XX

Puisque c'était un rôle qu'il remplissait, Florentin se dit qu'il

devait le jouer jusqu'au bout de son mieux, en entrant dans la peau du

personnage qu'il voulait être, et ce rôle était celui de témoin.

Il avait été le clerc de Caffié; la justice voulait l'interroger sur son

ancien patron, rien n'était plus naturel; c'était cela seulement,

et rien que cela, qu'il pouvait admettre; par conséquent, il devait

s'intéresser aux recherches de la police, et avoir la curiosité

d'apprendre où elles en étaient.

Ce fut la question qu'il posa à l'agent lorsqu'ils marchèrent côte à

côte dans la rue:

--Avancez-vous dans l'affaire Caffié?

--Je ne la connais pas, dit l'agent, qui trouvait prudent de rester sur

la réserve, et je n'en sais pas plus que ce que racontent les journaux.

En sortant de la maison de sa mère, Florentin avait remarqué sur le

trottoir opposé un homme qui paraissait être là en station; au bout de

quelques minutes, en tournant une rue, il vit que cet homme les suivait

à une certaine distance: donc ce n'était point une simple comparution

devant le juge d'instruction, car on ne prend pas ces précautions avec:

un témoin.

Lorsqu'ils arrivèrent place Clichy, l'agent lui demanda s'il voulait

monter en voiture, mais il n'accepta point. A quoi bon? c'était une

dépense inutile.

Alors il vit l'agent lever son chapeau comme s'il saluait quelqu'un,

mais sans que ce salut bien certainement s'adressât à personne; et

aussitôt l'homme qui les suivait se rapprocha. Ce coup de chapeau était

un signal: comme, des quartiers déserts des Batignolles, ils entraient

dans la foule, on craignait qu'il n'essayât de se sauver; le caractère

de l'arrestation s'accentuait.

Après les pressentiments et les craintes qui l'avaient tourmenté en

ces derniers jours, cela n'était pas pour l'étonner, mais puisque l'on

gardait ces ménagements avec lui c'est que tout n'était pas encore

décidé: il devait donc se défendre de son mieux. Affolé avant le danger,

il se sentait moins faible maintenant qu'il était dedans.

En arrivant au palais de Justice, il fut immédiatement introduit dans

le cabinet du juge d'instruction. Mais celui-ci ne s'occupa pas de lui

aussitôt: il était en train d'interroger une femme; il continua, et

Florentin put l'examiner à la dérobée: c'était un homme de tournure

élégante et aisée, jeune encore, qui avait plutôt l'air d'un

boulevardier ou d'un sportsman que d'un magistrat, sans rien de solennel

ni d'imposant.

Tout en continuant son interrogatoire, lui aussi examinait Florentin,

mais d'un coup d'oeil rapide, sans insister, comme par hasard, et

simplement parce que ses regards la rencontraient. Devant une table, un

greffier écrivait, et près de la porte deux gendarmes attendaient avec

la physionomie ennuyée et vide de gens qui sont ailleurs.

Bientôt le juge d'instruction leva la tête vers eux:

--Vous pouvez emmener l'inculpée.

Puis tout de suite s'adressant à Florentin, il lui demanda son nom, ses

prénoms, et son domicile.

--Vous avez été le clerc de l'agent d'affaires Caffié; pourquoi

l'avez-vous quitté?

--Parce que mon travail était trop pénible.

--Vous craignez le travail?

--Non, quand il n'est pas excessif; il l'était chez M. Caffié et ne

me laissait pas le temps de travailler pour moi: je devais arriver à

l'étude le matin à huit heures, j'y déjeunais et n'en partais qu'à sept

heures pour aller dîner chez ma mère aux Batignolles; j'avais une heure

et demie pour cela; à huit heures et demie il fallait que je fusse de

retour et je restais jusqu'à dix heures ou dix heures et demie. En

acceptant cette place j'avais cru que je pourrais achever mon éducation

interrompue par la mort de mon père, faire mon droit, et devenir mieux

qu'un misérable clerc d'homme d'affaires; cela n'était pas possible avec

M. Caffié: je le quittai, et ce fut cette seule raison qui nous sépara.

--Où avez-vous été ensuite?

C'était là la question délicate, celle que Florentin redoutait, car elle

pouvait soulever contre lui des préventions que rien ne détruirait;

cependant il ne pouvait pas ne pas répondre, car ce qu'il ne dirait pas

lui-même d'autres le révéleraient: une enquête sur ce point était trop

facile.

--Chez un autre homme d'affaires, M. Savoureux, rue de la Victoire, où

je ne devais pas travailler le soir. J'y suis resté trois mois environ

et suis parti pour l'Amérique.

--Pourquoi?

--Parce que, lorsque j'ai voulu me mettre sérieusement au travail je me

suis aperçu que mes études avaient été interrompues trop longtemps pour

qu'il me fût possible de les reprendre: j'avais oublié une bonne

partie de ce que j'avais mal appris; j'échouerais sans doute à mon

baccalauréat, je ne pourrais commencer mon droit que trop tard. Je

quittai la France pour l'Amérique, où j'espérais trouver une bonne

situation.

--Vous êtes revenu à Paris.

--Il y a trois semaines.

--Et vous avez été chez Caffié?

--Oui.

--Quoi faire?

--Lui demander un certificat qui remplaçât celui qu'il m'avait donné et

que j'avais perdu.

--C'est le jour du crime.

--Oui.

--A quelle heure?

--Je suis arrivé chez lui vers deux heures quarante-cinq minutes, et

j'en suis reparti vers trois heures et demie.

Vous a-t-il donné le certificat que vous demandiez?

--Oui; le voici.

Et, le tirant de sa poche, il le présenta au juge d'instruction: c'était

une attestation disant que, pendant tout le temps que M. Florentin

Cormier avait été son clerc, Caffié n'avait eu qu'à se louer de lui, de

son travail comme de son exactitude et de sa probité.

--Et vous n'êtes pas revenu chez lui dans la soirée? demanda le juge

d'instruction.

--Pourquoi y serais-je revenu? j'avais obtenu ce que je désirais.

--Enfin y êtes-vous ou n'y êtes-vous pas revenu?

--Je n'y suis pas revenu.

--Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait en sortant de chez Caffié?

Si Florentin avait pu se faire la moindre illusion sur sa comparution

devant le juge d'instruction, la façon dont était conduit son

interrogatoire la lui aurait enlevée: ce n'était pas un témoin qu'on

questionnait, c'était un inculpé; il n'avait pas à éclairer la justice,

il avait à se défendre.

--Parfaitement, dit-il; il n'y a pas si longtemps. En sortant de la rue

Sainte-Anne, comme je n'avais rien à faire, je suis descendu sur les

quais, et j'ai bouquiné depuis le port Royal jusqu'à l'Institut; mais à

ce moment une averse est survenue et je suis remonté aux Batignolles où

je suis resté avec ma mère.

--Quelle heure était-il lorsque vous êtes arrivé chez madame votre mère?

--Cinq heures et quelques minutes.

--Ne pouvez-vous pas préciser?

--Cinq heures un quart à quelques minutes près, soit avant, soit après.

--Et vous n'êtes pas ressorti?

--Non.

--Est-il venu quelqu'un chez madame votre mère, après que vous avez été

rentré?

--Personne; ma soeur est rentrée à sept heures comme toujours,

lorsqu'elle revient de sa leçon.

--Avant de monter chez vous, avez-vous parlé à quelque locataire de la

maison?

--Non.

Il y eut une pause et Florentin sentit les yeux du juge fixés sur

lui avec une persistance gênante: il semblait que ce regard, qui

l'enveloppait de la tête aux pieds, voulût le déshabiller.

--Autre chose, dit le juge d'instruction; vous n'avez pas perdu un

bouton de pantalon pendant que vous étiez chez Caffié?

Florentin attendait cette question; et depuis longtemps il avait examiné

la réponse qu'il lui ferait. Nier était impossible. Il serait trop

facile de le convaincre de mensonge, car, par cela seul qu'on la lui

poserait, ce serait dire qu'on avait en main la preuve que ce bouton lui

appartenait. Il fallait donc confesser la vérité, si grave qu'elle pût

être.

--Effectivement, dit-il, et voici comment...

Il raconta en détail l'histoire du dossier classé sur la plus haute

planche d'un casier; sa quasi-chute; l'arrachement du bouton dont il ne

s'était aperçu que dans la rue.

Le juge d'instruction ouvrit un tiroir et en tira une petite boîte dans

laquelle il prit un bouton qu'il présenta à Florentin.

--Est-ce celui-ci? demanda-t-il.

Florentin le regarda.

--Il m'est assez difficile de répondre, dit-il enfin; un bouton

ressemble à un autre.

--Pas toujours.

--Il faudrait pour cela que j'eusse remarqué la forme de celui que j'ai

perdu, et je n'y ai prêté aucune attention: il me semble que personne ne

sait au juste comment et en quoi sont faits les boutons qu'il porte.

De nouveau le juge d'instruction l'examina:

--Mais le pantalon que vous avez aujourd'hui n'est-il-pas le même que

celui auquel ce bouton a été arraché?

--C'est celui que je portais le jour où j'ai été chez M. Caffié.

--Alors il est tout simple de comparer le bouton que je vous montre à

ceux de votre pantalon, et votre réponse devient facile.

Il était impossible d'échapper à cette vérification.

--Déboutonnez votre gilet, dit le juge, et faites votre comparaison

avec soin, avec tout le soin que vous jugerez bon: la question a son

importance.

Florentin ne la sentait que trop, l'importance de cette question;

mais, telle qu'elle lui était posée, il ne pouvait pas ne pas répondre

franchement.

Il déboutonna son gilet et compara le bouton trouvé avec les siens.

--Je crois que c'est bien le bouton que j'ai perdu, dit-il.

Bien qu'il se fût appliqué à ne pas trahir son angoisse, il sentit que

sa voix tremblait et qu'elle avait un accent rauque; alors il voulut

expliquer cette émotion:

--C'est là un hasard vraiment terrible pour moi, dit-il.

Le juge d'instruction ne répondit pas.

--Mais parce que j'ai perdu un bouton chez M. Caffié, il n'en résulte

pas que ce bouton m'ait été arraché dans une lutte!

--Vous avez votre système, vous le ferez valoir ce n'est pas ici le

lieu; je n'ai plus qu'une question à vous poser: Par quel bouton

avez-vous remplacé celui que vous aviez perdu?

--Par le premier venu.

--Qui l'a cousu?

--Moi.

--C'est votre habitude de recoudre vos boutons vous même?

Bien que le juge d'instruction n'eût insisté, sur cette dernière

question ni par le ton ni par la forme qu'il lui donnait, Florentin

voyait l'accusation que sa réponse allait formuler.

--Quelquefois, dit-il.

--Cependant, en rentrant chez vous, vous avez trouvé votre mère,

m'avez-vous dit; avait-elle des raisons pour ne pouvoir pas vous

recoudre elle-même ce bouton?

--Je ne lui ai pas demandé de le faire.

--Mais quand elle vous a vu le coudre, elle ne vous a pas pris

l'aiguille des mains?

--Elle ne m'a pas vu.

--Pourquoi?

--Elle était occupée à préparer notre dîner.

--Il suffit.

--J'étais dans l'entrée de notre logement où depuis mon retour on m'a

établi un lit; ma mère était dans la cuisine.

-La cuisine et l'entrée ne communiquent pas entre elles?

--La porte était fermée.

Tout un flot de paroles lui monta aux lèvres pour protester contre les

conclusions qui semblaient résulter de ses réponses, mais il s'arrêta;

il se voyait pris dans un engrenage, et tous ses efforts pour s'en

dégager ne faisaient que l'étreindre plus fortement.

Puisqu'on ne le questionnait plus, le meilleur, semblait-il, était de ne

rien dire; et il garda le silence pendant un temps assez long, dont

il n'apprécia que vaguement la durée: le juge parlait à mi-voix, le

greffier écrivait rapidement, et il n'entendait qu'un murmure monotone

que déchiraient les grincements d'une plume sur le papier.

--On va vous lire votre interrogatoire, dit le juge.

Il voulait tendre toute son attention sur cette lecture, mais il ne

tarda pas à en perdre le fil: quand les questions passaient d'un fait à

un autre, il restait à celui qui venait d'être examiné et arrivait trop

tard à celui qu'on abordait: l'impression qu'il éprouva cependant fut

que ce qu'il avait dit avait été fidèlement reproduit ou résumé; il

signa.

--Maintenant, dit le juge d'instruction, mon devoir m'oblige, en

présence des charges qui ressortent de votre interrogatoire, à délivrer

contre vous un mandat de Dépôt.

Florentin reçut le coup sans broncher.

--Je sais, dit-il, que toutes les protestations que je ferais entendre

n'auraient en ce moment aucun effet; je vous les épargnerai donc; mais

j'ai une faveur... une grâce à vous demander: c'est de me permettre

d'annoncer mon arrestation à ma mère et à ma soeur... qui m'aiment

tendrement. Oh! vous lirez ma lettre.

--Faites, monsieur.

Conscience(#13400) · 第 21 / 48 题