XIX

Pour que le bouton trouvé chez Caffié mît sur la piste de l'assassin, il

fallait qu'il sortît des mains d'un tailleur parisien, ou tout au moins

français, et que le pantalon n'eût point été vendu par un magasin de

vêtements confectionnés, où l'on ne garde ni le nom ni le souvenir des

acheteurs qui passent.

La tâche de la police était donc difficile, comme faibles étaient ses

chances de succès.

Qu'elle se fût adressée, ainsi que l'imaginait Saniel, à chacun des

trois mille tailleurs de Paris, pour connaître ceux d'entre eux qui

employaient des boutons au Coq et à la Couronne marqués A.P., elle eut

réellement cherché une aiguille dans une botte de foin.

Mais ce n'était point de cette façon qu'elle avait procédé: au lieu de

courir après ceux qui employaient ces boutons, elle avait cherché ceux

qui les fabriquaient ou les vendaient, et tout de suite, sans aller plus

loin que le _Bottin_, elle avait trouvé ce fabricant: A. Pélinotte;

_manufacture de boutons métal pour pantalons, marque de fabrique A. P.,

Couronne et Coq_, faubourg du Temple.

Tout d'abord, ce fabricant s'était montré assez peu disposé à répondre

aux questions de l'agent qui s'était rendu chez lui; mais, quand il

avait commencé à comprendre qu'il pouvait retirer un avantage de

l'affaire, en bon commerçant qu'il était, jeune et actif, il avait

mis ses livres et ses placiers à la disposition de la justice. Sa

prétention, en effet, était que ses boutons, grâce à une barrette en

cuivre, autour de laquelle le fil s'enroulait au lieu de passer dans des

trous, ne coupaient jamais le fil et qu'ils étaient incassables: quand

ils sautaient, c'était avec un morceau de l'étoffe. Quelle meilleure

justification de ses prétentions, quelle meilleure réclame que ce bouton

arraché avec un morceau du pantalon de l'assassin? Il fallait que

l'affaire vint aux assises et que, dans tous les journaux, on parlât des

boutons A.P.; pour ce résultat, il eût payé un bon prix.

On ne lui avait demandé que son concours, et, au bout de quelques

jours, les recherches avaient pu commencer, guidées par une liste dont

l'exactitude épargnait les démarches inutiles.

Un matin, un agent de la sûreté arriva avenue de Clichy et trouva le

tailleur Valérius dans sa boutique, occupé à lire son journal. Car ce

n'était pas seulement quand la patrie était en danger que Valérius se

passionnait pour la lecture des journaux, c'était tous les matins et

tous les soirs: quand les affaires politiques allaient mal, il prenait

si tragiquement les soucis qu'elles lui causaient qu'il fallait les

conversations et surtout les consommations du café pour l'en distraire,

et alors, bien entendu, il ne travaillait pas; au contraire,

lorsqu'elles allaient à peu près bien, personne n'était plus appliqué

que lui à la besogne, il ne sortait pas de sa petite boutique et, la

lecture du journal du matin finie, il ne quittait ses ciseaux que pour

s'asseoir à sa machine à coudre, et, tout en appuyant sur la pédale,

il ruminait ce qu'il avait lu: politique, polémique, faits divers,

tribunaux et feuilleton.

Rien de ce qui se publiait dans les journaux ne lui échappait; aussi aux

premiers mots de l'agent comprit-il tout de suite de quoi il allait être

question:

C'est pour l'affaire de la rue Sainte-Anne que vous avez besoin de ces

renseignements? demanda-t-il.

--Franchement, oui.

--Eh bien, franchement aussi, je ne sais si le secret professionnel me

permet de vous répondre.

L'agent, qui n'était pas bête, sentit tout de suite à qui il avait

affaire, et, au lieu de s'abandonner à l'envie de rire qu'avait

provoquée cette réponse faite noblement, par ce bonhomme dont la longue

barbe noire touffue et la calvitie accentuaient la gravité, il prit une

figure de circonstance:

--C'est à discuter, dit-il.

--Alors discutons: un client confiant dans ma probité et ma discrétion

me donne un pantalon à faire; il me paye comme il convient, sans rien

rabattre et au jour dit; les choses se passent entre nous loyalement; je

lui donne un bon pantalon honnêtement confectionné, il me paye en bon

argent. Nous sommes quittes; ai je le droit ensuite, par des paroles

imprudentes ou autrement, de fournir des armes contre lui? Le cas est

délicat.

--Mettez-vous l'intérêt de l'individu au-dessus de celui de la société?

--Quand il s'agit du secret professionnel, oui. Où irions-nous si

l'avocat, le notaire, le médecin, le confesseur, le tailleur pouvaient

accepter des compromissions sur ce point de doctrine? A l'anarchie tout

simplement, et, en fin de compte, ce serait l'intérêt de la société qui

en souffrirait.

L'agent, qui n'avait pas de temps à perdre, commençait à s'impatienter.

--Je vous ferai remarquer, dit-il, que le tailleur, quelle que soit

l'importance de sa profession, n'est pas tout à fait dans les mêmes

conditions que le médecin ou le confesseur, qui ne tiennent pas une

comptabilité pour ce que leur confient leurs clients. Vous, n'est-ce

pas, vous avez un livre sur lequel vous inscrivez les commandes de vos

clients?

--Certainement.

--De sorte que si, mal inspiré et persévérant dans une théorie poussée à

l'extrême, vous ne voulez pas répondre à mes questions, je n'aurais

qu'à aller chercher le commissaire de votre quartier qui, en vertu des

pouvoirs que la loi lui confère, saisirait vos livres....

--Ce serait de la violence, et ma responsabilité se trouverait dégagée.

--Et sur ces livres M. le juge d'instruction verrait à qui vous avez

fourni un pantalon de cette étoffe; il ne resterait plus qu'à découvrir

dans quel intérét vous avez voulu égarer les recherches de la justice.

Disant cela, il avait pris dans sa poche une petite boîte et,

développant un papier de soie, il en avait tiré un bouton auquel

adhérait un morceau d'étoffe bleu marine.

Valérius, que la menace du commissaire n'avait nullement ému, car il

était homme à braver le martyre, regardait curieusement la boite;

quand l'agent en sortit délicatement le bouton, il laissa échapper un

mouvement de vive surprise.

--Vous voyez, s'écria l'agent, que vous connaissez cette étoffe!

--Voulez-vous me permettre de la regarder? dit Valérius.

--Volontiers, mais à condition de n'y pas toucher; elle est précieuse.

Valérius prit la boîte et, s'approchant de la devanture, il regarda le

bouton et le morceau d'étoffe.

--C'est bien un bouton marqué A. P., comme vous le constatez, et nous

savons que vous employez ces boutons.

--Je ne le nie pas; ce sont de bons boutons, et je ne donne que du bon à

ma clientèle.

Rendant la boîte à l'agent, il avait été prendre un gros livre qu'il

s'était mis à feuilleter; des morceaux d'étoffe étaient collés sur les

pages, et à côté se trouvaient quelques lignes d'une grosse écriture.

Arrivé à une page où se voyait un morceau de drap bleu, il prit la botte

et compara ce morceau à celui du bouton, en le regardant au jour.

--Monsieur, s'écria-t-il, je vais vous dire des choses graves.

--Je vous écoute.

--Nous tenons l'assassin de la rue Sainte-Anne, et c'est moi qui vais

vous donner le moyen de le découvrir.

--Vous avez fait un pantalon de cette étoffe? J'en ai fait trois; mais

il n'y en a qu'un qui vous intéresse, celui de l'assassin. Je vous ai

dit tout à l'heure que le secret professionnel m'empêchait de répondre à

vos questions; mais ce que je viens de voir délie ma conscience. Comme

je vous l'ai expliqué, quand j'ai confectionné un bon pantalon pour un

client qui me l'a payé en bon argent, je ne crois pas avoir le droit de

révéler à qui que ce soit au monde, même à la justice, les affaires de

ce client.

--J'ai compris, interrompit l'agent que l'impatience gagnait.

--Mais cette réserve de ma part repose sur la réciprocité: à bon client,

bon tailleur. Si le client n'est pas bon, la réciprocité cesse, ou

plutôt elle continue sur un autre terrain,--celui de la guerre: on

s'est mal conduit avec moi, je rends la pareille. Le pantalon auquel

appartient cette étoffe,--il montra le bouton,--je l'ai fait pour un...

particulier que je ne connaissais pas, et qui se présentait à moi comme

Alsacien, ce que j'acceptai d'autant plus facilement qu'il s'exprimait

avec un fort accent étranger. Ce pantalon, je n'ai pas à vous dire comme

je l'ai soigné: je suis patriote, monsieur. Il avait été convenu qu'il

serait payé contre livraison. Quand cette livraison eut lieu, la jeune

apprentie qui en était chargée eut la faiblesse de ne pas exiger

l'argent: on allait me l'apporter à l'instant, enfin toutes les roueries

des mauvais débiteurs. J'y courus. Je fus mal reçu et ne pus rien

obtenir; ce serait pour le lendemain sans faute. Le lendemain on menaça

de me jeter du haut en bas des escaliers. Le surlendemain, on avait

déménagé à la cloche de bois. Plus personne. Disparu; sans laisser

d'adresse comme vous pouvez le penser.

--Et ce client?

--Je vous livre son nom sans hésitation aucune: Fritzner, non un

Alsacien, comme j'avais cru, mais un Prussien à coup sûr, qui

certainement a fait le coup, sa disparition le lendemain du crime en est

la preuve.

--Vous dites que vous n'avez pu vous procurer son adresse?

--Mais vous qui disposez d'autres moyens que moi, vous la trouverez:

vingt-sept à trente ans, taille moyenne, yeux bleus, barbe blonde et

complet bleu de cette étoffe.

L'agent écrivait ce signalement sur son carnet à mesure que le tailleur

le donnait.

--S'il n'a pas quitté Paris avec les trente-cinq mille francs volés,

nous le trouverons, dit-il, et ce sera grâce à vous.

--Heureux de vous être bon à quelque chose.

L'agent allait sortir; il se ravisa:

--Vous disiez que vous aviez fait trois costumes de cette étoffe.

--Oui, mais il n'y a que celui du Fritzner qui compte; les deux autres

l'ont été pour d'honnêtes gens bien connus dans le quartier, et qui

m'ont loyalement payé.

--Puisqu'ils ne peuvent pas être inquiétés, vous ne devez pas avoir de

scrupules à les nommer: ce n'est pas pour la justice que je vous

demande leurs noms, c'est pour moi; ils feront bien dans mon rapport et

prouveront que mes recherches ont été poussées à fond.

--L'un est un commerçant de la rue Truffant, il se nomme M. Blanchet;

l'autre est un jeune homme qui arrive d'Amérique et se nomme M.

Florentin Cormier.

--Vous dites Florentin Cormier? demanda l'agent, qui se rappela que ce

nom était celui d'une personne qu'on avait vue chez Caffié le jour du

crime; vous le connaissez?

--Pas précisément; c'est la première fois que je l'habille; mais je

connais sa mère et sa soeur, qui habitent la rue des Moines depuis cinq

ou six ans au moins; de bien honnêtes gens qui travaillent dur et ne

doivent rien à personne.

Le lendemain matin, vers dix heures, peu de temps après le départ de

Philis, Florentin, qui lisait le journal dans la salle à manger,

pendant que madame Cormier préparait le déjeuner, entendit des pas, qui

voulaient se faire légers, s'arrêter sur le palier devant leur porte.

Son oreille, depuis quelques jours, s'était trop habituée aux bruits de

la maison pour se tromper: il y avait dans ces pas une hésitation ou une

précaution qui trahissaient évidemment un étranger; et avec le peu de

relations qu'ils avaient, un étranger était sûrement un ennemi,--celui

qu'il attendait.

Un coup de sonnette donné d'une main ferme le fit sauter sur sa chaise;

il n'y avait pas à hésiter lentement et en prenant un air indifférent,

il alla ouvrir.

Il trouva devant lui un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un

veston court, coiffé d'un chapeau melon, au visage affable et fin.

--Monsieur Florentin Cormier?

--C'est moi.

Il le fit entrer dans la salle à manger.

--M. le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet.

Madame Cormier sortit de la cuisine pour entendre ces quelques mots,

et, si Florentin, qui la regardait, ne lui avait pas fait un geste

énergique, elle se serait trahie; les paroles qu'elle avait sur les

lèvres «Vous venez arrêter mon fils!» lui auraient échappé; elle les

refoula.

--Et pouvez-vous me dire pour quelle affaire M. le juge d'instruction me

convoque? demanda Florentin en affermissant sa voix.

--Pour l'affaire Caffié.

--Et à quelle heure dois-je me présenter devant M. le juge

d'instruction?

--Tout de suite.

--Mais mon fils n'a pas déjeuné! s'écria madame Cormier. Au moins prends

quelque chose avant de partir, mon cher enfant.

--Ce n'est pas la peine.

Il lui fit un signe pour qu'elle n'insistât pas: sa gorge était trop

serrée pour avaler un morceau de pain, et il importait de ne pas trahir

son émotion devant cet agent.

--Je suis à vous, dit-il.

Venant à sa mère, il l'embrassa, mais légèrement, sans épanchement,

comme s'il ne sortait que pour une courte absence.

--A tout à l'heure!

Elle était éperdue: mais, comprenant qu'elle compromettait son fils si

elle s'abandonnait, elle se contint.

Conscience(#13400) · 第 20 / 48 题