Comme il n'avait rien répondu à ce cri de triomphe, surprise elle le
regarda.
Elle le vit pâle, le visage bouleversé, sous le coup, bien évidemment,
d'une émotion violente qu'elle ne s'expliquait pas.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle avec inquiétude.
--Rien! répondit-il brutalement.
--Tu ne veux pas affaiblir mon espoir? dit-elle, n'imaginant pas qu'il
pût ne pas penser à cet espoir et à Florentin.
Dans son désarroi, c'était une voie qu'elle lui ouvrait: en la suivant,
il aurait le temps de se reconnaître.
--Il est vrai, dit-il.
--Tu ne trouves donc pas que ce que madame Dammauville a vu prouve
l'innocence de Florentin?
--Ce qui peut être une preuve pour madame Dammauville, pour toi, pour
moi, en sera-t-il une pour la justice?
--Cependant....
--Je te voyais si pleine de joie que je n'osais t'interrompre.
--Alors tu crois que ce témoignage est sans valeur, murmura-telle
accablée.
--Je ne dis pas cela. Il faut réfléchir, peser le pour et le contre,
envisager la situation à divers points de vue,--ce que j'essaye de
faire; de là ma préoccupation qui t'étonne.
--Dis qu'elle m'écrase; je m'étais si bien laissée enlever.
--Il ne faut pas être écrasée, pas plus qu'il ne faut être envolée.
Certainement, ce que cette dame vient de te dire constitue un fait
considérable....
--N'est-ce pas?
--Sans aucun doute; mais, si le témoignage qu'elle apporte peut être
gros de conséquences, c'est à condition que le témoin est digne de foi.
--Crois-tu que cette dame peut avoir inventé une pareille histoire?
--Je ne dis pas cela; mais avant tout il faut savoir ce qu'elle est.
--La veuve d'un avoué.
--Veuve d'avoué, propriétaire: évidemment, cela constitue un état social
qui mérite considération pour la justice; mais l'état moral, quel
est-il? Tu dis qu'elle est paralysée?
--Depuis plus d'un an.
--De quelle paralysie? C'est là un mot bien vague pour nous autres; il
y a des paralysies qui troublent la vision, il y en a qui troublent la
raison. Est-ce d'une de ces paralysies que cette dame est atteinte? ou
bien est-ce d'une autre qui lui a permis de voir réellement, le soir de
l'assassinat, ce qu'elle raconte, et qui laisse maintenant ses facultés
mentales en état sain? C'est là, avant tout, ce qu'il serait important
de savoir.
Philis était anéantie.
--Je n'avais pas pensé à tout cela, murmura-telle.
--Il est bien naturel que tu n'y aies pas pensé; mais je suis médecin,
et, pendant que tu parlais, c'est le médecin qui t'écoutait.
--C'est vrai, c'est vrai! répéta-t-elle accablée; je n'ai vu que
Florentin.
--A ta place, je n'aurais vu, comme toi, que mon frère, et me serais
laissé emporter par l'espoir; mais je ne suis pas à ta place: c'est par
ta voix que parle cette femme, que je ne connais pas et contre laquelle
je dois me tenir en garde par cela seul que c'est une paralytique qui
fait ce récit.
Elle ne put pas retenir les larmes qui lui étaient montées aux yeux, et
silencieusement elle les laissa couler, ne trouvant rien à répondre.
--Je suis fâché de te peiner, dit-il.
--Je ne voyais que la liberté de Florentin.
--Je ne dis pas que ce témoignage de madame Dammauville n'aura pas
d'influence sur la justice, et surtout sur les jurés; mais je dois
t'avertir que tu t'exposerais à une terrible déception si tu croyais
que, par cela seul qu'elle affirme que le portrait publié par un journal
illustré n'est pas celui de l'homme qu'elle a vu ou cru voir, à cinq
heures un quart dans le cabinet de Caffié, on va remettre ton frère en
liberté. Ce n'est pas sur un témoignage de cette espèce et de cette
qualité que la justice se décide; mieux que nous, elle sait à quelles
illusions on peut se laisser prendre quand il s'agit d'un crime qui
occupe et passionne la curiosité publique: il y a des témoins qui, de
la meilleure foi du monde, croient avoir vu les choses les plus
extraordinaires qui n'ont jamais existé que dans leur imagination; et il
y a des gens qui s'accusent eux-mêmes plutôt que de n'avoir rien à dire.
Il entassait les mots par-dessus les mots, comme si, en cherchant à
convaincre Philis, il pouvait espérer se convaincre lui-même; mais,
quand le bruit de ses paroles s'affaiblissait, il était bien obligé de
s'avouer que, quelle que fût la paralysie de cette femme, elle n'avait
à cette occasion produit ni trouble dans la vision, ni trouble dans
la raison: elle l'avait vu, bien vu, l'homme à la taille élevée, aux
cheveux longs, à la barbe frisée, vêtu en monsieur, qui n'était pas
Florentin; quand elle racontait l'histoire de la lampe et des cordons
de tirage, elle savait ce qu'elle disait; toutes ses explications ne
pouvaient donc avoir d'effet que sur Philis, et elles s'arrêteraient à
elle.
Il est vrai que c'était quelque chose, car dans son premier mouvement de
trouble il avait été bien près de se trahir. Sans doute il aurait dû
se dire que cet incident des rideaux pouvait se traduire d'un moment
à l'autre par un danger: mais tout s'était si rapidement passé qu'il
n'avait jamais imaginé que, précisément au moment même où Caffié levait
la lampe pour l'éclairer; il y avait une femme en face pour le regarder
et le voir si bien, qu'elle ne l'eut pas oublié. Il avait cru mettre
toutes les précautions de son côté en allant fermer ces rideaux, quand
au contraire il aurait mieux fait de les laisser ouverts: sans doute la
veuve de l'avoué aurait été témoin d'une partie de la scène, mais dans
l'ombre elle n'aurait pas distingué ses traits comme elle avait pu le
faire alors qu'il se posait lui-même en belle place, contre la fenêtre,
sous la lumière; et avant qu'elle fût revenue de sa surprise, avant
qu'elle eût appelé, qu'on fût arrivé à sa voix, qu'on eût descendu les
deux étages, il aurait eu le temps de gagner la rue. Mais cette idée ne
lui était pas venue à l'esprit, et, pour se mettre à l'abri d'un danger
immédiat, il s'était jeté dans un autre qui, pour avoir une échéance
incertaine, n'était pas moins grave.
Peu à peu Philis s'était retrouvée, et l'espérance que madame
Dammauville avait mise dans son coeur, un moment écrasée par les
observations de Saniel, s'était relevée.
--N'est-il pas possible que madame Dammauville ait réellement vu ce
qu'elle raconte?
--Sans aucun doute, et même il y a des probabilités pour qu'il en soit
ainsi, puisque l'homme qui a tiré les rideaux n'était pas ton frère,
nous le savons, nous; malheureusement ce n'est pas nous qu'il faut
convaincre, puisque d'avance notre conviction est faite; c'est ceux qui,
d'avance aussi, en ont une qu'ils n'abandonneront que si on la leur
arrache de force.
--Mais si madame Dammauville a bien vu?
--Ce qu'il faut avant tout savoir, c'est si elle est en état de bien
voir; je n'ai pas dit autre chose.
--Un médecin le saurait sûrement en l'examinant?
--Sans doute.
--Si tu étais ce médecin?
--Moi?
Ce fut un cri plutôt qu'une exclamation: elle voulait qu'il se présentât
devant cette femme; mais alors elle le reconnaîtrait!
Une fois encore, sous peine de trahir son émoi, il dut revenir sur ce
premier mouvement.
--Mais comment veux-tu que j'aille examiner cette femme que je ne
connais pas et qui ne me connaît pas. Tu sais bien que ce sont
les malades qui choisissent leur médecin, et non les médecins qui
choisissent leurs malades.
--Si elle t'appelait!
--A quel titre?
--Sans que tu la voies, par ce que j'apprendrais en faisant parler la
concierge, ne pourrais-tu pas reconnaître son genre de paralysie.
--Ce ne serait qu'un à-peu-près bien vague: cependant, je t'engage
à faire cette enquête et à l'étendre autant que tu pourras; tâches
d'apprendre, non seulement tout ce qui touche à sa maladie, mais encore
ce qui se rapporte à elle: quelle est sa situation, quelles sont ses
relations, cela est important pour un témoin qui s'impose autant par
ce qu'il est que par ce qu'il dit: tu comprends qu'une déposition qui
détruit tout le système de l'accusation sera sévèrement discutée, et
qu'elle ne sera acceptée que si madame Dammauville a, par son caractère
et sa position, une autorité suffisante pour briser les résistances.
--Je tâcherai aussi de savoir quel est son médecin; peut-être le
connais-tu. Ce qu'il te dirait vaudrait mieux que tous les propos que je
pourrai te rapporter.
--Nous serions tout de suite fixés sur la paralysie, et nous verrions
quel crédit nous pouvons accorder aux paroles de cette femme.
Tout en écoutant Philis et tout en parlant lui-même, il avait eu le
temps d'envisager la situation que lui créait ce coup de foudre:
évidemment, la première chose à faire était d'empêcher le soupçon de
naître dans l'esprit de Philis, et c'était à quoi il s'était appliqué en
se jetant dans des explications sur les divers genres de paralysie: il
la connaissait assez pour voir qu'il avait réussi. Si tout d'abord elle
avait été surprise de son émoi, elle lui trouvait maintenant des raisons
suffisantes pour ne s'en inquiéter plus tard que dans le cas où des
accusations directes s'élèveraient contre lui et la feraient revenir
en arrière. Mais il ne devait pas s'en tenir à ce résultat; il fallait
plus. Qu'allait-elle faire maintenant? Comment entendait-elle se servir
de la déclaration de madame Dammauville? En avait-elle parlé à quelqu'un
avant lui? Son intention était-elle d'aller raconter à Nougarède ce
qu'elle venait d'apprendre? Tout cela devait être éclairci. Et autant
que possible, il fallait qu'elle ne fît rien qu'à l'avance il ne connût
et n'eût approuvé. Les circonstances étaient assez critiques pour qu'il
ne laissât pas le hasard maître de les diriger et de les conduire à
l'aveugle.
--Quand as-tu vu madame Dammauville? demanda-t-il.
--A l'instant.
--Et maintenant, que veux-tu faire?
--Je croyais que je devais avertir M. Nougarède.
--Évidemment, quelle que soit la valeur de la déclaration de madame
Dammauville, il doit la connaître: ce sera à lui d'apprécier; seulement,
comme il est bon de lui expliquer ce qui peut vicier cette déclaration,
je vais, si tu veux, aller le trouver?
--Certainement je le veux et je t'en remercie.
--Toi, pendant ce temps-là, remonte auprès de ta mère, et dis-lui ce
que tu as appris; mais, pour qu'elle ne se laisse par aller à un espoir
exagéré, dis-lui aussi que s'il y a des chances, et de grandes, en
faveur de ton frère, d'un autre côté, il y en a contre. Demain ou ce
soir tu reviendras rue Sainte-Anne et tu commenceras ton enquête auprès
de la concierge; si la vieille femme ne te dit rien d'intéressant, tu
retourneras auprès de madame Dammauville, que tu demanderas à voir sous
un prétexte quelconque: tu la feras parler en écoutant bien le rythme de
sa voix, tu noteras si ses idées s'enchaînent, tu examineras sa face
et ses yeux; enfin tu ne négligeras rien de ce qui te paraîtra
caractéristique. Pour avoir soigné ta mère, tu connais presque aussi
bien qu'un médecin les symptômes de la myélite et tu pourras voir tout
de suite s'il en existe d'analogues chez madame Dammauville; ce sera
déjà un point d'obtenu.
--Si j'osais! dit-elle timidement après une courte hésitation.
--Quoi?
--Je te demanderais de venir avec moi chez la concierge, tout de suite.
--Y penses-tu? s'écria-t-il.
Depuis le soir où il avait constaté la mort de Caffié, il n'était jamais
retourné rue Sainte-Anne, et ce n'était pas quand le signalement donné
par madame Dammauville courait déjà le quartier, sans doute, qu'il
allait commettre l'imprudence de se montrer.
Mais il fallait expliquer cette exclamation.
--Comment veux-tu qu'un médecin se livre à une pareille enquête? De ta
part, elle est toute naturelle. De la mienne, elle serait déplacée et
ridicule; ajoute qu'elle serait dangereuse: tu as besoin de te concilier
les bonnes grâces de cette madame Dammauville; et ce serait vraiment s'y
prendre bien maladroitement que de lui donner prétexte à croire que tu
cherches à savoir si elle a ou n'a pas sa raison.
--C'est vrai, dit-elle. Je n'avais pas pensé à cela. Je me disais que,
tandis que je ne peux qu'écouter tout ce que voudra bien me raconter la
concierge, tu saurais, toi, l'interroger d'une façon utile pour l'amener
à dire ce que tu as intérêt à apprendre.
--J'espère que ton enquête me l'apprendra; en tout cas, ne brusquons
rien; si demain tu ne me rapportes que des choses insignifiantes, nous
verrons à aviser; en attendant, retourne chez la concierge ce soir même,
interroge-la; s'il est possible, monte chez madame Dammauville, et ne
rentre chez ta mère qu'après avoir obtenu quelques renseignements sur ce
que nous avons si grand intérêt à apprendre. Moi, de mon côté, je vais
chez Nougarède.