--Et c'est ce brave garçon qu'on accuse d'un assassinat! s'écria madame
Cormier en fondant en larmes.
Il fallut plusieurs minutes à Philis pour calmer un peu cette crise.
--C'est à lui qu'il faut penser, maman; ne nous abandonnons pas.
--Tu vas faire quelque chose, n'est-ce pas, ma petite Philis?
--Je vais aller trouver M. Saniel.
--M. Saniel est médecin, il n'est pas avocat.
--Justement c'est comme médecin que M. Saniel peut sauver Florentin.
Il sait que Caffié a été tué sans lutte entre lui et son assassin,
conséquemment sans arrachement du bouton. Qu'il le dise, qu'il le prouve
au juge d'instruction et l'innocence de Florentin est démontrée. Je vais
chez lui.
--Je t'en prie, ne me laisse pas seule trop longtemps.
--Je reviens tout de suite.
Ce fut en courant que Philis descendit des Batignolles à la rue
Louis-le-Grand. A son coup de sonnette saccadé, Joseph qui avait repris
sa place dans l'antichambre, ouvrit vivement, et, comme Saniel n'avait
personne, elle entra tout de suite dans son cabinet.
--Qu'as-tu? demanda-t-il en voyant son agitation.
--Mon frère est arrêté.
--Ah! le pauvre garçon.
Ce que Saniel avait dit à Philis pour expliquer que cette arrestation ne
pouvait pas avoir lieu était sincère, il le croyait, et même il faisait
plus que de le croire, il le voulait. Quand il s'était décidé à
supprimer Caffié, il n'avait pas admis que la justice pût jamais
découvrir un coupable: ce serait un crime qui resterait impuni, comme il
y en a tant, et personne ne serait inquiété. Voilà que maintenant elle
en trouvait un qui était arrêté, et ce coupable était le frère de la
femme qu'il aimait. Il fut un moment déconcerté.
--Comment a-t-il été arrêté? demanda-t-il, autant pour savoir que pour
se remettre.
Elle raconta ce qu'elle savait et lut la lettre de Florentin.
--C'est un bon garçon que ton frère, dit-il, comme s'il se parlait à
lui-même.
--Tu vas le sauver.
--Comment cela.
Ce fut un cri qui lui échappa sans qu'elle en comprît la portée, sans
qu'elle devinât davantage l'expression de curiosité inquiète du regard
qu'il avait attaché sur elle.
--A qui veux-tu que je m'adresse, si ce n'est à toi? N'es-tu pas tout
pour moi! mon appui, ma direction, non conseil, mon Dieu!
Elle expliqua ce qu'elle attendait de lui.
Une fois encore, une exclamation échappa à Saniel:
--Tu veux que j'aille chez le juge d'instruction, moi!
--Qui mieux que toi peut expliquer comment les choses se sont passées?
Saniel, qui était revenu de son premier mouvement de surprise, ne
broncha pas; évidemment elle parlait avec une entière bonne foi, sans
rien soupçonner, et ce serait folie de chercher autre chose que ce
qu'elle disait.
--Mais on ne se présente pas ainsi devant un juge d'instruction,
répondit-il; c'est lui qui vous appelle.
--Pourquoi n'irais-tu pas au-devant de sa convocation, puisque tu sais
des choses qui peuvent l'éclairer?
--Est-il vraiment habile de devancer cette convocation? En allant le
trouver, je me fais le défenseur de ton frère....
--C'est cela précisément que je te demande.
--....Et, par cela seul que je me présente en défenseur, j'enlève du
poids à ma déposition, qui aurait plus d'autorité si elle était celle
d'un simple témoin.
--Mais quand te demandera-t-on cette déposition? Pense aux souffrances
de Florentin pendant ce temps d'attente, à celles de maman, aux miennes.
Il peut perdre la tête. Il peut se tuer. Son âme n'est pas ferme; celle
de maman qui n'est pas non plus bien solide, résistera-t-elle à tout
ce que vont publier les journaux? Il y a ce malheureux passé qu'on va
rappeler et qui nous couvrira de honte.
Saniel hésita un moment.
--Eh bien! j'irai, dit-il, non ce soir même, il est trop tard, mais
demain matin.
--Oh! cher Victor, s'écria-t-elle en le serrant dans ses bras, je savais
bien que tu le sauverais: nous te devrons sa vie, comme nous te devons
déjà, celle de maman, comme je te dois le bonheur; n'ai-je pas raison de
dire que tu es mon Dieu?
Quand elle fut partie pour revenir au plus vite près de sa mère, il eut
un moment de retour sur soi qui lui fit regretter cette faiblesse; car
c'était bien une faiblesse une sensiblerie bête, indignes d'un homme
fort, qui ne se serait pas laissé ainsi toucher et entraîner. Quel
besoin avait-il d'aller provoquer le danger quand il pouvait rester bien
tranquille, sans que personne pensât à lui? N'était-ce pas une folie? La
justice voulait un coupable; il en fallait un à la curiosité publique:
pourquoi leur enlever celui qu'elles avaient? Qu'il y réussit, n'en
chercheraient-elles pas un autre? Là était l'imprudence et--à dire le
vrai mot--la démence. Maintenant qu'il n'était plus sous l'influence
des beaux yeux éplorés de Philis, il n'allait pas commettre cette
imprudence. Toute la soirée il s'affermit dans cette idée; et quand
il se coucha, sa résolution était prise: il n'irait pas chez le juge
d'instruction.
Mais en s'éveillant il eut la surprise de constater que cette résolution
du soir n'était plus celle du matin, et que ce dualisme de personnalité
qui déjà l'avait frappé s'affirmait de nouveau: c'était la nuit qu'il
avait résolu la mort de Caffié et le soir qu'il l'avait exécutée;
c'était le matin qu'il en avait abandonné l'idée, comme c'était le
matin qu'il revenait sur la décision prise la veille de ne pas aller
au secours de ce pauvre garçon, De quoi donc était faite la volonté de
l'homme, ondoyante comme la mer et variable comme le vent, qu'il avait
eu la folie de croire si ferme chez lui?
A midi, il arrivait au Palais de Justice et faisait passer au juge
d'instruction sa carte, sur laquelle il avait simplement écrit trois
mots: «Pour l'affaire Caffié.»
Presqu'aussitôt il fut reçu, et brièvement il exposa comment, selon lui,
Caffié avait été tué d'une mort rapide et foudroyante, par une main
ferme en même temps qu'intelligente, celle d'un tueur de profession.
--C'est la conclusion de votre rapport, dit le juge d'instruction.
--Ce que je n'ai pas pu indiquer dans mon rapport, puisque je ne
connaissais pas la trouvaille du bouton et les conclusions auxquelles
elle a conduit, c'est qu'il n'y a pas eu lutte, comme on le suppose,
entre l'assassin et sa victime.
Et médicalement, il démontra comment cette lutte avait été impossible.
Le juge d'instruction l'écouta attentivement, sans un mot, sans un geste
d'interruption.
--Vous connaissez ce jeune homme? dit-il.
--Je l'ai vu une seule fois; mais je connais sa mère, que j'ai soignée,
et c'est à son instigation que je me suis décidé à vous présenter ces
observations.
--Sans doute, elles ont leur valeur; mais je vous ferai remarquer
qu'elles ne tendent à rien moins qu'à détruire notre hypothèse.
--Si elle n'est pas fondée!
--Je vous ferai remarquer que vous êtes négatif, monsieur le docteur,
et non suggestif. Nous avons un coupable et vous n'en avez pas. En
voyez-vous un?
Saniel crut s'apercevoir que le juge d'instruction le regardait avec une
persistance inquiétante:
--Non, dit-il vivement.
Puis, s'étant levé, il ajouta avec plus de calme:
--Ce n'est pas dans mon rôle.
Il n'avait qu'à se retirer, ce qu'il fit, et en suivant le long
vestibule sonore il se dit que ce magistrat avait raison: il tenait un
coupable, croyait-il; pourquoi l'aurait-il lâché?
Pour lui, il avait fait ce qu'il pouvait.