Pour que le bouton trouvé chez Caffié mît sur la piste de l'assassin, il
fallait qu'il sortît des mains d'un tailleur parisien, ou tout au moins
français, et que le pantalon n'eût point été vendu par un magasin de
vêtements confectionnés, où l'on ne garde ni le nom ni le souvenir des
acheteurs qui passent.
La tâche de la police était donc difficile, comme faibles étaient ses
chances de succès.
Qu'elle se fût adressée, ainsi que l'imaginait Saniel, à chacun des
trois mille tailleurs de Paris, pour connaître ceux d'entre eux qui
employaient des boutons au Coq et à la Couronne marqués A.P., elle eut
réellement cherché une aiguille dans une botte de foin.
Mais ce n'était point de cette façon qu'elle avait procédé: au lieu de
courir après ceux qui employaient ces boutons, elle avait cherché ceux
qui les fabriquaient ou les vendaient, et tout de suite, sans aller plus
loin que le _Bottin_, elle avait trouvé ce fabricant: A. Pélinotte;
_manufacture de boutons métal pour pantalons, marque de fabrique A. P.,
Couronne et Coq_, faubourg du Temple.
Tout d'abord, ce fabricant s'était montré assez peu disposé à répondre
aux questions de l'agent qui s'était rendu chez lui; mais, quand il
avait commencé à comprendre qu'il pouvait retirer un avantage de
l'affaire, en bon commerçant qu'il était, jeune et actif, il avait
mis ses livres et ses placiers à la disposition de la justice. Sa
prétention, en effet, était que ses boutons, grâce à une barrette en
cuivre, autour de laquelle le fil s'enroulait au lieu de passer dans des
trous, ne coupaient jamais le fil et qu'ils étaient incassables: quand
ils sautaient, c'était avec un morceau de l'étoffe. Quelle meilleure
justification de ses prétentions, quelle meilleure réclame que ce bouton
arraché avec un morceau du pantalon de l'assassin? Il fallait que
l'affaire vint aux assises et que, dans tous les journaux, on parlât des
boutons A.P.; pour ce résultat, il eût payé un bon prix.
On ne lui avait demandé que son concours, et, au bout de quelques
jours, les recherches avaient pu commencer, guidées par une liste dont
l'exactitude épargnait les démarches inutiles.
Un matin, un agent de la sûreté arriva avenue de Clichy et trouva le
tailleur Valérius dans sa boutique, occupé à lire son journal. Car ce
n'était pas seulement quand la patrie était en danger que Valérius se
passionnait pour la lecture des journaux, c'était tous les matins et
tous les soirs: quand les affaires politiques allaient mal, il prenait
si tragiquement les soucis qu'elles lui causaient qu'il fallait les
conversations et surtout les consommations du café pour l'en distraire,
et alors, bien entendu, il ne travaillait pas; au contraire,
lorsqu'elles allaient à peu près bien, personne n'était plus appliqué
que lui à la besogne, il ne sortait pas de sa petite boutique et, la
lecture du journal du matin finie, il ne quittait ses ciseaux que pour
s'asseoir à sa machine à coudre, et, tout en appuyant sur la pédale,
il ruminait ce qu'il avait lu: politique, polémique, faits divers,
tribunaux et feuilleton.
Rien de ce qui se publiait dans les journaux ne lui échappait; aussi aux
premiers mots de l'agent comprit-il tout de suite de quoi il allait être
question:
C'est pour l'affaire de la rue Sainte-Anne que vous avez besoin de ces
renseignements? demanda-t-il.
--Franchement, oui.
--Eh bien, franchement aussi, je ne sais si le secret professionnel me
permet de vous répondre.
L'agent, qui n'était pas bête, sentit tout de suite à qui il avait
affaire, et, au lieu de s'abandonner à l'envie de rire qu'avait
provoquée cette réponse faite noblement, par ce bonhomme dont la longue
barbe noire touffue et la calvitie accentuaient la gravité, il prit une
figure de circonstance:
--C'est à discuter, dit-il.
--Alors discutons: un client confiant dans ma probité et ma discrétion
me donne un pantalon à faire; il me paye comme il convient, sans rien
rabattre et au jour dit; les choses se passent entre nous loyalement; je
lui donne un bon pantalon honnêtement confectionné, il me paye en bon
argent. Nous sommes quittes; ai je le droit ensuite, par des paroles
imprudentes ou autrement, de fournir des armes contre lui? Le cas est
délicat.
--Mettez-vous l'intérêt de l'individu au-dessus de celui de la société?
--Quand il s'agit du secret professionnel, oui. Où irions-nous si
l'avocat, le notaire, le médecin, le confesseur, le tailleur pouvaient
accepter des compromissions sur ce point de doctrine? A l'anarchie tout
simplement, et, en fin de compte, ce serait l'intérêt de la société qui
en souffrirait.
L'agent, qui n'avait pas de temps à perdre, commençait à s'impatienter.
--Je vous ferai remarquer, dit-il, que le tailleur, quelle que soit
l'importance de sa profession, n'est pas tout à fait dans les mêmes
conditions que le médecin ou le confesseur, qui ne tiennent pas une
comptabilité pour ce que leur confient leurs clients. Vous, n'est-ce
pas, vous avez un livre sur lequel vous inscrivez les commandes de vos
clients?
--Certainement.
--De sorte que si, mal inspiré et persévérant dans une théorie poussée à
l'extrême, vous ne voulez pas répondre à mes questions, je n'aurais
qu'à aller chercher le commissaire de votre quartier qui, en vertu des
pouvoirs que la loi lui confère, saisirait vos livres....
--Ce serait de la violence, et ma responsabilité se trouverait dégagée.
--Et sur ces livres M. le juge d'instruction verrait à qui vous avez
fourni un pantalon de cette étoffe; il ne resterait plus qu'à découvrir
dans quel intérét vous avez voulu égarer les recherches de la justice.
Disant cela, il avait pris dans sa poche une petite boîte et,
développant un papier de soie, il en avait tiré un bouton auquel
adhérait un morceau d'étoffe bleu marine.
Valérius, que la menace du commissaire n'avait nullement ému, car il
était homme à braver le martyre, regardait curieusement la boite;
quand l'agent en sortit délicatement le bouton, il laissa échapper un
mouvement de vive surprise.
--Vous voyez, s'écria l'agent, que vous connaissez cette étoffe!
--Voulez-vous me permettre de la regarder? dit Valérius.
--Volontiers, mais à condition de n'y pas toucher; elle est précieuse.
Valérius prit la boîte et, s'approchant de la devanture, il regarda le
bouton et le morceau d'étoffe.
--C'est bien un bouton marqué A. P., comme vous le constatez, et nous
savons que vous employez ces boutons.
--Je ne le nie pas; ce sont de bons boutons, et je ne donne que du bon à
ma clientèle.
Rendant la boîte à l'agent, il avait été prendre un gros livre qu'il
s'était mis à feuilleter; des morceaux d'étoffe étaient collés sur les
pages, et à côté se trouvaient quelques lignes d'une grosse écriture.
Arrivé à une page où se voyait un morceau de drap bleu, il prit la botte
et compara ce morceau à celui du bouton, en le regardant au jour.
--Monsieur, s'écria-t-il, je vais vous dire des choses graves.
--Je vous écoute.
--Nous tenons l'assassin de la rue Sainte-Anne, et c'est moi qui vais
vous donner le moyen de le découvrir.
--Vous avez fait un pantalon de cette étoffe? J'en ai fait trois; mais
il n'y en a qu'un qui vous intéresse, celui de l'assassin. Je vous ai
dit tout à l'heure que le secret professionnel m'empêchait de répondre à
vos questions; mais ce que je viens de voir délie ma conscience. Comme
je vous l'ai expliqué, quand j'ai confectionné un bon pantalon pour un
client qui me l'a payé en bon argent, je ne crois pas avoir le droit de
révéler à qui que ce soit au monde, même à la justice, les affaires de
ce client.
--J'ai compris, interrompit l'agent que l'impatience gagnait.
--Mais cette réserve de ma part repose sur la réciprocité: à bon client,
bon tailleur. Si le client n'est pas bon, la réciprocité cesse, ou
plutôt elle continue sur un autre terrain,--celui de la guerre: on
s'est mal conduit avec moi, je rends la pareille. Le pantalon auquel
appartient cette étoffe,--il montra le bouton,--je l'ai fait pour un...
particulier que je ne connaissais pas, et qui se présentait à moi comme
Alsacien, ce que j'acceptai d'autant plus facilement qu'il s'exprimait
avec un fort accent étranger. Ce pantalon, je n'ai pas à vous dire comme
je l'ai soigné: je suis patriote, monsieur. Il avait été convenu qu'il
serait payé contre livraison. Quand cette livraison eut lieu, la jeune
apprentie qui en était chargée eut la faiblesse de ne pas exiger
l'argent: on allait me l'apporter à l'instant, enfin toutes les roueries
des mauvais débiteurs. J'y courus. Je fus mal reçu et ne pus rien
obtenir; ce serait pour le lendemain sans faute. Le lendemain on menaça
de me jeter du haut en bas des escaliers. Le surlendemain, on avait
déménagé à la cloche de bois. Plus personne. Disparu; sans laisser
d'adresse comme vous pouvez le penser.
--Et ce client?
--Je vous livre son nom sans hésitation aucune: Fritzner, non un
Alsacien, comme j'avais cru, mais un Prussien à coup sûr, qui
certainement a fait le coup, sa disparition le lendemain du crime en est
la preuve.
--Vous dites que vous n'avez pu vous procurer son adresse?
--Mais vous qui disposez d'autres moyens que moi, vous la trouverez:
vingt-sept à trente ans, taille moyenne, yeux bleus, barbe blonde et
complet bleu de cette étoffe.
L'agent écrivait ce signalement sur son carnet à mesure que le tailleur
le donnait.
--S'il n'a pas quitté Paris avec les trente-cinq mille francs volés,
nous le trouverons, dit-il, et ce sera grâce à vous.
--Heureux de vous être bon à quelque chose.
L'agent allait sortir; il se ravisa:
--Vous disiez que vous aviez fait trois costumes de cette étoffe.
--Oui, mais il n'y a que celui du Fritzner qui compte; les deux autres
l'ont été pour d'honnêtes gens bien connus dans le quartier, et qui
m'ont loyalement payé.
--Puisqu'ils ne peuvent pas être inquiétés, vous ne devez pas avoir de
scrupules à les nommer: ce n'est pas pour la justice que je vous
demande leurs noms, c'est pour moi; ils feront bien dans mon rapport et
prouveront que mes recherches ont été poussées à fond.
--L'un est un commerçant de la rue Truffant, il se nomme M. Blanchet;
l'autre est un jeune homme qui arrive d'Amérique et se nomme M.
Florentin Cormier.
--Vous dites Florentin Cormier? demanda l'agent, qui se rappela que ce
nom était celui d'une personne qu'on avait vue chez Caffié le jour du
crime; vous le connaissez?
--Pas précisément; c'est la première fois que je l'habille; mais je
connais sa mère et sa soeur, qui habitent la rue des Moines depuis cinq
ou six ans au moins; de bien honnêtes gens qui travaillent dur et ne
doivent rien à personne.
Le lendemain matin, vers dix heures, peu de temps après le départ de
Philis, Florentin, qui lisait le journal dans la salle à manger,
pendant que madame Cormier préparait le déjeuner, entendit des pas, qui
voulaient se faire légers, s'arrêter sur le palier devant leur porte.
Son oreille, depuis quelques jours, s'était trop habituée aux bruits de
la maison pour se tromper: il y avait dans ces pas une hésitation ou une
précaution qui trahissaient évidemment un étranger; et avec le peu de
relations qu'ils avaient, un étranger était sûrement un ennemi,--celui
qu'il attendait.
Un coup de sonnette donné d'une main ferme le fit sauter sur sa chaise;
il n'y avait pas à hésiter lentement et en prenant un air indifférent,
il alla ouvrir.
Il trouva devant lui un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un
veston court, coiffé d'un chapeau melon, au visage affable et fin.
--Monsieur Florentin Cormier?
--C'est moi.
Il le fit entrer dans la salle à manger.
--M. le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet.
Madame Cormier sortit de la cuisine pour entendre ces quelques mots,
et, si Florentin, qui la regardait, ne lui avait pas fait un geste
énergique, elle se serait trahie; les paroles qu'elle avait sur les
lèvres «Vous venez arrêter mon fils!» lui auraient échappé; elle les
refoula.
--Et pouvez-vous me dire pour quelle affaire M. le juge d'instruction me
convoque? demanda Florentin en affermissant sa voix.
--Pour l'affaire Caffié.
--Et à quelle heure dois-je me présenter devant M. le juge
d'instruction?
--Tout de suite.
--Mais mon fils n'a pas déjeuné! s'écria madame Cormier. Au moins prends
quelque chose avant de partir, mon cher enfant.
--Ce n'est pas la peine.
Il lui fit un signe pour qu'elle n'insistât pas: sa gorge était trop
serrée pour avaler un morceau de pain, et il importait de ne pas trahir
son émotion devant cet agent.
--Je suis à vous, dit-il.
Venant à sa mère, il l'embrassa, mais légèrement, sans épanchement,
comme s'il ne sortait que pour une courte absence.
--A tout à l'heure!
Elle était éperdue: mais, comprenant qu'elle compromettait son fils si
elle s'abandonnait, elle se contint.