XVII

Le mardi, un peu avant cinq heures, Philis, comme elle l'avait promis,

sonnait à sa porte; et il sortait de son laboratoire, où il s'était

remis au travail, pour aller lui ouvrir.

Elle lui sauta au cou:

--Eh bien? demanda-t-elle d'une voix frémissante.

Il raconta comment il avait joué, comment il avait gagné, mais sans

préciser la somme; et il raconta aussi les propositions d'association

du prince Mazzazoli, la rencontre de Duphot, l'envoi du mandat

télégraphique à Jardine.

--Oh! quel bonheur, dit-elle en le serrant dans ses bras; te voilà

libre.

--Plus de créanciers! Maître de moi: tu vois que j'ai eu une bonne

inspiration.

--La justice des choses le voulait.

Puis, s'interrompant:

--A propos de justice, tu ne m'as pas parlé de Caffié, le matin de ton

départ.

--J'étais sous le coup de préoccupations qui ne me laissaient pas la

liberté de penser à Caffié.

--Est-ce curieux, cette coïncidence de sa mort avec la condamnation que

nous avions portée contre lui: est-ce que cela précisément ne prouve pas

cette justice des choses?

--Si tu veux.

--Comme l'argent que tu as gagné à Monaco le prouve pour toi: ce qui est

juste arrive nécessairement. Caffié a été puni de toutes ses coquineries

et de ses crimes; toi, tu as été récompensé de tes souffrances.

--Est-ce qu'il n'aurait pas été juste que Caffié fût puni plus tôt, et

que moi, je souffrisse moins longtemps?

Elle resta sans répondre.

--Tu vois, dit-il en souriant, que ta philosophie reste court.

--Ce n'est pas à ma philosophie que je pense, c'est à Caffié et à nous.

--En quoi Caffié peut-il être associé à toi ou aux tiens?

--Il l'est ou plutôt il pourrait l'être, si cette justice, à laquelle je

crois, malgré tes plaisanteries, permettait qu'il le fût.

--Tu conviendras que cela ressemble à une énigme.

--Qu'est-ce que tu as appris de Caffié depuis ton départ?

--Rien ou presque rien.

--Tu sais qu'on croit que le crime a été commis par un boucher.

--Le commissaire a ramassé le couteau devant moi, et c'est bien un

couteau de boucher; de plus, le coup qui a tranché la gorge de Caffié

a été porté par une main habituée à l'égorgement; c'est ce que j'ai

indiqué dans mon rapport.

--Depuis, des recherches plus attentives que celles du premier moment

ont fait découvrir sous un meuble un bouton de pantalon...

--Qui aurait été arraché dans une lutte entre Caffié et son assassin,

j'ai lu cela dans un journal; mais, pour moi, je ne crois pas à cette

lutte: la position de Caffié dans le fauteuil où il a été frappé et où,

il est mort indique que le vieux coquin a été surpris; d'ailleurs s'il

ne l'avait pas été, s'il avait lutté, il aurait crié, et sans doute il

se serait fait entendre.

--Si tu savais comme je suis heureuse de t'entendre dire cela,

s'écria-t-elle.

--Heureuse! Qu'est-ce que cela peut te faire?

Il l'examina surpris.

--Que t'importe que Caffié ait été tué avec ou sans lutte? Tu l'avais

condamné, il est mort; cela doit te suffire.

--J'ai eu bien tort de porter cette condamnation, en causant et sans y

attacher d'importance.

--Crois-tu que c'est elle qui ait amené son exécution?

--Je n'ai pas cette simplicité, mais enfin j'aimerais mieux ne pas

l'avoir condamné?

--Tu le regrettes?

--Je regrette qu'il soit mort.

--Décidément l'énigme continue; mais tu sais que je n'y suis pas du

tout; et, si tu veux, nous en resterons là; nous avons mieux à faire que

de nous entretenir de Caffié.

--Permets-moi d'en parler, au contraire, car nous avons besoin de tes

conseils.

De nouveau, il la regarda en tâchant de lire en elle et de deviner

pourquoi elle tenait tant à parler de Caffié, alors que lui justement

aurait voulu n'en pas parler. Que pouvait-il se trouver sous cette

insistance?

--Je t'écoute, dit-il, et, puisque tu as un conseil à me demander à ce

sujet, tu aurais dû me dire tout de suite ce dont il s'agit.

--Tu as raison, et je l'aurais déjà fait si je n'étais retenue par un

sentiment d'embarras... et de honte que je me reproche, car avec toi je

ne dois avoir ni embarras ni honte.

--Assurément.

--Mais avant tout il faut que je te dise, il faut que tu saches que mon

frère Florentin est un bon et brave garçon; il faut que tu le croies,

que tu en sois convaincu.

--Je le suis, puisque tu me le dis; d'ailleurs il m'a produit la

meilleure impression pendant le peu de temps que je l'ai vu l'autre

matin chez toi.

--N'est-ce pas qu'on voit tout de suite que c'est une bonne nature?

--Certainement.

--Et franc, et droit; faible, c'est vrai, et un peu mou aussi,

c'est-à-dire manquant de ressort et de volonté, se laissant entraîner...

par bonté et par tendresse. Cette faiblesse lui a fait commettre une

faute avant son départ pour l'Amérique. Je te l'ai cachée jusqu'à cette

heure, mais il faut que tu la connaisses maintenant: aimant une femme

qui le dominait et lui faisait faire ce qu'elle voulait, il s'est laissé

entraîner à... détourner une somme de quarante-cinq francs qu'elle lui

demandait, qu'elle exigeait le soir même, espérant pouvoir la remettre

trois jours après, sans que son patron s'en aperçût.

--Son patron était Caffié?

--Non; il avait quitté Caffié depuis trois mois et il était entré chez

un autre homme d'affaires dont je ne t'ai jamais parlé, tu comprends

maintenant pourquoi. L'argent sur lequel il avait compté pour remplacer

celui qu'il avait donné à cette femme lui manqua. Au lieu de s'adresser

à nous, il chercha ailleurs, ne trouva pas, perdit la tête, si bien

qu'on découvrit son détournement et que son patron, qui n'était pas

moins dur que Caffié, déposa une plainte contre lui. Comment nous

parvînmes à la faire retirer et à empêcher le pauvre garçon de passer

en justice, ce serait trop long. Enfin nous réussîmes, et, désespéré,

mourant de honte, il partit pour l'Amérique, malgré nous, autant pour

n'avoir à rougir devant personne que pour faire fortune, car son

caractère est aussi facile à l'illusion qu'à la désespérance. Maintenant

que tu as vu Florentin, tu admettras qu'on peut être coupable de la

faute qu'il a commise, sans être capable... de devenir un assassin.

Il allait répondre, elle lui ferma les lèvres d'un geste rapide:

--Tu vas voir pourquoi je parle de cela, et tu vas comprendre aussi que

je ne me suis écartée ni de Caffié, ni de ce bouton sur lequel la police

compte pour retrouver le coupable: ce bouton appartenait à Florentin.

--A ton frère?

--Oui, à Florentin, qui, le jour même du crime, a été chez Caffié.

--C'est vrai; la concierge a dit au commissaire de police qu'il était

venu vers trois heures.

Philis poussa un cri désespéré:

--On sait qu'il est venu, voilà qui est encore plus grave que ce que

nous pouvions imaginer et craindre.

--Le commissaire, interrogeant la concierge pour savoir quelles

personnes Caffié avait reçues dans la journée, a nommé ton frère; mais,

comme cette visite a eu lieu entre trois heures et trois heures et

demie, et que le crime a certainement été commis entre cinq heures

et cinq heures et demie, personne ne peut accuser ton frère d'être

l'assassin, puisqu'il était parti avant que Caffié allumât sa lampe.

Comme cette lampe n'a pas pu s'allumer toute seule, il en résulte qu'il

ne peut pas avoir égorgé un homme qui était encore vivant une heure

après que la concierge eut vu ton frère et lui eut parlé.

--Ce que tu me dis est un grand soulagement; si tu savais quelle peur

nous avons eue!

--Vous avez été bien promptes à vous alarmer.

--Trop promptes; mais quand Florentin, nous lisant le journal tout haut,

est arrivé à l'histoire du bouton et s'est écrié: «Mais c'est à moi, ce

bouton!» nous avons tous éprouvé un saisissement qui nous a fait perdre

la tête. Nous avons vu la police tombant chez nous, interrogeant

Florentin, lui reprochant le passé qui serait étalé au grand jour dans

tous les journaux, et tu dois sentir quelle a été notre émotion.

--Mais ton frère peut, n'est-ce pas, expliquer comment il a perdu ce

bouton chez Caffié?

--Bien sûr, et de la façon la plus naturelle. Comme la concierge l'a

raconté, il a été, le jour de l'assassinat, chez Caffié, pour demander

à celui-ci un certificat constatant qu'il avait été son clerc pendant

plusieurs années. Caffié lui a fait ce certificat, qui devait remplacer

celui que Florentin avait perdu; puis, tout en causant, Caffié lui a

parlé d'un dossier qu'il ne pouvait pas retrouver et dont il avait

besoin. C'était Florentin qui s'était occupé de cette affaire plus que

Caffié lui-même, et, quand elle avait été terminée, il avait rangé le

dossier, qui était volumineux et ne pouvait pas entrer dans les cases où

on les classe ordinairement, sur une planche au haut d'une armoire. Le

hasard voulut qu'il s'en souvînt; il le dit à Caffié qui répondit qu'il

avait cherché dans cette armoire sans rien trouver. «C'est que vous avez

mal cherché, dit Florentin, ou que le dossier a été dérangé par mon

successeur.--J'ai bien cherché, répliqua Caffié, et votre successeur ne

l'a jamais vu.--Eh bien, alors, dit Florentin, je vais le trouver.» Et

allant chercher une petite échelle, il monta dessus pour atteindre le

haut de l'armoire. Sa mémoire ne l'avait pas trompé: le dossier était

bien où il croyait, mais une épaisse couche de poussière noire avait

obscurci la fiche sur laquelle étaient inscrites les indications qui

devaient le faire reconnaître. Il le prit pour le descendre, fit un faux

pas et, dans un brusque mouvement pour se retenir, un des boutons de son

pantalon fut arraché.

--Et il ne l'a pas ramassé?

--Il ne s'en est même pas aperçu tout d'abord; c'est plus tard, dans

la rue, en voyant qu'une jambe de son pantalon était plus longue que

l'autre et traînait sur ses bottines, qu'il a pensé à l'échelle et qu'il

a constaté qu'un bouton lui manquait. Il n'allait pas retourner chez

Caffié pour le chercher, n'est-ce pas?

--Assurément.

--Comment prévoir que Caffié allait être assassiné; que le crime serait

assez habilement combiné et exécuté pour laisser échapper le coupable;

que, deux jours après, la police aux abois trouverait un bouton sur

lequel elle bâtirait toute une histoire; que, de cette histoire, il

résulte qu'il y a eu lutte entre l'assassin et sa victime; que dans

cette lutte un bouton a été arraché, et que celui qui l'a perdu est

nécessairement celui qui a coupé le cou à Caffié? Florentin n'a pas

pensé à tout cela.

--Ça se comprend.

--Il a lui-même, le soir, remplacé son bouton par un autre, et c'est

seulement en lisant le journal qu'il a senti ce qu'il pouvait y avoir

de grave dans ce fait en apparence insignifiant, et comme lui, en même

temps que lui, nous avons partagé son émoi.

--Vous n'avez parlé à personne de ce bouton?

--Certes non; nous n'avions garde; et je ne t'en ai parlé que parce

que je te dis tout, et aussi parce que, si nous étions menacés, nous

n'aurions de secours à attendre que de toi. Florentin est un bon garçon,

mais c'est un mouton qui ne sait que tendre le dos quand il lui pleut

dessus; maman est comme lui sous plus d'un rapport, et moi, quoique je

sois plus résistante, j'avoue qu'en face de la loi et de la police je

perdrais facilement la tête, comme les enfants qui se mettent à hurler

quand on les laisse dans l'obscurité; la loi, n'est-ce pas la

nuit, quand on ne la connaît pas, et une nuit troublante, pleine

d'effarements, toute peuplée de fantômes?

--Je ne crois pas que vous soyez menacés comme tu l'as imaginé dans un

premier moment d'émotion....

--Bien naturelle.

--Bien naturelle, j'en conviens, mais dont la réflexion montre le peu de

fondement. Ce bouton ne porte pas le nom du tailleur qui l'a fourni....

--Non, mais il porte des initiales et une marque de fabrique: un A et un

P avec une couronne et un coq.

--Eh bien! comment veux-tu que la police trouve, parmi les deux ou

trois mille tailleurs de Paris, ceux qui emploient les boutons ainsi

marqués; et comment ces tailleurs trouvés pourraient-ils désigner celui

de leurs clients à qui appartient ce bouton, celui-là précisément et non

un autre? C'est chercher une aiguille dans une botte de foin. Où

ton frère a-t-il fait faire ce pantalon? Ne l'a-t-il pas rapporté

d'Amérique?

--Le pauvre garçon n'a rien rapporté d'Amérique, si ce n'est de

misérables vêtements bien usés, et nous avons dû commencer par

l'habiller des pieds à la tête. Nous avons été à l'économie, et c'est un

petit tailleur de l'avenue de Clichy, appelé Valérius, qui lui a fait ce

costume.

--Il ne me paraît guère probable que la police trouve ce petit tailleur

de l'avenue de Clichy, bien qu'il eût mieux valu que ce pantalon vînt de

la _Belle Jardinière_ ou d'un autre grand magasin: mais le découvrît-on

et le tailleur reconnût-il que le bouton provient de sa provision que

cela ne désignerait pas ton frère. Enfin, arrivât-on jusqu'à lui, il

faudrait encore prouver qu'il y a eu lutte comme on le suppose, que le

bouton a été arraché dans cette lutte, et que ton frère se trouvait rue

Sainte-Anne entre cinq et six heures, alors que sans doute il lui sera

facile, à lui, de prouver où il était à ce moment.

--Mais chez nous, avec maman!

--Tu vois donc que vous pouvez être tranquilles.

Conscience(#13400) · 第 18 / 48 题