Après le départ de son fils et de l'agent, madame Cormier était restée
anéantie: son fils! son Florentin! le pauvre enfant! et elle s'était
abîmée dans son désespoir.
N'avaient-ils pas assez souffert! Leur fallait-il cette nouvelle
épreuve! Pourquoi la vie leur était-elle si impitoyablement cruelle?
Tout une série de plaintes qui s'enchaînaient l'avait fait remonter
d'année en année jusqu'à la mort de son mari,--le point de départ de
leurs malheurs. Qu'avait-elle eu de bon depuis ce jour? Après tant
d'autres, ce dernier coup qui s'abattait sur elle était le plus dur et
l'écrasait. Ah! pourquoi le docteur Saniel ne l'avait-il pas laissée
mourir; au moins elle n'aurait pas vu cette dernière catastrophe, cette
honte: son fils accusé d'assassinat, en prison, aux assises!
Et, ces plaintes, elle les répétait tout haut en pleurant, avec le
soulagement d'une douleur qui s'abandonne: elle était seule dans son
logement désert; personne pour l'entendre, la regarder, la gronder.
Car, lorsqu'elle se laissait ainsi prendre par le chagrin, Philis la
grondait toujours, tendrement il est vrai, avec de douces paroles, avec
des caresses, mais enfin elle la grondait: une surveillance de tous les
instants, pas une minute de liberté quand elle était à la maison. Qu'un
soupir lui échappât, qu'une contraction plissât ses lèvres, que ses yeux
fussent voilés de tristesse, aussitôt Philis s'en apercevait et, d'un
coup d'oeil, d'un mot: «Maman!» elle lui rappelait qu'il ne fallait pas
s'abandonner.
Et pourquoi ne s'abandonnerait-elle pas? Elle n'était vraiment pas
raisonnable, Philis, de vouloir qu'on ne se plaignit jamais de la vie et
de l'injustice des choses. Pour résister, il faut avoir des nerfs qui
permettent la résistance; et, ces nerfs solides, elle ne les avait
point, pauvre femme qu'elle était.
Maintenant qu'elle était seule, elle pouvait au moins pleurer à son
aise, et se plaindre et gémir.
Elle pleura, elle gémit; mais il arriva un moment, où après avoir été à
l'extrême du désespoir qui lui montrait son fils condamné comme assassin
et exécuté, elle s'arrêta en se demandant si elle n'allait pas trop
loin. Ce n'était plus Philis qui lui disait qu'il est mauvais de
s'abandonner, c'était elle-même.
Pour être appelé devant le juge d'instruction, il n'en résultait pas que
Florentin ne dût pas revenir et qu'il fût perdu, comme son affolement
maternel l'avait imaginé.
Sans bien connaître les habitudes de la justice, elle croyait qu'on ne
procédait point avec les gens qu'on arrête comme cet agent l'avait fait:
«Monsieur le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet»; ce
n'étaient point des manières de gendarme.
Il allait revenir; certainement elle pouvait l'attendre.
Et elle l'avait attendu sans vouloir déjeuner; il serait content, le
pauvre enfant, quand il rentrerait, de ne pas se mettre à table tout
seul. D'ailleurs, elle était trop profondément bouleversée pour pouvoir
manger. Avec soin, elle avait couvert de cendres le charbon du fourneau
pour que son haricot de mouton restât chaud: c'était son plat favori,
avec des navets, et, justement elle en avait trouvé d'excellents,
tendres et frais, le matin, au marché; quelle faim il aurait!
Le temps s'était écoulé, les minutes, les heures, et il n'arrivait pas;
il avait fallu allumer d'autres charbons, les couvrir aussi, et malgré
toutes ces précautions la sauce avait tourné: quel ennui!
Alors ses angoisses l'avaient reprise: un témoin n'est pas retenu ainsi
par un juge d'instruction, et, bien que Florentin en eût long à raconter
sur Caffié, bien qu'on ne pensât pas à l'interrompre lorsqu'il parlait,
il devenait de plus en plus impossible d'admettre qu'il ne se fût point
passé quelque chose d'extraordinaire. On l'aurait donc arrêté? Mais
alors qu'allait-il advenir de lui?
Elle était retombée dans une crise de larmes et de désespoir, mais cette
fois sans éprouver du soulagement à être seule; au contraire, elle
aurait voulu que Philis fût là: avec elle on ne perdrait pas la tête;
elle savait toujours se tirer d'affaire; elle trouvait quelque chose à
dire; peut-être, après tout, les choses n'étaient-elles pas aussi graves
qu'elles paraissaient.
Heureusement, elle ne devait pas rentrer tard ce jour-là: il n'y aurait
qu'à l'attendre et à ne pas désespérer jusqu'à ce qu'elle arrivât.
Elle attendit, et depuis plusieurs années elle avait si bien pris
l'habitude de compter pour tout sur sa fille, qu'elle se rassura presque
à se dire qu'elle allait arriver.
Enfin un bruit de pas légers et hâtés se fit entendre sur le palier:
aussi vivement qu'elle le put, Madame Cormier alla ouvrir la porte et
fut stupéfaite de voir la figure convulsée de sa fille: évidemment
Philis avait été surprise par la brusque ouverture de la porte.
--Tu sais donc tout? s'écria madame Cormier.
Philis la prit dans ses bras et l'entraîna dans la salle à manger où
elle la fit asseoir:
--Calme-toi, dit-elle, rassure-toi, on ne le gardera pas.
--Tu as un moyen?
--Nous trouverons; je te promets qu'on ne le gardera pas.
--Tu en es sûre?
--Je te le promets.
--Tu me rends la vie. Mais comment as-tu su?
--Il m'a écrit: le concierge m'a remis, comme je passais, sa lettre qui
venait d'arriver.
--Que dit-il?
Madame Cormier prit la lettre que Philis lui tendait, mais le papier
tremblait tellement dans sa main agitée qu'elle ne put pas lire.
--Lis-la-moi.
Philis la reprit et lut:
Chère petite soeur,
Après m'avoir entendu, le juge d'instruction me
garde. Adoucis pour maman la douleur de ce coup;
fais-lui comprendre qu'on ne peut pas ne pas
reconnaître bientôt la fausseté de cette accusation
et, de ton côté, emploie-toi à rendre évidente cette
fausseté, tandis que, du mien, je vais travailler à
prouver mon innocence.
Embrasse bien la pauvre maman pour moi, et
trouve dans ta tendresse, dans ta force et ta bonté
des consolations pour elle; la mienne sera de penser
que tu es près d'elle, chère petite soeur bien-aimée.