Ce n'était point pour fausser le récit de Philis que Saniel avait tenu à
voir Nougarède: à quoi bon? ce serait une maladresse qui tôt ou tard
se découvrirait toute seule et tournerait alors contre lui; il aurait
voulu, avec l'autorité du médecin, expliquer que ce témoignage d'une
paralytique pouvait n'avoir pas plus d'importance que celui d'une folle.
Mais, aux premiers mots de son explication, Nougarède l'avait arrêté:
--Ce que vous dites-là est très possible, mon cher ami; mais je vous
ferai remarquer que ce n'est pas à nous de soulever des objections de ce
genre. Voilà, un témoignage qui peut sauver notre client: acceptons-le
tel qu'il est et d'où qu'il vienne. C'est l'affaire de l'accusation de
prouver que notre témoin n'a pas pu voir ce qu'il raconte avoir vu, ou
que son état mental ne lui permet pas de savoir ce qu'il dit. Et, soyez
sans crainte, les recherches ne manqueront pas. Ne donnons donc pas
nous-mêmes l'éveil de ce côté; ce serait naïf.
Ce n'était certes pas là ce que Saniel avait voulu; seulement il avait
cru devoir, en sa qualité de médecin, indiquer à quels écueils on
pouvait se heurter.
--Notre devoir, poursuivit l'avocat, est donc de manoeuvrer de façon
à les éviter, et voici comment je comprendrais le rôle de ce témoin
réellement providentiel, s'il est encore possible de le lui faire
prendre. Puisqu'il vous est venu à l'esprit, vous qui souhaitez
l'acquittement de ce pauvre garçon, que le témoignage de madame
Dammauville pouvait être vicié par cela seul qu'il émanait d'une femme
malade, il est incontestable, n'est-ce pas, que cette même idée se
présentera à ceux qui tiennent à la condamnation. Ce témoignage serait
irréfutable, il s'imposerait de telle sorte qu'on ne pourrait élever
contre lui aucun reproche, qu'il enlèverait l'acquittement à quelque
moment qu'il se produisit: c'est de cinq heures un quart à cinq heures
et demie que Caffié a été assassiné: à cinq heures un quart juste, une
femme respectable par sa position, et que ses facultés intellectuelles
aussi bien que ses facultés physiques rendent digne de toute croyance,
aurait vu dans le cabinet de Caffié un homme, qu'il est matériellement
impossible de confondre avec Florentin Cormier, tirer les rideaux de la
fenêtre et préparer ainsi le crime; elle ferait sa déposition dans ces
conditions et dans ces termes, que l'affaire serait finie: il n'y aurait
pas de juge d'instruction, après confrontation, pour envoyer Florentin
Cormier devant les assises, et y en eût-il un qu'il ne se trouverait
assurément pas dans le jury deux voix pour la condamnation. Mais ce
n'est pas ainsi que les choses se présentent et se passeront. Sans
doute, madame Dammauville porte un nom qui lui vaut crédit, surtout
au palais: son mari était un avoué estimé, un frère de celui-ci a été
notaire à Paris; ce n'est pas la première venue, il s'en faut.
--Vous êtes-vous jamais trouvé en relations avec elle? demanda Saniel.
--Jamais; je vous dis ce qui est de notoriété publique dans le monde des
affaires. Moralement, elle est donc irréprochable. Mais physiquement,
intellectuellement, en est-il de même? Pas du tout, par malheur. C'est
une femme atteinte d'une maladie qui bien souvent ne laisse intactes
ni les facultés de l'esprit ni celles des sens; sa vue peut subir des
aberrations, son esprit des hallucinations. Donc, on peut argumenter
sur ce qu'elle dit, et, s'il se trouve un médecin pour affirmer que sa
paralysie ne donne lieu ni à ces aberrations ni à ces hallucinations, il
s'en trouvera bien un autre qui contestera ces affirmations et arrivera
à une conclusion radicalement opposée. Voilà pour le témoin lui-même;
maintenant passons au témoignage. Il ne dit pas, ce témoignage, que
l'homme qui a tiré les rideaux à cinq heures un quart était fait de
telle sorte qu'il est matériellement impossible de le confondre avec
Florentin Cormier, parce qu'il était petit, ou bossu, ou chauve, ou vêtu
en rôdeur de barrière, tandis que Florentin est grand, droit, chevelu,
barbu et vêtu en monsieur; simplement, il dit que l'homme qui a tiré les
rideaux était de taille élevée, avec des cheveux longs, une barbe blonde
frisée, et vêtu en monsieur. Mais ce signalement est précisément celui
de Florentin Cormier comme il est le vôtre d'ailleurs....
--Le mien! s'écria Saniel.
--Le vôtre, comme celui de bien des gens. Et c'est là ce qui,
malheureusement pour nous, lui enlève cette irréfutabilité qu'il nous
faudrait. Comment est-elle certaine que cet homme de taille élevée, aux
cheveux longs et à la barbe frisée n'est pas Florentin Cormier, puisque
celui-ci se caractérise par cela même? Et c'est la nuit, à douze ou
quinze mètres de distance, à travers une fenêtre aux vitres obscurcies
par la poussière des paperasses et par le brouillard, que cette femme
malade, dont les yeux sont troublés, dont l'esprit est affaibli par la
souffrance, a pu, dans un espace de temps très court, alors qu'elle
n'avait aucun intérêt à se graver dans la mémoire ce qu'elle voyait,
saisir des signes certains qu'elle se rappelle aujourd'hui assez
fortement pour affirmer que l'homme qui a tiré les rideaux n'est pas
Florentin Cormier, contre qui tant de charges se sont accumulées de
divers côtés, et qui n'a pour lui que ce témoignage... que toute
personne sensée ne pourra pas ne pas trouver suspect!
--Mais c'est vrai, dit Saniel, heureux de se laisser prendre à ce
plaidoyer qui était le sien.
--Ce qui fait la vérité d'une chose, mon cher, c'est la manière de la
présenter; changeons cette manière et nous allons la fausser. Pour
arriver à la conclusion qui vous a fait dire: «C'est vrai!» je suis
parti de l'idée que dès demain le récit de madame Dammauville était
connu de la justice, qu'on entendait la brave dame dans l'instruction,
et qu'on avait tout le temps d'examiner ce témoignage que vous-même
trouvez suspect. Maintenant partons d'un point opposé. Le récit de
madame Dammauville n'est pas connu de la justice ou, s'il en transpire
quelque chose, nous nous arrangerons pour que ce quelque chose soit
tellement vague que l'instruction n'y attache que peu d'importance; et
cela est possible si nous-même ne basons pas sur ce témoignage toute une
nouvelle défense. Nous arrivons au jugement, et, quand l'instruction
a fait entendre ses témoins qui nous ont accablés: l'agent d'affaires
Savoureux, le tailleur Valérius, etc.; c'est le tour de madame
Dammauville: elle raconte simplement ce qu'elle a vu, et affirme que
l'homme qui est sur le banc des accusés n'est pas le même que celui
qui, à cinq heures un quart, a tiré les rideaux. Voyez-vous le coup de
théâtre? L'accusation ne l'a pas prévu: elle n'a pas fait d'enquête sur
la santé du témoin; elle n'a pas là de médecin tout prêt à alléguer les
troubles de la vision et de la raison; très probablement, elle ne pense
pas à la vitre obscurcie, pas plus qu'à la distance; enfin tous les
arguments qu'on pourrait nous opposer si on avait le temps de les mettre
en bon ordre manquent, et nous emportons haut la main l'acquittement.
Les choses, arrangées ainsi, étaient trop favorables à Saniel;
pour qu'il n'accueillît pas avec un sentiment de soulagement cette
combinaison qui amenait l'acquittement de Florentin plus sûrement,
semblait-il, que tout ce qu'ils avaient combiné jusqu'à ce jour pour
sa défense; cependant il lui vint à la pensée une objection qu'il
communiqua aussitôt à Nougarède:
--Voudra-t-on admettre que madame Dammauville ait gardé le silence sur
un fait aussi grave et attendu l'audience pour le révéler?
--Ce silence, elle l'a bien gardé jusqu'à hier; pourquoi ne pas lui
passer quelques jours de plus? il est évident que, si elle n'a pas
raconté ce qu'elle avait vu, c'est qu'elle avait des raisons pour se
taire, il est vraisemblable que, étant malade, elle n'a pas voulu
s'exposer aux ennuis et aux fatigues d'un interrogatoire, alors que
sa déposition, pouvait, à ses yeux, n'avoir pas grande importance.
Qu'aurait-elle révélé à l'instruction? Que l'homme qui avait commis le
crime était de grande taille, avec la barbe blonde frisée? Cet homme, la
justice le tenait, ou elle en tenait donc un, le signalement répondait
à celui-là, ce qui pour madame Dammauville était la même chose; elle
n'avait donc pas à appeler les gens de la police, le juge d'instruction;
pour leur révéler des choses... insignifiantes: pour sa tranquillité et
aussi parce qu'elle jugeait n'avoir rien d'intéressant à dire, elle n'a
pas parlé. C'est quand le hasard lui a mis sous les yeux un portrait
de l'accusé qu'elle a reconnu que la justice ne tenait pas le vrai
coupable, et alors elle a rompu le silence. Le moment où le hasard lui
a mis ce portrait sous les yeux n'est pas à préciser; je me charge
d'arranger cela. Ce n'est pas là qu'est la difficulté.
--Où la voyez-vous?
--Dans ceci: que madame Dammauville peut avoir déjà raconté son histoire
à tant de personnes qu'elle soit tombée dans le domaine public,
où l'instruction l'a ramassée; alors plus de coup de théâtre; on
l'interroge, on examine la déposition, on lui oppose tout ce que nous
disions tout à l'heure, et nous n'avons plus qu'un témoignage suspect.
La première chose à faire est donc, dès aujourd'hui, de savoir à quel
point cette histoire s'est répandue et; s'il en est temps encore,
d'empêcher qu'elle ne se répande davantage.
--Cela n'est guère facile, il me semble.
--Je crois que mademoiselle Philis peut l'obtenir. En voilà une
brave fille, vaillante, intelligente, décidée, que rien n'abat ni ne
déconcerte, et qui est la preuve vivante que nous ne valons que par la
force et la souplesse du ressort intérieur; au reste, je n'ai pas à
faire son éloge, puisque vous la connaissez mieux que moi, et ce que je
dis n'a d'autre but que d'expliquer la confiance que je mets en elle.
Puisque je ne peux pas intervenir moi-même, j'estime que personne mieux
qu'elle n'est en état d'agir sur madame Dammauville, sans l'inquiéter
comme sans la blesser, et d'amener le résultat que nous cherchons. Je
suis sûr qu'elle a déjà gagné madame Dammauville et qu'elle sera écoutée
avec sympathie.
--Voulez-vous que je lui écrive de venir vous voir demain?
--Non; le mieux serait que vous la vissiez vous-même ce soir, si cela
est possible.
--Je vais aller aux Batignolles en vous quittant.
--Elle entrera parfaitement dans son rôle, j'en suis certain; et elle
réussira, j'en ai l'espoir; mais tout ne sera pas dit.
--Il me semble que votre combinaison repose surtout sur le coup de
théâtre de la non-reconnaissance de Florentin par madame Dammauville:
comment amènerez-vous cette paralytique à l'audience?
--C'est sur vous que je compte.
--Et comment?
--Vous l'examinerez.
--Que j'aille chez elle!
--Pourquoi pas?
--Parce que je ne suis pas son médecin.
--Vous le deviendrez.
--C'est impossible.
--Je ne trouve pas du tout impossible que vous soyez appelé en
consultation; je n'ai pas oublié que votre thèse a été faite sur
les paralysies dues à l'affection de la moelle, et elle a été assez
remarquable pour que nous nous en soyons occupés dans notre parlotte de
la rue de Vaugirard; vous avez donc autorité en la matière.
--Ce n'est pas pour avoir fait quelques travaux sur l'anatomie
pathologique des lésions médullaires, et spécialement sur les
altérations des racines antérieures de la moelle, qu'on acquiert de
l'autorité dans une question aussi étendue et aussi délicate.
--Ne soyez pas trop modeste, cher ami; j'ai eu à consulter dernièrement
l'article _Paralysie_ dans mon Dictionnaire de médecine, et j'ai vu
votre travail cité à chaque page. De plus, la façon dont vous venez de
passer votre concours vous a mis en lumière; on ne parle que de vous. Il
n'y a donc rien d'impossible à ce que mademoiselle Philis, racontant
que sa mère a été guérie par vous d'une paralysie précisément, n'amène
madame Dammauville à l'idée de vous consulter, et que son médecin ne
vous appelle.
--Vous ne ferez pas cela!
--Et pourquoi ne le ferais-je pas?
Ils se regardèrent un moment en silence, et Saniel détourna les yeux.
--Je ne déteste rien tant que de paraître me mettre en avant.
--Dans l'espèce, il ne s'agit pas de ce que vous détestez ou de ce que
vous aimez: il s'agit de sauver ce malheureux jeune homme que vous savez
innocent; et vous pouvez, pour une bonne part, nous aider. Vous examinez
madame Dammauville: vous voyez de quelle paralysie elle est atteinte et,
conséquemment, quels reproches on peut opposer à son témoignage; en même
temps vous voyez, si vous pouvez la guérir, ou tout au moins la mettre
en état de venir à l'audience.
--Et s'il est constaté qu'elle ne pourra pas quitter son lit?
--Alors j'apporte un changement à mon ordre de bataille, et c'est pour
cela qu'il est d'une importance capitale--vous savez que c'est le
mot--que je sois averti à l'avance.
--Vous faites recevoir sa déposition par le juge d'instruction?
--En aucun cas; mais je fais écrire une lettre par elle que je lis au
moment voulu, et je cite son médecin pour qu'il explique qu'il n'a pas
permis à sa cliente de venir à l'audience: sans doute, l'effet produit
ne serait pas celui que je cherche, mais enfin, nous en aurions toujours
un.
V
Après Philis, voilà que Nougarède voulait qu'il vît madame Dammauville,
et cette coïncidence n'était pas le moindre danger de la situation qui
s'ouvrait.
Qu'elle le vît, et les chances étaient pour qu'elle reconnût en lui
l'homme qui avait tiré les rideaux; car, s'il avait pu parler à Philis
et à Nougarède de troubles de vision ou de raison, il ne croyait pas à
ces troubles, qui n'étaient pour lui que des échappatoires.
Philis, lorsqu'il arriva chez madame Cormier, n'était pas encore
rentrée, et il eut à expliquer à la mère inquiète pourquoi sa fille se
trouvait en retard.
Alors ce fut un délire de joie devant lequel il se sentit embarrassé.
Comment briser l'espérance de cette malheureuse mère?
Ce qu'il avait dit à Philis et à Nougarède, il le répéta: Avant de voir
Florentin libre, il fallait savoir ce que valait le témoignage de madame
Dammauville; et il expliqua comment la valeur de ce témoignage pouvait
se trouver compromise.
--Mais il est possible aussi qu'un paralytique jouisse de toutes ses
facultés! s'écria madame Cormier avec une décision qui n'était ni dans
ses habitudes ni dans son caractère.
--Assurément.
--N'en suis-je pas un exemple?
--Sans doute.
--Alors Florentin serait sauvé.
--C'est ce que nous devons espérer. Je ne vous prémunis contre un excès
de joie que par un excès de prudence; au reste, il est probable que
mademoiselle Philis va pouvoir nous fixer en rentrant.
--Vous auriez peut-être mieux fait d'aller rue Sainte-Anne: vous
l'auriez encore trouvée.
C'était donc une manie universelle de vouloir l'envoyer rue Sainte-Anne!
Ils attendirent; mais la conversation fut difficile et lente entre eux;
ce n'était ni à Philis ni à Florentin que Saniel pensait, c'était à lui
et à ses propres craintes; de son côté, madame Cormier courait au-devant
de sa fille: alors il y avait de longs silences que madame Cormier
interrompait en allant dans la cuisine surveiller son dîner, prêt depuis
plus de deux heures et qu'elle tenait au chaud.
Ne sachant que dire et que faire en présence de la mine sombre de Saniel
et de sa préoccupation, qu'elle ne s'expliquait pas, elle lui demanda
s'il avait dîné.
--Pas encore.
Si vous vouliez accepter une assiette de potage; j'ai du bouillon
d'hier, Philis ne l'a pas trouvé mauvais.
Mais il n'accepta point, ce qui peina madame Cormier. Il y avait
longtemps que, pour elle, Saniel était une sorte de dieu, et, depuis
qu'elle le voyait si zélé à s'occuper de Florentin, le culte qu'elle lui
avait voué s'était fait encore plus fervent. Combien de fois parlant de
lui avec Philis, s'était-elle écriée «Comment pourrons-nous jamais nous
acquitter envers M. Saniel!» et voilà qu'au moment où elle espérait
pouvoir lui être agréable il la refusait. Mais elle ne lui en voulut
pas: sans doute, il avait ses raisons; rien de ce qui venait de lui ne
pouvait être mal.
Cependant les minutes s'écoulaient et Philis n'arrivait pas; enfin, on
entendit son pas précipité.
--Comment! vous êtes venu prévenir maman? s'écria-t-elle en apercevant
Saniel.
D'ordinaire, madame Cormier l'écoutait respectueusement, mais elle lui
coupa la parole.
--Et madame Dammauville? demanda-t-elle.
--Madame Dammauville a des yeux excellents; c'est une femme de tête qui,
sans le secours d'aucun homme d'affaires, administre sa fortune.
Défaillante, madame Cormier se laissa tomber sur une chaise.
--Oh! le pauvre enfant! murmurait-elle.
Des exclamations de joie lui échappaient qui n'avaient pas de sens
précis.
Philis, radieuse, regardait Saniel, qui faisait des efforts pour ne pas
rester sombre, et paraître s'associer à cette joie.
--C'est bien ce que je pensais, dit-il; mais il était imprudent de
s'abandonner aujourd'hui à des espoirs que demain aurait détruits.
Pendant qu'il parlait, il échappait au moins à l'embarras de sa
situation et à l'examen de Philis.
--Qu'a dit M. Nougarède? demanda-t-elle.
--Je vous l'expliquerai tout à l'heure; commencez par nous raconter ce
que vous avez appris de madame Dammauville; c'est son état qui décidera
notre conduite, au moins celle que Nougarède conseille d'adopter.
--Quand la concierge m'a vue revenir, commença Philis, elle a montré une
certaine surprise; mais n'est une bonne femme qui se laisse facilement
apprivoiser, et je n'ai pas eu trop de peine à la faire raconter sur
madame Dammauville tout ce qu'elle sait. Il y a trois ans que madame
Dammauville est veuve, sans enfant; elle a environ quarante ans; et
c'est depuis son veuvage qu'elle habite sa maison de la rue Sainte-Anne.
Jusqu'à l'année dernière, elle n'était pas mal portante, cependant elle
allait tous les ans aux eaux à Lamalou. Il y a un an, elle a été prise
de douleurs qu'on a cru rhumatismales et à la suite desquelles s'est
déclarée la paralysie qui la tient au lit. Elle souffre parfois à crier,
mais ce sont des crises qui ne durent pas toujours. Dans les intervalles
elle vit de la vie ordinaire, si ce n'est qu'elle ne se lève point: elle
lit beaucoup, reçoit quelques amies, sa belle-soeur, veuve d'un notaire,
ses neveux et nièces, un des vicaires de la paroisse, car elle est
pieuse et surtout très charitable. Ses yeux sont excellents. Jamais elle
n'a eu ni délire ni hallucination. Elle est très réservée, déteste
les bavardages, et cherche par-dessus tout à vivre tranquille; aussi
l'assassinat de Caffié l'a-t-il exaspérée: elle ne voulait pas qu'on lui
en parlât et elle-même n'en parlait à personne; elle aurait même dit
que, si elle était en état de quitter sa maison, elle la vendrait, pour
ne plus entendre prononcer le nom de Caffié.
--Comment a-t-elle parlé du portrait et de l'homme qu'elle a vu dans le
cabinet de Caffié? demanda Saniel.
--C'est justement la question à laquelle la concierge n'a pas pu
répondre; alors je me suis décidée à me présenter de nouveau chez madame
Dammauville.
--Es-tu brave! dit madame Cormier avec fierté.
--Je t'assure que je ne l'étais guère en montant l'escalier: après ce
que je venais d'apprendre de son caractère, c'était vraiment de l'audace
de venir une seconde fois, à deux heures d'intervalle, troubler sa
tranquillité; mais il le fallait. Elle voulut bien me recevoir. En
montant, j'avais cherché une raison pour justifier ou tout au moins pour
expliquer ma seconde visite, et je n'en avais trouvé qu'une aventureuse
pour laquelle je dois demander votre indulgence.
Elle dit cela en se tournant vers Saniel, mais les yeux baissés, sans
oser le regarder et avec une émotion pour lui inquiétante.
--Mon indulgence? dit-il.
--J'ai agi sans avoir le temps de bien réfléchir et sous la pression de
la nécessité immédiate. Comme madame Dammauville se montrait surprise de
me revoir, je lui dis que ce qu'elle m'avait appris était si grave et
pouvait avoir de telles conséquences pour la vie et l'honneur de mon
frère, que j'avais pensé à revenir le lendemain accompagnée d'une
personne au courant des affaires, devant laquelle elle répéterait son
récit, et que c'était la permission de me présenter avec cette personne
que je lui demandais; cette personne, c'était vous.
--Moi!
--Et voilà pourquoi, dit-elle faiblement, sans lever les yeux sur lui,
j'ai besoin de votre indulgence.
--Mais je vous avais dit... s'écria-t-il avec une violence que le
mécontentement qu'on eût ainsi disposé de lui ne suffisait pas à
justifier.
--....Que vous ne pouviez pas vous présenter chez madame Dammauville en
qualité de médecin sans qu'elle vous eût fait appeler, je ne l'avais pas
oublié; aussi n'était-ce pas comme médecin que je voulais vous prier de
m'accompagner... mais comme ami, si vous me permettez de parler ainsi,
comme l'ami le plus dévoué, le plus ferme, le plus généreux que nous
ayons eu le bonheur de rencontrer dans notre détresse.
--Ma fille parle en mon nom comme au sien, dit madame Cormier avec une
gravité émue, et je tiens à ajouter que c'est une amitié respectueuse,
une reconnaissance profonde que nous vous avons vouée.
Bien que Philis fût tremblante de voir l'effet qu'elle avait produit sur
Saniel, elle continua avec fermeté:
--Vous m'accompagniez donc et, sans rien faire ostensiblement, sans
rien dire qui fût d'un médecin, pendant qu'elle parlait, vous pouviez
l'examiner. A ma demande, madame Dammauville répondit par son
consentement donné avec une parfaite bonne grâce. Je retournerai donc
demain chez elle et, si vous jugez que c'est utile, si vous croyez
devoir accepter le rôle que je vous ai attribué sans vous avoir
consulté, vous pouvez m'accompagner.
Il ne répondit pas à ces dernières paroles, qui étaient une invitation
en même temps qu'une question.
--Ne l'avez-vous pas examinée comme je vous l'avais dit? demanda-t-il
après un moment de réflexion.
--Avec toute l'attention dont j'étais capable dans mon angoisse: le
regard m'a paru être droit et sans aucun trouble; la voix est régulière,
bien rythmée; les paroles se suivent sans hésitation, les idées
s'enchaînent, elles s'expriment avec ordre. Il n'y a aucune trace de
souffrance sur ce visage jaune, qui porte seulement la marque d'une
douleur résignée; elle remue les bras librement; mais les jambes, autant
que j'ai pu en juger sous la couverture qui les cachait, sont immobiles;
par plusieurs points il me semble que sa paralysie se rapproche de celle
de maman; il est vrai que, par d'autres, elle s'en écarte; elle doit
être extrêmement frileuse, car, bien que le temps ne soit pas froid
aujourd'hui, la température de sa chambre m'a paru très élevée.
--Voilà un examen, dit Saniel, qu'un médecin n'eût pas mieux conduit,
à moins d'interroger la malade, et j'aurais été avec vous dans cette
visite que nous n'en saurions pas plus que ce que vous avez observé.
Il paraît certain que madame Dammauville est en pleine possession des
facultés qui rendent son témoignage inattaquable.
Madame Cormier attira sa fille, et passionnément elle l'embrassa.
--Je n'aurais donc rien à faire chez cette dame, continua Saniel, avec
la précipitation d'un homme qui vient d'échapper à un danger; mais votre
rôle à vous, mademoiselle, n'est pas fini, et vous devrez retourner
demain chez elle pour remplir celui que Nougarède vous confie.
Il expliqua ce que Nougarède attendait d'elle.
--Certainement, dit-elle, je ferai pour Florentin tout ce qu'on me
conseillera: je retournerai chez madame Dammauville, j'irai partout;
mais me permettez-vous de m'étonner qu'on ne profite pas tout de suite
de cette déclaration pour obtenir la mise en liberté de mon frère?
Il répéta les raisons que Nougarède lui avait données pour ne pas
procéder de cette manière.
--Je ne voudrais rien dire qui ressemblât à un reproche, répliqua madame
Cormier avec plus de décision qu'elle n'en mettait ordinairement
dans ses paroles; mais peut-être M. Nougarède fait-il entrer des
considérations personnelles dans son conseil. Nous, notre intérêt est
que Florentin soit rendu au plus vite à notre affection, et qu'on
lui épargne les souffrances de la prison. Mais je comprends qu'à une
ordonnance de non-lieu dans laquelle il ne paraît pas, M. Nougarède
préfère le grand jour de l'audience, où il pourra prononcer une belle
plaidoirie, utile à sa réputation.
--Qu'il ait ou n'ait pas fait ce calcul, dit Saniel, les choses sont
ainsi. Moi aussi, j'aurais préféré l'ordonnance de non-lieu, qui avait
le grand avantage de tout terminer immédiatement. Nougarède ne croit pas
que cette route soit bonne à prendre: il faut suivre celle qu'il nous
trace.
--Nous la suivrons, dit Philis, et je crois qu'elle pourra amener le
résultat qu'attend M. Nougarède, car madame Dammauville ne doit avoir
parlé du portrait qu'à très peu de personnes. Quand j'ai tâché de
la faire s'expliquer sur ce point, sans lui poser directement cette
question, elle m'a dit qu'elle n'avait raconté à sa concierge la
non-ressemblance entre le portrait et l'homme qu'elle a vu tirer les
rideaux, que pour que celle-ci, qui plusieurs fois l'avait entretenue
de Florentin et de mes démarches, m'avertit. Je verrai donc demain dans
quelle mesure son récit a pu se répandre et j'irai vous en avertir vers
cinq heures, à moins que vous ne préfériez que j'aille tout de suite
chez M. Nougarède.
--Commencez par moi, et nous irons ensemble chez lui, s'il y a lieu. Je
vais lui écrire.
--Si je comprends bien le plan de M. Nougarède, il me semble qu'il
repose sur la comparution de madame Dammauville à l'audience. Cette
comparution sera-t-elle possible? C'est ce que je ne pourrai pas savoir;
un médecin seul pourrait répondre. Saniel ne voulut pas laisser paraître
qu'il avait compris ce nouvel appel.
--J'oubliais de vous dire, continua Philis, que celui qui la soigne est
le docteur Balzajette, demeurant rue de l'Échelle; le connaissez-vous?
--Un solennel qui cache sa nullité sous la dignité de ses manières.
Il n'eut pas plutôt lâché ces quelques mots qu'il en sentit la
maladresse; elle devait avoir un excellent médecin, madame Dammauville,
et si haut placé dans l'estime de ses confrères que, s'il ne la
guérissait point, c'était parce qu'elle était incurable.
--Alors, comment pouvons-nous espérer qu'il la guérira en temps pour
qu'elle paraisse à l'audience? dit Philis.
--Il ne répondit pas et se leva pour se retirer. Timidement, madame
Cormier répéta son invitation; mais il n'accepta pas, malgré le tendre
regard que Philis attachait sur lui; il était obligé de rentrer sans
pouvoir attendre davantage.