux, des rideaux d’arbres
protégeaient notre “jardin d’en haut” et notre “jardin d’en bas”. Le
flanc sonore de la colline répercutait les bruits, portait, d’un atoll
maraîcher cerné de maisons à un “parc d’agrément”, les nouvelles.
De notre jardin, nous entendions, au Sud, Miton éternuer en bêchant et
parler à son chien blanc dont il teignait, au 14 juillet, la tête en
bleu et l’arrière-train en rouge. Au Nord, la mère Adolphe chantait un
petit cantique en bottelant des violettes pour l’autel de notre église
foudroyée, qui n’a plus de clocher. A l’Est, une sonnette triste
annonçait chez le notaire la visite d’un client... Que me parle-t-on de
la méfiance provinciale? Belle méfiance! Nos jardins se disaient tout.
Oh! aimable vie policée de nos jardins! Courtoisie, aménité de potager à
“fleuriste” et de bosquet à basse-cour! Quel mal jamais fût venu
par-dessus un espalier mitoyen, le long des faîtières en dalles plates
cimentées de lichen et d’orpin brûlant, boulevard des chats et des
chattes? De l’autre côté, sur la rue, les enfants insolents musaient,
jouaient aux billes, troussaient leurs jupons, au-dessus du ruisseau;
les voisins se dévisageaient et jetaient une petite malédiction, un
rire, une épluchure dans le sillage de chaque passant, les hommes
fumaient sur les seuils et crachaient... Gris de fer, à grands volets
décolorés, notre façade à nous ne s’entrouvrait que sur mes gammes
malhabiles, un aboiement de chien répondant aux coups de sonnette, et le
chant des serins verts en cage.
Peut-être nos voisins imitaient-ils, dans leurs jardins, la paix de
notre jardin où les enfants ne se battaient point, où bêtes et gens
s’exprimaient avec douceur, un jardin où, trente années durant, un mari
et une femme vécurent sans élever la voix l’un contre l’autre...
Il y avait dans ce temps-là de grands hivers, de brûlants étés. J’ai
connu, depuis, des étés dont la couleur, si je ferme les yeux, est celle
de la terre ocreuse, fendillée entre les tiges du blé et sous la géante
ombelle du panais sauvage, celle de la mer grise ou bleue. Mais aucun
été, sauf ceux de mon enfance, ne commémore le géranium écarlate et la
hampe enflammée des digitales. Aucun hiver n’est plus d’un blanc pur à
la base d’un ciel bourré de nues ardoisées, qui présageaient une tempête
de flocons plus épais, puis un dégel illuminé de mille gouttes d’eau et
de bourgeons lancéolés... Ce ciel pesait sur le toit chargé de neige des
greniers à fourrages, le noyer nu, la girouette, et pliait les oreilles
des chattes... La calme et verticale chute de neige devenait oblique, un
faible ronflement de mer lointaine se levait sur ma tête encapuchonnée,
tandis que j’arpentais le jardin, happant la neige volante... Avertie
par ses antennes, ma mère s’avançait sur la terrasse, goûtait le temps,
me jetait un cri:
--La bourrasque d’Ouest! Cours! Ferme les lucarnes du grenier!... La
porte de la remise aux voitures!... Et la fenêtre de la chambre du fond!
Mousse exalté du navire natal, je m’élançais, claquant des sabots,
enthousiasmée si du fond de la mêlée blanche et bleu noir, sifflante, un
vif éclair, un bref roulement de foudre, enfants d’Ouest et de Février,
comblaient tous deux un des abîmes du ciel... Je tâchais de trembler, de
croire à la fin du monde.
Mais dans le pire du fracas ma mère, l’œil sur une grosse loupe cerclée
de cuivre, s’émerveillait, comptant les cristaux ramifiés d’une poignée
de neige qu’elle venait de cueillir aux mains même de l’Ouest rué sur
notre jardin...
* * * * *
O géraniums, ô digitales... Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là
en rampe allumés au long de la terrasse, c’est de votre reflet que ma
joue d’enfant reçut un don vermeil. Car “Sido” aimait au jardin le
rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte,
des hortensias et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le
coqueret-alkékenge, encore qu’elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur
pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais... A contre-cœur elle
faisait pacte avec l’Est: “Je m’arrange avec lui”, disait-elle. Mais
elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les
cardinaux et collatéraux, ce point glacé, traître, aux jeux meurtriers.
Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques bégonias, et des crocus
mauves, veilleuses des froids crépuscules.
Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par
un junko-biloba--je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes
camarades d’école, qui les séchaient entre les pages de l’atlas--tout le
chaud jardin se nourrissait d’une lumière jaune, à tremblements rouges
et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet dépendaient,
dépendent encore d’un sentimental bonheur ou d’un éblouissement optique.
Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc
tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits... Car j’aimais
tant l’aube, déjà, que ma mère me l’accordait en récompense. J’obtenais
qu’elle m’éveillât à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier
vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans
le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les
groseilles barbues.
A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et
confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu
par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien
fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles
que tout le reste de mon corps... J’allais seule, ce pays mal pensant
était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je
prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma
connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil
encore ovale, déformé par son éclosion...
Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée “Beauté,
Joyau-tout-en-or”; elle regardait courir et décroître sur la pente son
œuvre,--“chef-d’œuvre”, disait-elle. J’étais peut-être jolie; ma mère et
mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord... Je l’étais
à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris
par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon
retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants
endormis.
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d’avoir
mangé mon saoul, pas avant d’avoir, dans les bois, décrit un grand
circuit de chien qui chasse seul, et goûté l’eau de deux sources
perdues, que je révérais. L’une se haussait hors de la terre par une
convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son
lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous la
terre. L’autre source, presque invisible, froissait l’herbe comme un
serpent, s’étalait secrète au centre d’un pré où des narcisses, fleuris
en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de
feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu’à
parler d’elles je souhaite que leur saveur m’emplisse la bouche au
moment de tout finir, et que j’emporte, avec moi, cette gorgée
imaginaire...
* * * * *
Entre les points cardinaux auxquels ma mère dédiait des appels directs,
des répliques qui ressemblaient, ouïes du salon, à de brefs soliloques
inspirés, et les manifestations, généralement botaniques, de sa
courtoisie;--entre Cèbe et la rue des Vignes, entre la mère Adolphe et
Mᵉ de Fourolles, une zone de points collatéraux, moins précise et moins
proche, prenait contact avec nous par des sons et des signaux étouffés.
Mon imagination, mon orgueil enfantins situaient notre maison au centre
d’une rose de jardins, de vents, de rayons, dont aucun secteur
n’échappait tout à fait à l’influence de ma mère.
Bien que ma liberté, à toute heure, dépendît d’une escalade facile--une
grille, un mur, un “toiton” incliné--l’illusion et la foi me revenaient
dès que j’atterrissais, au retour, sur le gravier du jardin. Car, après
la question: “D’où viens-tu?...” et le rituel froncement de sourcils, ma
mère reprenait son tranquille, son glorieux visage de jardin, beaucoup
plus beau que son soucieux visage de maison. De par sa suzeraineté et sa
sollicitude, les murs grandissaient, des terres inconnues remplaçaient
les enclos que j’avais sautillant de mur à mur, de branche à branche,
aisément franchis, et j’assistais aux prodiges familiers:
--C’est vous que j’entends, Cèbe? criait ma mère. Avez-vous vu ma
chatte?
Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui
tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron,
et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard
gris, son visage couleur de pomme d’automne. Sa voix frappait-elle
l’oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du
noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes?... O
surprise, ô certitude... D’une nue à gauche une voix de prophète enrhumé
versait un: “Non, Madame Colê...ê...tte!” qui semblait traverser à
grand-peine une barbe en anneaux, des pelotes de brumes, et glisser sur
des étangs fumants de froid. Ou bien:
--“Oui...î...î, Madame Colê...ê...tte”, chantait à droite une voix
d’ange aigrelet, probablement branché sur le cirrus fusiforme qui
naviguait à la rencontre de la jeune lune. “Elle vous a entendu... ûe...
Elle pâ...â...sse par le li... lâs...”
--Merci! criait ma mère, au jugé. Si c’est vous, Cèbe, rendez-moi donc
mon piquet et mon cordeau à repiquages! J’en ai besoin pour aligner les
laitues. Et faites doucement, je suis contre les hortensias!
Apport de songe, fruit d’une lévitation magique, jouet de sabbat, le
piquet, quenouillé de ses dix mètres de cordelette, voyageait par les
airs, tombait couché aux pieds de ma mère...
D’autres fois, elle vouait à des génies subalternes, invisibles, une
fraîche offrande. Fidèle au rite, elle renversait la tête, consultait le
ciel:
--Qui veut de mes violettes doubles rouges? criait-elle.
--Moi, Madame Colê... ê... tte! répondait l’inconnaissable de l’Est,
plaintif et féminin.
--Prenez!
Le petit bouquet, noué d’une feuille aqueuse de jonquille, volait en
l’air, recueilli avec gratitude par l’Orient plaintif.
--Qu’elles sentent donc bon! Dire que je n’arrive pas à élever les
pareîl...eî...lles!
“Naturellement”, pensais-je. Et j’étais près d’ajouter: “C’est une
question de climats...”
* * * * *
Levée au jour, parfois devançant le jour, ma mère accordait aux points
cardinaux, à leurs dons comme à leurs méfaits, une importance
singulière. C’est à cause d’elle, par tendresse invétérée, que dès le
matin, et du fond du lit je demande: “D’où vient le vent?” A quoi l’on
me répond: “Il fait bien joli... C’est plein de passereaux dans le
Palais-Royal... Il fait vilain... Un temps de saison.” Il me faut
maintenant chercher la réponse en moi-même, guetter la course du nuage,
le ronflement marin de la cheminée, réjouir ma peau du souffle d’Ouest,
humide, organique et lourd de significations comme la double haleine
divergente d’un monstre amical. A moins que je ne me replie haineusement
devant la bise d’Est, l’ennemi, le beau-froid-sec et son cousin du Nord.
Ainsi faisait ma mère, coiffant de cornets en papier toutes les petites
créatures végétales assaillies par la lune rousse: “Il va geler, la
chatte danse”, disait-elle.
Son ouïe, qu’elle garda fine, l’informait aussi, et elle captait des
avertissements éoliens.
--Écoute sur Moutiers! me disait-elle.
Elle levait l’index, et se tenait debout entre les hortensias, la pompe
et le massif de rosiers. Là, elle centralisait les enseignements
d’Ouest, par-dessus la clôture la plus basse.
--Tu entends?... Rentre le fauteuil, ton livre, ton chapeau: il pleut
sur Moutiers. Il pleuvra ici dans deux ou trois minutes seulement.
Je tendais mes oreilles “sur Moutiers”; de l’horizon venaient un bruit
égal de perles versées dans l’eau et la plate odeur de l’étang criblé de
pluie, vannée sur ses vases verdâtres... Et j’attendais, quelques
instants, que les douces gouttes d’une averse d’été, sur mes joues, sur
mes lèvres, attestassent l’infaillibilité de celle qu’un seul être au
monde--mon père--nommait “Sido”.
Des présages, décolorés par sa mort, errent encore autour de moi. L’un
tient au Zodiaque, l’autre est purement botanique: quelques signes
jouent avec les vents, les lunaisons, les eaux souterraines. C’est à
cause d’eux que ma mère trouvait Paris fastidieux, car ils n’étaient
libres, efficaces, péremptoires, qu’au plein air de notre province.
--Pour vivre à Paris, me confiait-elle, il m’y faudrait un beau jardin.
Et encore!... Ce n’est pas dans un jardin de Paris que je pourrais
cueillir et coudre pour toi, sur un petit carton, les grands grains
d’avoine barbue, qui sont de si sensibles baromètres.
Je me gourmande d’avoir égaré, jusqu’au dernier, ces baromètres
rustiques, grains d’avoine dont les deux barbes, aussi longues que
celles des crevettes-bouquet, viraient, crucifiées sur un carton, à
gauche, à droite, prédisant le sec et le mouillé. “Sido” n’avait point
sa pareille pour feuilleter, en les comptant, les pelures micacées des
oignons.
--Une... deux... trois robes! Trois robes sur l’oignon!
Elle laissait choir lunettes ou binocle sur ses genoux, ajoutait
pensivement:
--C’est signe de grand hiver. Je ferai habiller de paille la pompe.
D’ailleurs, la tortue s’est déjà enterrée. Et les écureuils, autour de
la Guillemette, ont volé les noix et les noisettes en quantité pour
leurs provisions. Les écureuils savent toujours tout.
Annonçait-on, dans un journal, le dégel? Ma mère haussait l’épaule,
riait de mépris:
--Le dégel? Les météorologues de Paris ne m’en apprendront pas! Regarde
les pattes de la chatte!
Frileuse, la chatte en effet pliait sous elle des pattes invisibles, et
serrait fortement les paupières.
--Pour un petit froid passager, continuait “Sido”, la chatte se roule en
turban, le nez contre la naissance de la queue. Pour un grand froid,
elle gare la plante de ses pattes de devant et les roule en manchon.
Sur des gradins de bois peints en vert, elle entretenait toute l’année
des reposoirs de plantes en pots, géraniums rares, rosiers nains,
reines-des-prés aux panaches de brume blanche et rose, quelques “plantes
grasses” poilues et trapues comme des crabes, des cactus meurtriers...
Un angle de murs chauds gardait des vents sévères son musée d’essais,
des godets d’argile rouge où je ne voyais que terre meuble et dormante.
--Ne touche pas!
--Mais rien ne pousse!
--Et qu’en sais-tu? Est-ce toi qui en décides? Lis, sur les fiches de
bois qui sont plantées dans les pots! Ici, graines de lupin bleu; là, un
bulbe de narcisse qui vient de Hollande; là, graines de physalis; là,
une bouture d’hibiscus--mais non, ce n’est pas une branche morte!--et
là, des semences de pois de senteur dont les fleurs ont des oreilles
comme des petits lièvres. Et là... Et là...
--Et là?...
Ma mère rejetait son chapeau en arrière, mordillait la chaîne de son
lorgnon, m’interrogeait avec ingénuité:
--Je suis bien ennuyée... je ne sais plus si c’est une famille de bulbes
de crocus, que j’ai enterrés, ou bien une chrysalide de paon-de-nuit...
--Il n’y a qu’à gratter, pour voir...
Une main preste arrêtait la mienne--que n’a-t-on moulé, peint, ciselé
cette main de “Sido”, brunie, tôt gravée de rides par les travaux
ménagers, le jardinage, l’eau froide et le soleil, ses doigts longs bien
façonnés en pointe, ses beaux ongles ovales et bombés...
--A aucun prix! Si c’est la chrysalide, elle mourra au contact de l’air;
si c’est le crocus, la lumière flétrira son petit rejet blanc,--et tout
sera à recommencer! Tu m’entends bien? Tu n’y toucheras pas?
--Non, maman...
A ce moment, son visage, enflammé de foi, de curiosité universelle,
disparaissait sous un autre visage plus âgé, résigné et doux. Elle
savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir, et
qu’à son exemple je fouillerais, jusqu’à son secret, la terre du pot à
fleurs. Elle savait que j’étais sa fille, moi qui ne pensais pas à notre
ressemblance, et que déjà je cherchais, enfant, ce choc, ce battement
accéléré du cœur, cet arrêt du souffle: la solitaire ivresse du
chercheur de trésor. Un trésor, ce n’est pas seulement ce que couvent la
terre, le roc ou la vague. La chimère de l’or et de la gemme n’est qu’un
informe mirage: il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce
que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché...
J’allais donc, grattant à la dérobée le jardin d’essai, surprendre la
griffe ascendante du cotylédon, le viril surgeon que le printemps
chassait de sa gaine. Je contrariais l’aveugle dessein que poursuit la
chrysalide d’un noir brun bilieux et la précipitais d’une mort passagère
au néant définitif.
--Tu ne comprends pas... Tu ne peux pas comprendre. Tu n’es qu’une
petite meurtrière de huit ans... de dix ans... Tu ne comprends rien
encore à ce qui veut vivre...
Je ne recevais pas, en paiement de mes méfaits, d’autre punition.
Celle-là m’était d’ailleurs assez dure.
“Sido” répugnait à toute hécatombe de fleurs. Elle qui ne savait que
donner, je l’ai pourtant vue refuser les fleurs qu’on venait parfois
quêter pour parer un corbillard ou une tombe. Elle se faisait dure,
fronçait les sourcils et répondait “non” d’un air vindicatif.
--Mais c’est pour le pauvre M. Enfert, qui est mort hier à la nuit! La
pauvre Mme Enfert fait peine, elle dit qu’elle voudrait voir partir son
mari sous les fleurs, que ce serait sa consolation! Vous qui avez de si
belles roses-mousse, madame Colette...
--Mes roses-mousse! Quelle horreur! Sur un mort!
Après ce cri, elle se reprenait et répétait:
--Non. Personne n’a condamné mes roses à mourir en même temps que M.
Enfert.
Mais elle sacrifiait volontiers une très belle fleur à un enfant très
petit, un enfant encore sans parole, comme le petit qu’une mitoyenne de
l’Est lui apporta par orgueil, un jour, dans notre jardin. Ma mère blâma
le maillot trop serré du nourrisson, dénoua le bonnet à trois pièces,
l’inutile fichu de laine, et contempla à l’aise les cheveux en anneaux
de bronze, les joues, les yeux noirs sévères et vastes d’un garçon de
dix mois, plus beau vraiment que tous les autres garçons de dix mois.
Elle lui donna une rose cuisse-de-nymphe-émue qu’il accepta avec
emportement, qu’il porta à sa bouche et suça, puis il pétrit la fleur
dans ses puissantes petites mains, lui arracha des pétales, rebordés et
sanguins à l’image de ses propres lèvres...
--Attends, vilain! dit sa jeune mère.
Mais la mienne applaudissait, des yeux et de la voix, au massacre de la
rose, et je me taisais, jalouse...
Elle refusait régulièrement aussi de prêter géraniums doubles,
pélargoniums, lobélias, rosiers nains et reines-des-prés aux reposoirs
de la Fête-Dieu, car elle s’écartait,--baptisée, mariée à l’église--des
puérilités et des fastes catholiques. J’obtins d’elle la permission de
suivre le catéchisme entre onze et douze ans, et les cantiques du
“Salut”.
Le premier mai, comme mes camarades de catéchisme, je couchai le lilas,
la camomille et la rose devant l’autel de la Vierge, et je revins fière
de montrer un “bouquet béni”. Ma mère rit de son rire irrévérencieux,
regarda ma gerbe qui attirait les hannetons au salon jusque sous la
lampe:
--Crois-tu qu’il ne l’était pas déjà, avant?
Je ne sais d’où lui venait son éloignement de tout culte. J’aurais dû
m’en enquérir. Mes biographes, que je renseigne peu, la peignent tantôt
sous les traits d’une rustique fermière, tantôt la traitent de “bohème
fantaisiste”. L’un d’eux, à ma stupeur, va jusqu’à l’accuser d’avoir
écrit des œuvrettes littéraires destinées à la jeunesse!
Au vrai, cette Française vécut son enfance dans l’Yonne, son adolescence
parmi des peintres, des journalistes, des virtuoses de la musique, en
Belgique, où s’étaient fixés ses deux frères aînés, puis elle revint
dans l’Yonne et s’y maria, deux fois. D’où, de qui lui furent remis sa
rurale sensibilité, son goût fin de la province? Je ne saurais le dire.
Je la chante, de mon mieux. Je célèbre la clarté originelle qui, en
elle, refoulait, éteignait souvent les petites lumières péniblement
allumées au contact de ce qu’elle nommait “le commun des mortels”. Je
l’ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les
merles, car l’Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué
d’éternuements en série, ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en
vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de
jours après, je trouvais ma mère sous l’arbre, passionnément immobile,
la tête à la rencontre du ciel d’où elle bannissait les religions
humaines...
--Chut!... Regarde...
Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait
le jus, déchiquetait la chair rosée...
--Qu’il est beau!... chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de
sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce
tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu’il n’attrape que
les plus mûres...
--Mais, maman, l’épouvantail...
--Chut!... L’épouvantail ne le gêne pas...
--Mais, maman, les cerises!...
Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie:
--Les cerises?... Ah! oui, les cerises...
Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris,
un dédain dansant qui me foulait avec tout le reste, allègrement... Ce
ne fut qu’un moment,--non pas un moment unique. Maintenant que je la
connais mieux, j’interprète ces éclairs de son visage. Il me semble
qu’un besoin d’échapper à tout et à tous, un bond vers le haut, vers une
loi écrite par elle seule, pour elle seule, les allumait. Si je me
trompe, laissez-moi errer.
Sous le cerisier, elle retomba encore une fois parmi nous, lestée de
soucis, d’amour, d’enfants et de mari suspendus, elle redevint bonne,
ronde, humble devant l’ordinaire de sa vie:
--C’est vrai, les cerises...
Le merle était parti, gavé, et l’épouvantail hochait au vent son gibus
vide.
* * * * *
--J’ai vu, me contait-elle, moi qui te parle, j’ai vu neiger au mois de
juillet.
--Au mois de juillet!
--Oui. Un jour comme celui-ci.
--Comme celui-ci...
Je répétais la fin de ses phrases. J’avais déjà la voix plus grave que
la sienne, mais j’imitais sa manière. Je l’imite encore.
--Oui. Comme celui-ci, dit ma mère en soufflant sur un flocon
impondérable d’argent, arraché au pelage de la chienne havanaise qu’elle
peignait. Le flocon, plus fin que le verre filé, s’embarqua mollement
sur un petit ruisseau d’air ascendant, monta jusqu’au toit, se perdit
dans un excès de lumière...
--Il faisait beau, reprit ma mère, beau et bon. Vint une saute de vent,
une queue d’orage que la saute de vent emmena et bloqua sur l’Est
naturellement; une petite grêle très froide, puis une chute de grosse
neige épaisse et lourde... Des roses couvertes de neige, des cerises
mûres et des tomates sous la neige... Des géraniums rouges qui n’avaient
pas eu le temps de refroidir et qui fondaient la neige à mesure qu’elle
les couvrait... Ce sont des tours de celui-là...
Elle désignait, du coude, et menaçait du menton le siège altier,
l’invisible lit de justice de son ennemi, l’Est, que je cherchai
par-delà les chaudes nues croulantes et blanches du bel été...
--Mais j’ai vu bien autre chose! reprenait ma mère.
--Autre chose?...
Peut-être avait-elle rencontré, un jour,--montant vers Bel-Air, ou sur
la route de Thury,--l’Est lui-même? Peut-être un grand pied violacé, la
mare gelée d’une prunelle immense avaient-ils, pour qu’elle me les
décrivît, divisé les nuages?...
--J’étais grosse de ton frère Léo, et je promenais la jument avec la
victoria.
--La même jument que maintenant?
--Naturellement, la même jument. Tu n’as que dix ans. Crois-tu qu’on
change de jument comme de chemise? La nôtre était alors une très belle
jument, un peu jeune, que je laissais quelquefois mener par Antoine.
Mais je montais dans la victoria, pour la rassurer.
Je me souviens que je voulus demander: “Pour rassurer qui?” Je me
retins, jalouse de garder intactes la foi et l’incertitude d’une
équivoque: pourquoi la présence de ma mère n’eût-elle pas rassuré la
victoria?
--... Tu comprends, quand elle entendait ma voix, elle se sentait plus
tranquille...
Mais certainement, très tranquille, et tout étalée, en drap bleu entre
ses deux lanternes riches, à couronnes de cuivre découpées en trèfles...
Une figure de victoria tranquillisée... Parfaitement!
--Dieu, que tu as l’air bête en ce moment, ma fille!... Tu m’écoutes?
--Oui, maman...
--Donc, nous avions fait un grand tour, par une de ces chaleurs! J’étais
énorme, et je me trouvais lourde. Nous rentrions au pas, et j’avais
coupé des genêts fleuris, je me rappelle... Nous voilà arrivés à la
hauteur du cimetière,--non, ce n’est pas une histoire de
revenants,--quand un nuage, un vrai nuage du Sud, marron roux, avec un
petit ourlet de mercure tout autour, se met à monter plus vite dans le
ciel, tonne un bon coup, et crève en eau comme un seau percé! Antoine
descend et veut lever la capote pour m’abriter. Je lui dis: “Non, le
plus pressé c’est de tenir la jument à la tête: si la grêle vient, elle
s’emballera pendant que vous lèverez la capote.” Il tient la jument qui
dansait un peu sur place, mais je lui parlais, tu comprends, comme s’il
n’avait pas plu ni tonné, je lui parlais sur un ton de beau temps et de
promenade au pas. Et je recevais un _agas_ d’eau incroyable, sur ma
malheureuse petite ombrelle en soie... Le nuage passé, j’étais assise
dans un bain de siège, Antoine trempé, et la capote pleine d’eau, d’une
eau chaude, une eau à dix-huit ou vingt degrés. Et quand Antoine a voulu
vider la capote, nous y avons trouvé quoi? Des grenouilles, minuscules,
vivantes, au moins trente grenouilles apportées à travers les airs par
un caprice du Sud, par une trombe chaude, une de ces tornades dont le
pied en pas de vis ramasse et porte à cent lieues un panache de sable,
de graines, d’insectes... J’ai vu cela, moi, oui!
Elle brandissait le peigne de fer qui servait à carder la chevelure de
la havanaise et les angoras. Elle ne s’étonnait pas que des prodiges
météorologiques l’eussent attendue au passage, et tutoyée.
Vous croirez sans peine qu’à l’appel de “Sido” le vent du Sud se levait
devant les yeux de mon âme, tors sur son pas de vis, empanaché de
graines, de sable, de papillons morts, racine au désert de Libye... Sa
tête indistincte et désordonnée s’agitait, secouant l’eau et la pluie de
grenouilles tièdes... Je suis capable encore de le voir.
--Mais que tu as donc l’air bête aujourd’hui, ma fille!... D’ailleurs
tu es beaucoup plus jolie quand tu as l’air bête. C’est dommage que cela
t’arrive si rarement. Tu pèches déjà, comme moi, par excès d’expression.
J’ai toujours l’air, quand j’égare mon dé, d’avoir perdu un parent
bien-aimé... Quand tu prends l’air bête, tu as les yeux plus grands, la
bouche entr’ouverte, et tu rajeunis... A quoi penses-tu?
--A rien, maman...
--Je ne te crois pas, mais c’est très bien imité. Vraiment très bien, ma
fille. Tu es un miracle de gentillesse et de fadeur!
Je tressaillais, je rougissais sous la louange piquante, l’œil acéré, la
voix aux finales hautes et justes. Elle ne m’appelait “ma fille” que
pour souligner une critique ou une réprimande... Mais la voix, le regard
étaient prompts à changer:
--O mon Joyau-tout-en-or! Ce n’est pas vrai, tu n’es ni bête ni jolie,
tu es seulement ma petite fille incomparable!... Où vas-tu?
Comme à tous les inconstants l’absolution me donnait des ailes, et
dûment embrassée, légère, j’apprêtais déjà ma fuite.
--Ne t’en va pas loin à cette heure-ci! Le soleil se couche dans...
Elle ne consultait pas la montre, mais la hauteur du soleil sur
l’horizon, et la fleur du tabac ou le datura, assoupis tout le jour et
que le soir éveillait.
--... dans une demi-heure, le tabac blanc embaume déjà... Veux-tu porter
des aconits, des ancolies et des campanules chez Adrienne Saint-Aubin,
et lui rendre la _Revue des Deux-Mondes_?... Change de ruban, mets-en un
bleu pâle... Tu as un teint pour le bleu pâle, ce soir.
Changer de ruban--jusqu’à l'âge de vingt-deux ans on m’a vue coiffée de
ce large ruban, noué autour de ma tête, “à la Vigée-Lebrun”, disait ma
mère--et porter un message de fleurs: ainsi ma mère m’avertissait que
j’étais, pendant une heure, un jour, particulièrement jolie, et qu’elle
s’enorgueillissait de moi. Le ruban en papillon épanoui au-dessus du
front, quelques cheveux ramenés sur les tempes, je prenais les fleurs à
mesure que “Sido” les coupait.
--Maintenant va! Donne les ancolies doubles à Adrienne Saint-Aubin. Le
reste à qui tu voudras, dans notre voisinage. Sur l’Est, il y a
quelqu’un de malade, la mère Adolphe... Si tu entres chez elle...
Elle n’avait pas le temps de finir sa phrase que je reculais, d’un saut,
renâclant comme une bête devant l’odeur et l’image de la maladie... Ma
mère me retenait par le bout d’une de mes tresses, et son soudain visage
sauvage, libre de toute contrainte, de charité, d’humanité, bondissait
hors de son visage quotidien. Elle chuchotait:
--Tais-toi!... Je sais... Moi aussi... Mais il ne faut pas le dire. Il
ne faut jamais le dire! Va... Va maintenant. Tu t’es encore mis cette
nuit un papier à papillotes sur le front, hein, mâtine? Enfin...
Elle lâchait ma rêne de cheveux, s’éloignait de moi pour me mieux voir:
--Va leur montrer ce que je sais faire!
Mais, quoi qu’elle m’eût recommandé, je n’entrais pas chez la malade de
l’Est. Je passais la rue comme un gué, en sautant de l’un à l’autre
caillou pointu, et je ne m’arrêtais que chez la singulière amie de ma
mère, chez “Adrienne”.
Les enfants et les neveux que celle-ci a laissés n’auront pas gardé
d’elle un souvenir plus vif que n’est le mien. Vive, guetteuse et
somnolente, un bel œil jaune de gitane sous les cheveux crépus, elle
errait avec une sorte de lyrisme agreste, une exigence quotidienne de
nomade. Sa maison lui ressemblait par le désordre et par une grâce qui
se refuse aux sites et aux êtres policés. Pour fuir l’humide et
funéraire pénombre, la verdure étouffante, roses et glycines, dans son
jardin, escaladaient les ifs, gagnaient le soleil par des efforts
d’ascension et des dépenses d’énergie qui réduisaient leurs tiges-mères,
étirées, à une nudité de reptiles... Mille roses, réfugiées au sommet
des arbres, fleurissaient hors d’atteinte, parmi des glycines à longues
gouttes de fleurs et des bigonniers pourpres, victorieux ennemis des
clématites épuisées...
Sous cette chevelure, la maison d’Adrienne suffoquait aux heures
chaudes. Sûre d’y trouver des piles de livres éboulés, des champignons
cueillis à l’aube, des fraises sauvages, des ammonites fossiles, et,
selon la saison, des truffes grises de Puisaye, je m’y glissais à la
manière d’un chat. Mais un chat hésite, et demeure interdit devant un
plus chat. La présence d’Adrienne, son indifférence, un secret
étincelant et bien gardé au fond de ses prunelles jaunes, je les
supportais avec un trouble chagrin que je cotais peut-être à son prix.
Elle mettait, à me négliger, une sorte d’art sauvage, et sa bohémienne,
son universelle indifférence me blessait comme une rigueur d’exception.
Quand ma mère et Adrienne allaitaient, la première sa fille, la seconde
son fils, elles échangèrent un jour, par jeu, leurs nourrissons. Parfois
Adrienne m’interpellait en riant: “Toi que j’ai nourrie de mon lait!...”
Je rougissais si follement que ma mère fronçait les sourcils, et
cherchait sur mon visage la cause de ma rougeur. Comment dérober à ce
lucide regard, gris de lame et menaçant, l’image qui me tourmentait: le
sein brun d’Adrienne et sa cime violette et dure...
Oubliée chez Adrienne entre des cubes vacillants de livres--toute la
collection de la _Revue des Deux-Mondes_, entre autres--entre les tomes
innombrables d’une vieille bibliothèque médicale à odeur de cave, entre
des coquillages géants, des simples à demi secs, des pâtées de chat
aigries, le chien Perdreau, le matou noir à masque blanc qui s’appelait
“Colette” et mangeait le chocolat cru, je tressaillais à un appel venu
par-dessus les ifs entravés de roses et les thuyas étiques que
paralysait un python de glycine... Dans notre maison, surgissant d’une
fenêtre comme pour annoncer le feu ou les voleurs, ma mère criait mon
nom... Etrange culpabilité d’une enfant sans reproche: je courais,
j’apprêtais un air simple, un essoufflement d’étourdie...
--Si longtemps chez Adrienne?
Pas un mot de plus, mais quel accent! Tant de clairvoyance et de
jalousie en “Sido”, tant de confusion en moi refroidirent, à mesure que
je grandissais, l’amitié des deux femmes. Elles n’eurent jamais
d’altercation, rien ne s’expliqua entre ma mère et moi. Qu’eussions-nous
expliqué? Adrienne se gardait de m’attirer ou de me retenir. Ce n’est
pas toujours par l’amour que la captation commence. J’avais dix ans,
onze ans...
Il m’a fallu beaucoup de temps pour que j’associasse un gênant souvenir,
une certaine chaleur de cœur, la déformation féerique d’un être et de sa
demeure, à l’idée d’une première séduction.
“Sido” et mon enfance, l’une et l’autre, l’une par l’autre furent
heureuses au centre de l’imaginaire étoile à huit branches, dont chacune
portait le nom d’un des points cardinaux et collatéraux. Ma douzième
année vit arriver la mauvaise fortune, les départs, les séparations.
Réclamée par de quotidiens et secrets héroïsmes, ma mère appartint moins
à son jardin, à sa dernière enfant...
J’aurais volontiers illustré ces pages d’un portrait photographique.
Mais il m’eût fallu une “Sido” debout, dans le jardin, entre la pompe,
les hortensias, le frêne pleureur et le très vieux noyer. Là je l’ai
laissée, quand je dus quitter ensemble le bonheur et mon plus jeune âge.
Là, je l’ai pourtant revue, un moment furtif du printemps de 1928.
Inspirée et le front levé, je crois qu’à cette même place elle convoque
et recueille encore les rumeurs, les souffles et les présages qui
accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la Rose des
Vents.
II
LE CAPITAINE
Cela me semble étrange, à présent, que je l’aie si peu connu. Mon
attention, ma ferveur, tournées vers “Sido”, ne s’en détachaient que par
caprices. Ainsi faisait-il, lui, mon père. Il contemplait “Sido”. En y
réfléchissant, je crois qu’elle aussi l’a mal connu. Elle se contentait
de quelques grandes vérités encombrantes: il l’aimait sans mesure,--il
la ruina dans le dessein de l’enrichir--elle l’aimait d’un invariable
amour, le traitait légèrement dans l’ordinaire de la vie, mais
respectait toutes ses décisions.
Derrière ces évidences aveuglantes, un caractère d’homme n’apparaissait
que par échappées. Enfant, qu’ai-je su de lui? Qu’il construisait pour
moi, à ravir, des “maisons de hannetons” avec fenêtres et portes vitrées
et aussi des bateaux. Qu’il chantait. Qu’il dispensait--et cachait--les
crayons de couleur, le papier blanc, les règles en palissandre, la
poudre d’or, les larges pains à cacheter blancs que je mangeais à
poignées... Qu’il nageait, avec sa jambe unique, plus vite et mieux que
ses rivaux à quatre membres...
Mais je savais aussi qu’il ne s’intéressait pas beaucoup, en apparence
du moins, à ses enfants. J’écris “en apparence”. La timidité étrange des
pères, dans leurs rapports avec leurs enfants, m’a donné, depuis,
beaucoup à penser. Les deux aînés de ma mère, fille et garçon, issus
d’un premier mariage,--celle-là égarée dans le roman, à peine présente,
habitée par les fantômes littéraires des héros; celui-ci altier, tendre
en secret--l’ont gêné. Il croyait naïvement que l’on conquiert un enfant
par des dons... Il ne voulut pas reconnaître sa fantaisie musicienne et
nonchalante dans son propre fils, “le lazzarone”, comme disait ma mère.
C’est à moi qu’il accorda le plus d’importance. J’étais encore petite
quand mon père commença d’en appeler à mon sens critique. Plus tard, je
me montrai, Dieu merci, moins précoce. Mais quelle intransigeance, je
m’en souviens, chez ce juge de dix ans...
--Ecoute ça, me disait mon père.
J’écoutais, sévère. Il s’agissait d’un beau morceau de prose oratoire,
ou d’une ode, vers faciles, fastueux par le rythme, par la rime, sonores
comme un orage de montagne...
--Hein? interrogeait mon père. Je crois que cette fois-ci!... Eh bien,
parle!
Je hochais ma tête et mes nattes blondes, mon front trop grand pour être
aimable et mon petit menton en bille, et je laissais tomber mon blâme:
--Toujours trop d’adjectifs!
Alors mon père éclatait, écrasait d’invectives la poussière, la vermine,
le pou vaniteux que j’étais. Mais la vermine, imperturbable, ajoutait:
--Je te l’avais déjà dit la semaine dernière, pour l'_Ode à Paul Bert_.
Trop d’adjectifs!
Il devait, derrière moi, rire, et peut-être s’enorgueillir... Mais au
premier moment nous nous toisions en égaux, et déjà confraternels. C’est
lui, à n’en pas douter, c’est lui qui me domine quand la musique, un
spectacle de danse--et non les mots, jamais les mots!--mouillent mes
yeux. C’est lui qui se voulait faire jour, et revivre quand je
commençai, obscurément, d’écrire, et qui me valut le plus acide
éloge,--le plus utile à coup sûr:
--Aurais-je épousé la dernière des lyriques?
Lyrisme paternel, humour, spontanéité maternels, mêlés, superposés, je
suis assez sage à présent, assez fière pour les départager en moi, tout
heureuse d’un délitage où je n’ai à rougir de personne ni de rien.