Rassurée, Philis avait hâte de revenir rue des Moines pour faire
partager à sa mère et à son frère la confiance que Saniel lui avait mise
au coeur: ce fut à pas pressés qu'elle remonta la rue Louis-le-Grand
aux Batignolles et d'une main fiévreuse qu'elle tira le cordon de leur
sonnette.
Car le temps n'était plus où, dans cette maison tranquille dont tous les
locataires se connaissaient, on laissait la clef sur la porte et où il
n'y avait qu'à frapper avant d'entrer. Depuis que les journaux parlaient
du bouton trouvé chez Caffié, la liberté et la sécurité qui régnaient
dans cet intérieur où jusqu'à ce moment, on n'avait rien à craindre pas
plus qu'à cacher, avaient disparu; plus de clef sur la porte d'entrée,
plus d'entretien à haute voix, plus de rires: maintenant, la porte
restait toujours fermée; on ne riait plus; et quand on parlait, quand
on lisait les journaux qu'on achetait matin et soir, c'était à mi-voix,
comme si, derrière les murs, des oreilles avaient été aux aguets; que
la sonnette tintât et l'on se regardait avec émoi, en se demandant d'un
coup d'oeil craintif si ce n'était pas l'annonce d'un danger.
Quand son frère vint lui ouvrir la porte, elle trouva la table servie:
on l'attendait.
--J'avais peur qu'il ne te fût arrivé quelque chose, dit madame Cormier.
--J'ai été retenue.
Vivement elle s'était débarrassée de son chapeau et de sa redingote.
--Tu n'as rien appris: demanda madame Cormier en apportant la soupe sur
la table.
--Non.
--On ne t'a parlé de rien? continua Florentin à voix basse.
--On ne m'a parlé que de ça; ou je n'ai entendu parler que de ça quand
on ne s'adressait pas à moi directement.
--Que dit-on?
--Personne n'admet que les recherches de la police aboutissent pour le
bouton.
--Tu vois, Florentin, interrompit madame Cormier en souriant à son fils.
Mais celui-ci secoua la tête.
--Cependant l'opinion de tous a une valeur, s'écria Philis.
--Parle donc plus bas, dit Florentin.
--On soutient qu'il est impossible que la police trouve, parmi les deux
ou trois mille tailleurs de Paris, tous ceux qui emploient des boutons
marqués A.P.; et l'on dit que, les trouvât-on, ils ne pourraient pas
désigner ceux de leurs clients à qui ils ont fourni des boutons de ce
genre; de sorte que c'est chercher réellement une aiguille dans une
botte de foin.
--Quand on veut bien y mettre le temps, on trouve une aiguille dans une
botte de foin, dit Florentin.
--Tu me demandes ce que j'ai entendu, je te le répète. Mais je ne
m'en suis pas tenu à cela. Comme je passais aux environs de la rue
Louis-le-Grand, je suis monté chez M. Saniel: c'était l'heure de sa
consultation et j'espérais le trouver.
--Tu lui as avoué la situation? s'écria Florentin.
Dans toute autre circonstance, elle eût répondu franchement, en
expliquant qu'on pouvait avoir confiance en Saniel; mais ce n'était pas
quand elle voyait l'agitation de son frère qu'elle allait l'exaspérer
par cet aveu, alors surtout qu'elle ne pouvait pas donner en même temps
les raisons de sa foi en Saniel; il fallait donc qu'elle le rassurât
avant tout.
--Non, dit-elle; mais je pouvais parler de Caffié avec M. Saniel
sans qu'il s'en étonnât; puisque c'est lui qui a fait les premières
constatations, n'était-il pas tout naturel que ma curiosité voulût en
apprendre un peu plus que ce que racontent les journaux?
--C'est égal; la démarche peut paraître étrange.
--Je ne crois pas; mais, en tout cas, l'intérêt que nous avions à nous
renseigner m'a fait passer sur cette considération, et, je crois que,
quand je t'aurai dit l'opinion de M. Saniel, tu ne regretteras plus ma
visite.
--Et cette opinion? demanda madame Cormier.
--Son opinion est qu'il n'y a pas eu de lutte entre Caffié et
l'assassin, attendu que la position de Caffié dans le fauteuil où il a
été frappé prouve qu'il a été surpris; donc, s'il n'y a pas eu de lutte,
il n'y a pas eu de bouton arraché, et tout l'échafaudage de la police
s'écroule.
Madame Cormier poussa un profond soupir de délivrance:
--Tu vois! dit-elle à son fils.
--Et l'opinion de M. Saniel n'est pas celle du premier venu, ce n'est
même pas celle d'un médecin quelconque: c'est celle du médecin qui a
constaté la mort et qui, plus que personne, a qualité, a autorité pour
dire comment elle a été donnée,--par surprise, sans lutte, sans bouton
arraché.
--Ce n'est pas M. Saniel qui dirige les recherches de la police, ni qui
les inspire, répondit Florentin; son opinion ne donne pas un coupable,
tandis que le bouton peut en donner un, au moins pour ceux qui croient
à la lutte, et entre les deux la police ne peut pas hésiter: déjà on la
raille dans les journaux de n'avoir pas encore découvert l'assassin, qui
va rejoindre tous ceux qu'elle a laissés échapper, il faut qu'elle suive
la piste sur laquelle elle s'est engagée, et cette piste....
Il baissa la voix:
--C'est ici qu'elle peut l'amener.
--Pour cela, il faudrait qu'elle passât par l'avenue de Clichy, et c'est
ce qui paraît invraisemblable.
--C'est le possible qui me tourmente, ce n'est pas le vraisemblable, et
tu ne peux pas ne pas reconnaître que ce que je crains est possible:
j'ai été chez Caffié le jour du crime, j'y ai perdu un bouton arraché
avec violence, ce bouton ramassé par la police prouve, selon elle la
culpabilité de celui à qui il a appartenu; qu'elle trouve que je suis
celui-là...
--Elle ne le trouvera pas.
--....Admettons qu'elle le trouve, comment me défendrais-je?
--En prouvant que tu n'étais pas rue Sainte-Anne entre cinq et six
heures, puisque tu étais ici.
--Et quels témoins attesteront cet alibi? Je n'en ai qu'un: maman. Que
vaut le témoignage d'une mère en faveur de son fils dans de pareilles
circonstances?
--Tu auras celui du docteur affirmant qu'il n'y a pas eu lutte, ni, par
conséquent, de bouton arraché.
--Affirmant, mais n'apportant aucune preuve à l'appui de son sentiment;
opinion de médecin que l'opinion d'un autre médecin peut combattre et
détruire! Et puis, pour démontrer qu'il n'y a pas eu lutte, M. Saniel
met en avant la surprise. Qui a pu surprendre Caffié? Ce n'est-pas le
premier venu, n'est-ce pas? De même, ce n'est pas non plus le premier
venu qui a pu s'introduire dans la maison, entrer et sortir en échappant
à la surveillance de la concierge. Celui-là, bien sûr, était au courant
des habitudes de la maison. De plus, il savait que, pour se faire ouvrir
la porte par Caffié quand le clerc était sorti, il fallait sonner
d'abord et ensuite frapper trois coups d'une certaine manière. Qui mieux
que moi savait tout cela?
C'était pied à pied que Philis défendait le terrain contre son
frère; mais peu à peu la confiance qui, tout d'abord, la soutenait
s'affaiblissait. Chez Saniel, près de lui, elle était vaillante;
entre son frère et sa mère, dans cette salle qui déjà avait vu leurs
inquiétudes, n'osant pas élever la voix, elle se troublait et se
laissait gagner par l'anxiété des siens:
--Vraiment, dit-elle, il semble que nous soyons des coupables et non des
innocents!
--Et tandis que nous sommes là à nous tourmenter, le coupable,
probablement, dans une tranquillité parfaite, rit des recherches de la
police; il n'avait pas pensé à ce bouton, le hasard le met dans son jeu;
la chance est pour lui, elle est contre nous... une fois de plus.
C'était la plainte qui revenait le plus souvent sur les lèvres de
Florentin. Bien qu'il n'eût jamais été joueur, et pour cause, tout pour
lui se décidait par la chance. Il y a des gens qui sont nés sous une
bonne étoile, d'autres sous une malheureuse; il y en a qui, dans la
bataille de la vie, reçoivent les coups sans se décourager, parce qu'ils
attendent tout du lendemain, comme il y en a qui faiblissent, parce
qu'ils n'attendent rien de bon et qu'ils savent, par expérience, que
demain sera pour eux ce qu'est le jour présent, ce qu'a été la veille.
Il était de ceux-là. Qu'avait-il eu de bon depuis que la bataille était
en engagée? Pourquoi leur père était-il mort juste au moment où, après
de rudes épreuves, il arrivait à force de persévérance et de travail,
à mettre le pied à l'échelle? Encore quelques années et c'était d'une
fortune, c'était d'un nom glorieux qu'héritaient ses enfants, tandis
qu'il ne leur avait laissé que ce qu'il avait toujours eu: la misère.
Pourquoi lui-même n'avait-il pas pu achever ses études, au lieu de
devenir un pauvre clerc d'hommes d'affaires qu'on accablait de besognes
fastidieuses du matin au soir, et de fatigues au point qu'il ne lui
restait pas une heure de liberté pour travailler utilement? Ne devait-il
pas, comme ses camarades, passer des examens qui lui auraient donné
une situation analogue à celles qu'occupaient ces camarades, ni plus
intelligents ni plus courageux que lui? Pourquoi, au lieu de trouver un
brave homme de patron, ce qui n'avait rien d'impossible, était-il tombé
sur Caffié qui l'avait martyrisé et abêti? Pourquoi sa mère, née à la
campagne, solide, d'une bonne et belle santé, avait-elle tout à coup
été frappée de paralysie? Enfin pourquoi Philis, belle fille comme elle
était, gaie malgré tout, intelligente, douée de toutes les qualités qui
font la vie heureuse dans un ménage, ne trouvait-elle pas un mari
assez dégagé de préjugés et d'étroits calculs pour l'épouser? Pourquoi
fallait-il que, du matin au soir; sans repos, sans lassitude, elle
travaillât penchée sur sa table, ou courût les rues de Paris comme une
pauvre ouvrière qui va chercher ou reporter de l'ouvrage?
--Que ne suis je resté en Amérique! dit-il.
--Puisque tu étais trop malheureux, mon pauvre garçon! dit madame
Cormier, dont le coeur maternel avait été remué par ce cri.
--Suis-je plus heureux ici? le serai-je demain? Que nous réserve-t-il,
ce demain plein d'incertitude et de dangers?
--Pourquoi veux-tu qu'il n'ait que des dangers? dit Philis d'un ton
conciliant et caressant.
--Tu attends toujours le bon, toi.
--Au moins je l'espère, et n'admets pas de parti pris qu'il est
impossible. Je ne dis pas que la vie soit toujours rose, mais elle n'est
pas non plus toujours noire; et je crois qu'il en est d'elle comme
des saisons: après l'hiver, qui est vilain, je te l'accorde, vient le
printemps, l'été et l'automne.
--Eh bien si j'avais l'argent nécessaire au voyage, j'irais passer la
fin de l'hiver dans un pays où il serait moins désagréable qu'ici et
surtout moins dangereux pour ma constitution.
--Tu ne dis pas cela sérieusement, j'espère? s'écria madame Cormier.
--Très sérieusement, au contraire.
--Nous sommes à peine réunis, et tu penses à une nouvelle séparation,
dit madame Cormier tristement.
--Ce n'est pas à une séparation que Florentin pense, s'écria Philis,
c'est à la fuite.
--Et pourquoi pas?
--Parce qu'il n'y a que les coupables qui se sauvent.
--C'est justement le contraire; les coupables intelligents restent, en
vertu de ton axiome, et, comme généralement ce sont des gens résolus ils
savent d'avance qu'ils pourront faire face au danger; tandis que les
innocents qui sont tout le monde, des timides comme moi ou des pas
chanceux perdent la tête et se sauvent, parce qu'ils savent à l'avance
aussi que, si un danger les menace, il les écrasera sans qu'ils puissent
lui échapper. C'est pourquoi je retournerais en Amérique si je pouvais
payer mon voyage au moins j'y serais tranquille.
Il se fit un moment de silence et chacun resta les yeux fixés sur son
assiette, comme s'il n'avait d'autre souci que d'achever de dîner.
--En constatant que ce projet n'était pas réalisable, reprit bientôt
Florentin, il m'est venu une autre idée.
--Pourquoi as-tu des idées? demanda Philis.
--Je voudrais que tu fusses à ma place, nous verrions si tu n'en aurais
pas.
--Je t'assure que j'y suis, à ta place, et que ton inquiétude est la
mienne; seulement elle ne se traduit pas de la même manière. Enfin
quelle est-elle ton idée?
--C'est d'aller trouver Valérius et de tout lui raconter.
--Et qui nous répond-de la discrétion de Valérius? demanda madame
Cormier; ne serait-ce pas la plus grosse imprudence que tu pourrais
commettre? On ne joue pas avec un secret de cette importance.
--Valérius est un brave homme.
--C'est parce qu'il ne peut pas travailler quand les affaires politiques
ou plutôt patriotiques vont mal, que tu dis ça.
--Et pourquoi non? Chez un pauvre misérable qui vit si petitement de
son travail, ce souci et cette fierté de la patrie ne sont-elles pas la
marque d'un coeur élevé?
--Je t'accorde cette élévation; mais c'est une raison de plus pour être
prudent avec lui, dit Philis. Précisément parce qu'il peut être ce que
tu crois, la réserve nous est imposée. Tu lui dis ce qui s'est passé: il
l'accepte et il accepte ton innocence, c'est parfait; il ne trahira ton
secret ni volontairement ni par maladresse. Mais il ne l'accepte pas;
il cherche les dessous; il suppose que tu as voulu le tromper; il te
soupçonne; alors ne va-t-il pas tout raconter au commissaire de police
de notre quartier? Pour moi, j'estime que c'est un danger qu'il serait
fou de provoquer.
--Et, selon toi, que faut-il faire?
--Rien; c'est-à-dire attendre, puisqu'il y a mille chances contre une
pour que nos inquiétudes, que nous exagérons les uns les autres, ne se
réalisent jamais.
--Eh bien, attendons, dit-il; au surplus, j'aime autant cela; au moins
je n'ai pas de responsabilité. Il adviendra ce qui pourra.