XVIII

Rassurée, Philis avait hâte de revenir rue des Moines pour faire

partager à sa mère et à son frère la confiance que Saniel lui avait mise

au coeur: ce fut à pas pressés qu'elle remonta la rue Louis-le-Grand

aux Batignolles et d'une main fiévreuse qu'elle tira le cordon de leur

sonnette.

Car le temps n'était plus où, dans cette maison tranquille dont tous les

locataires se connaissaient, on laissait la clef sur la porte et où il

n'y avait qu'à frapper avant d'entrer. Depuis que les journaux parlaient

du bouton trouvé chez Caffié, la liberté et la sécurité qui régnaient

dans cet intérieur où jusqu'à ce moment, on n'avait rien à craindre pas

plus qu'à cacher, avaient disparu; plus de clef sur la porte d'entrée,

plus d'entretien à haute voix, plus de rires: maintenant, la porte

restait toujours fermée; on ne riait plus; et quand on parlait, quand

on lisait les journaux qu'on achetait matin et soir, c'était à mi-voix,

comme si, derrière les murs, des oreilles avaient été aux aguets; que

la sonnette tintât et l'on se regardait avec émoi, en se demandant d'un

coup d'oeil craintif si ce n'était pas l'annonce d'un danger.

Quand son frère vint lui ouvrir la porte, elle trouva la table servie:

on l'attendait.

--J'avais peur qu'il ne te fût arrivé quelque chose, dit madame Cormier.

--J'ai été retenue.

Vivement elle s'était débarrassée de son chapeau et de sa redingote.

--Tu n'as rien appris: demanda madame Cormier en apportant la soupe sur

la table.

--Non.

--On ne t'a parlé de rien? continua Florentin à voix basse.

--On ne m'a parlé que de ça; ou je n'ai entendu parler que de ça quand

on ne s'adressait pas à moi directement.

--Que dit-on?

--Personne n'admet que les recherches de la police aboutissent pour le

bouton.

--Tu vois, Florentin, interrompit madame Cormier en souriant à son fils.

Mais celui-ci secoua la tête.

--Cependant l'opinion de tous a une valeur, s'écria Philis.

--Parle donc plus bas, dit Florentin.

--On soutient qu'il est impossible que la police trouve, parmi les deux

ou trois mille tailleurs de Paris, tous ceux qui emploient des boutons

marqués A.P.; et l'on dit que, les trouvât-on, ils ne pourraient pas

désigner ceux de leurs clients à qui ils ont fourni des boutons de ce

genre; de sorte que c'est chercher réellement une aiguille dans une

botte de foin.

--Quand on veut bien y mettre le temps, on trouve une aiguille dans une

botte de foin, dit Florentin.

--Tu me demandes ce que j'ai entendu, je te le répète. Mais je ne

m'en suis pas tenu à cela. Comme je passais aux environs de la rue

Louis-le-Grand, je suis monté chez M. Saniel: c'était l'heure de sa

consultation et j'espérais le trouver.

--Tu lui as avoué la situation? s'écria Florentin.

Dans toute autre circonstance, elle eût répondu franchement, en

expliquant qu'on pouvait avoir confiance en Saniel; mais ce n'était pas

quand elle voyait l'agitation de son frère qu'elle allait l'exaspérer

par cet aveu, alors surtout qu'elle ne pouvait pas donner en même temps

les raisons de sa foi en Saniel; il fallait donc qu'elle le rassurât

avant tout.

--Non, dit-elle; mais je pouvais parler de Caffié avec M. Saniel

sans qu'il s'en étonnât; puisque c'est lui qui a fait les premières

constatations, n'était-il pas tout naturel que ma curiosité voulût en

apprendre un peu plus que ce que racontent les journaux?

--C'est égal; la démarche peut paraître étrange.

--Je ne crois pas; mais, en tout cas, l'intérêt que nous avions à nous

renseigner m'a fait passer sur cette considération, et, je crois que,

quand je t'aurai dit l'opinion de M. Saniel, tu ne regretteras plus ma

visite.

--Et cette opinion? demanda madame Cormier.

--Son opinion est qu'il n'y a pas eu de lutte entre Caffié et

l'assassin, attendu que la position de Caffié dans le fauteuil où il a

été frappé prouve qu'il a été surpris; donc, s'il n'y a pas eu de lutte,

il n'y a pas eu de bouton arraché, et tout l'échafaudage de la police

s'écroule.

Madame Cormier poussa un profond soupir de délivrance:

--Tu vois! dit-elle à son fils.

--Et l'opinion de M. Saniel n'est pas celle du premier venu, ce n'est

même pas celle d'un médecin quelconque: c'est celle du médecin qui a

constaté la mort et qui, plus que personne, a qualité, a autorité pour

dire comment elle a été donnée,--par surprise, sans lutte, sans bouton

arraché.

--Ce n'est pas M. Saniel qui dirige les recherches de la police, ni qui

les inspire, répondit Florentin; son opinion ne donne pas un coupable,

tandis que le bouton peut en donner un, au moins pour ceux qui croient

à la lutte, et entre les deux la police ne peut pas hésiter: déjà on la

raille dans les journaux de n'avoir pas encore découvert l'assassin, qui

va rejoindre tous ceux qu'elle a laissés échapper, il faut qu'elle suive

la piste sur laquelle elle s'est engagée, et cette piste....

Il baissa la voix:

--C'est ici qu'elle peut l'amener.

--Pour cela, il faudrait qu'elle passât par l'avenue de Clichy, et c'est

ce qui paraît invraisemblable.

--C'est le possible qui me tourmente, ce n'est pas le vraisemblable, et

tu ne peux pas ne pas reconnaître que ce que je crains est possible:

j'ai été chez Caffié le jour du crime, j'y ai perdu un bouton arraché

avec violence, ce bouton ramassé par la police prouve, selon elle la

culpabilité de celui à qui il a appartenu; qu'elle trouve que je suis

celui-là...

--Elle ne le trouvera pas.

--....Admettons qu'elle le trouve, comment me défendrais-je?

--En prouvant que tu n'étais pas rue Sainte-Anne entre cinq et six

heures, puisque tu étais ici.

--Et quels témoins attesteront cet alibi? Je n'en ai qu'un: maman. Que

vaut le témoignage d'une mère en faveur de son fils dans de pareilles

circonstances?

--Tu auras celui du docteur affirmant qu'il n'y a pas eu lutte, ni, par

conséquent, de bouton arraché.

--Affirmant, mais n'apportant aucune preuve à l'appui de son sentiment;

opinion de médecin que l'opinion d'un autre médecin peut combattre et

détruire! Et puis, pour démontrer qu'il n'y a pas eu lutte, M. Saniel

met en avant la surprise. Qui a pu surprendre Caffié? Ce n'est-pas le

premier venu, n'est-ce pas? De même, ce n'est pas non plus le premier

venu qui a pu s'introduire dans la maison, entrer et sortir en échappant

à la surveillance de la concierge. Celui-là, bien sûr, était au courant

des habitudes de la maison. De plus, il savait que, pour se faire ouvrir

la porte par Caffié quand le clerc était sorti, il fallait sonner

d'abord et ensuite frapper trois coups d'une certaine manière. Qui mieux

que moi savait tout cela?

C'était pied à pied que Philis défendait le terrain contre son

frère; mais peu à peu la confiance qui, tout d'abord, la soutenait

s'affaiblissait. Chez Saniel, près de lui, elle était vaillante;

entre son frère et sa mère, dans cette salle qui déjà avait vu leurs

inquiétudes, n'osant pas élever la voix, elle se troublait et se

laissait gagner par l'anxiété des siens:

--Vraiment, dit-elle, il semble que nous soyons des coupables et non des

innocents!

--Et tandis que nous sommes là à nous tourmenter, le coupable,

probablement, dans une tranquillité parfaite, rit des recherches de la

police; il n'avait pas pensé à ce bouton, le hasard le met dans son jeu;

la chance est pour lui, elle est contre nous... une fois de plus.

C'était la plainte qui revenait le plus souvent sur les lèvres de

Florentin. Bien qu'il n'eût jamais été joueur, et pour cause, tout pour

lui se décidait par la chance. Il y a des gens qui sont nés sous une

bonne étoile, d'autres sous une malheureuse; il y en a qui, dans la

bataille de la vie, reçoivent les coups sans se décourager, parce qu'ils

attendent tout du lendemain, comme il y en a qui faiblissent, parce

qu'ils n'attendent rien de bon et qu'ils savent, par expérience, que

demain sera pour eux ce qu'est le jour présent, ce qu'a été la veille.

Il était de ceux-là. Qu'avait-il eu de bon depuis que la bataille était

en engagée? Pourquoi leur père était-il mort juste au moment où, après

de rudes épreuves, il arrivait à force de persévérance et de travail,

à mettre le pied à l'échelle? Encore quelques années et c'était d'une

fortune, c'était d'un nom glorieux qu'héritaient ses enfants, tandis

qu'il ne leur avait laissé que ce qu'il avait toujours eu: la misère.

Pourquoi lui-même n'avait-il pas pu achever ses études, au lieu de

devenir un pauvre clerc d'hommes d'affaires qu'on accablait de besognes

fastidieuses du matin au soir, et de fatigues au point qu'il ne lui

restait pas une heure de liberté pour travailler utilement? Ne devait-il

pas, comme ses camarades, passer des examens qui lui auraient donné

une situation analogue à celles qu'occupaient ces camarades, ni plus

intelligents ni plus courageux que lui? Pourquoi, au lieu de trouver un

brave homme de patron, ce qui n'avait rien d'impossible, était-il tombé

sur Caffié qui l'avait martyrisé et abêti? Pourquoi sa mère, née à la

campagne, solide, d'une bonne et belle santé, avait-elle tout à coup

été frappée de paralysie? Enfin pourquoi Philis, belle fille comme elle

était, gaie malgré tout, intelligente, douée de toutes les qualités qui

font la vie heureuse dans un ménage, ne trouvait-elle pas un mari

assez dégagé de préjugés et d'étroits calculs pour l'épouser? Pourquoi

fallait-il que, du matin au soir; sans repos, sans lassitude, elle

travaillât penchée sur sa table, ou courût les rues de Paris comme une

pauvre ouvrière qui va chercher ou reporter de l'ouvrage?

--Que ne suis je resté en Amérique! dit-il.

--Puisque tu étais trop malheureux, mon pauvre garçon! dit madame

Cormier, dont le coeur maternel avait été remué par ce cri.

--Suis-je plus heureux ici? le serai-je demain? Que nous réserve-t-il,

ce demain plein d'incertitude et de dangers?

--Pourquoi veux-tu qu'il n'ait que des dangers? dit Philis d'un ton

conciliant et caressant.

--Tu attends toujours le bon, toi.

--Au moins je l'espère, et n'admets pas de parti pris qu'il est

impossible. Je ne dis pas que la vie soit toujours rose, mais elle n'est

pas non plus toujours noire; et je crois qu'il en est d'elle comme

des saisons: après l'hiver, qui est vilain, je te l'accorde, vient le

printemps, l'été et l'automne.

--Eh bien si j'avais l'argent nécessaire au voyage, j'irais passer la

fin de l'hiver dans un pays où il serait moins désagréable qu'ici et

surtout moins dangereux pour ma constitution.

--Tu ne dis pas cela sérieusement, j'espère? s'écria madame Cormier.

--Très sérieusement, au contraire.

--Nous sommes à peine réunis, et tu penses à une nouvelle séparation,

dit madame Cormier tristement.

--Ce n'est pas à une séparation que Florentin pense, s'écria Philis,

c'est à la fuite.

--Et pourquoi pas?

--Parce qu'il n'y a que les coupables qui se sauvent.

--C'est justement le contraire; les coupables intelligents restent, en

vertu de ton axiome, et, comme généralement ce sont des gens résolus ils

savent d'avance qu'ils pourront faire face au danger; tandis que les

innocents qui sont tout le monde, des timides comme moi ou des pas

chanceux perdent la tête et se sauvent, parce qu'ils savent à l'avance

aussi que, si un danger les menace, il les écrasera sans qu'ils puissent

lui échapper. C'est pourquoi je retournerais en Amérique si je pouvais

payer mon voyage au moins j'y serais tranquille.

Il se fit un moment de silence et chacun resta les yeux fixés sur son

assiette, comme s'il n'avait d'autre souci que d'achever de dîner.

--En constatant que ce projet n'était pas réalisable, reprit bientôt

Florentin, il m'est venu une autre idée.

--Pourquoi as-tu des idées? demanda Philis.

--Je voudrais que tu fusses à ma place, nous verrions si tu n'en aurais

pas.

--Je t'assure que j'y suis, à ta place, et que ton inquiétude est la

mienne; seulement elle ne se traduit pas de la même manière. Enfin

quelle est-elle ton idée?

--C'est d'aller trouver Valérius et de tout lui raconter.

--Et qui nous répond-de la discrétion de Valérius? demanda madame

Cormier; ne serait-ce pas la plus grosse imprudence que tu pourrais

commettre? On ne joue pas avec un secret de cette importance.

--Valérius est un brave homme.

--C'est parce qu'il ne peut pas travailler quand les affaires politiques

ou plutôt patriotiques vont mal, que tu dis ça.

--Et pourquoi non? Chez un pauvre misérable qui vit si petitement de

son travail, ce souci et cette fierté de la patrie ne sont-elles pas la

marque d'un coeur élevé?

--Je t'accorde cette élévation; mais c'est une raison de plus pour être

prudent avec lui, dit Philis. Précisément parce qu'il peut être ce que

tu crois, la réserve nous est imposée. Tu lui dis ce qui s'est passé: il

l'accepte et il accepte ton innocence, c'est parfait; il ne trahira ton

secret ni volontairement ni par maladresse. Mais il ne l'accepte pas;

il cherche les dessous; il suppose que tu as voulu le tromper; il te

soupçonne; alors ne va-t-il pas tout raconter au commissaire de police

de notre quartier? Pour moi, j'estime que c'est un danger qu'il serait

fou de provoquer.

--Et, selon toi, que faut-il faire?

--Rien; c'est-à-dire attendre, puisqu'il y a mille chances contre une

pour que nos inquiétudes, que nous exagérons les uns les autres, ne se

réalisent jamais.

--Eh bien, attendons, dit-il; au surplus, j'aime autant cela; au moins

je n'ai pas de responsabilité. Il adviendra ce qui pourra.

Conscience(#13400) · 第 19 / 48 题