XIII

Il n'avait plus à s'observer, à écouter, à tendre ses nerfs, à retenir

son coeur, il pouvait marcher librement et réfléchir.

Sa première pensée fut de chercher à se rendre compte de ce qu'il

éprouvait, et il trouva que c'était un immense soulagement, quelque

chose d'analogue sans doute à l'état de l'asphyxié qui revient à la vie:

physiquement, il avait repris son calme; moralement, il ne sentait en

lui aucun trouble, aucun remords: il ne s'était donc pas trompé dans sa

théorie quand il avait expliqué à Philis que chez l'homme intelligent le

remords précède l'action et ne la suit pas.

Mais où il s'était trompé, c'était en s'imaginant qu'il apporterait

dans son acte un sang-froid et une force qui en réalité lui avaient

complètement manqué.

Allant d'une idée à une autre, ballotté par l'irrésolution, il n'avait

nullement été l'homme fort qu'à l'avance il croyait être: celui qui

marche au but sans s'émouvoir, prêt à faire face à toute attaque d'où

qu'elle vienne, maître de ses nerfs comme de sa volonté, en pleine

possession de tous ses moyens. Au contraire, il avait été le jouet de

l'agitation et de la faiblesse. Si un danger sérieux s'était dressé sur

sa route, il n'aurait su de quel côté l'aborder, la peur l'eût paralysé

et incontestablement il se serait perdu lui-même.

A la vérité, sa main avait été ferme, mais sa tête avait été affolée.

Il y avait là quelque chose d'humiliant qu'il fallait qu'il s'avouât

et, ce qui était plus grave, d'inquiétant; car, par cela que tout avait

marché à souhait jusqu'à présent, tout n'était pas fini et même rien

n'était commencé.

Si les recherches que la justice allait entreprendre venaient jusqu'à

lui, comment se défendrait-il?

Il se croyait bien certain de n'avoir pas été vu dans la maison de

Caffié au moment où le crime avait été commis; mais sait-on jamais si on

a été vu ou si on ne l'a pas été?

De même il y avait la provenance de l'argent qu'il allait employer pour

payer ses dettes qui pouvait devenir une accusation contre laquelle il

lui serait difficile de se défendre. «Vous étiez sans ressources hier,

aux abois; comment, du jour au lendemain, vous êtes-vous procuré les

sommes considérables pour vous, avec lesquelles vous avez désintéressé

vos créanciers?»--Cette question, il l'entendait sans plus lui trouver

de réponse maintenant qu'au moment où pour la première fois il l'avait

examinée; et ce n'était plus pour un jour indéterminé qu'il fallait la

résoudre, c'était pour demain; en tout cas, il devait se tenir prêt

comme si certainement c'eût été pour le lendemain. Et ce qui pouvait la

compliquer, c'était que Caffié, en homme de précaution qu'il était, eût

pris soin de relever, sur un livre qu'on trouverait, les numéros de ses

billets de banque.

En quittant la rue Sainte-Anne il avait pris la rue

Neuve-des-Petits-Champs pour rentrer chez lui déposer ses billets

de banque, faire disparaître les taches de sang qui avaient dû

l'éclabousser et laver ses mains, surtout la droite, encore rouge; mais

tout à coup l'idée lui passa par l'esprit qu'il pouvait être suivi et

que ce serait folie de dire où il demeurait. Alors, pressant assez le

pas pour forcer à courir celui qui le suivrait, il se lança devant lui,

n'ayant d'autre souci que de prendre des rues mal éclairées, celles

où il y avait peu de chances pour qu'on vît les taches, si elles se

montraient sur ses vêtements, son linge ou ses chaussettes. Il marcha

ainsi pendant une demi-heure environ, tournant et retournant sur sa

piste, la brouillant, et après avoir traversé deux fois la place Vendôme

où il avait pu voir loin derrière lui, il s'était décidé à rentrer,

ne sachant trop s'il devait être satisfait d'avoir ainsi dérouté les

recherches ou s'il ne devait pas plutôt être furieux d'avoir cédé à une

sorte de panique.

Comme il passait devant la loge sans s'arrêter, son concierge l'appela

et, sortant aussitôt, lui remit une lettre avec un empressement peu

ordinaire; Saniel, qui voulait échapper à tout examen, la prit vivement

et la fourra dans sa poche.

--C'est une lettre importante, dit le concierge; le domestique qui me

l'a remise m'a dit qu'elle renfermait de l'argent.

Il fallait cette recommandation pour qu'en un pareil moment Saniel eût

la pensée de l'ouvrir,--ce qu'il fit en entrant chez lui.

«Je ne veux pas, mon cher docteur, quitter Paris pour Monaco, où je vais

passer deux ou trois mois, sans vous adresser tous nos remerciements.

» Votre bien reconnaissant

» C. DUPHOT.»

Ces remerciements étaient représentés par deux billets de cent francs,

paiement plus que suffisant pour les soins que Saniel avait donnés,

quelques mois auparavant, à la maîtresse de cet ancien camarade. Que lui

importaient maintenant ces deux cents francs qui, quelques jours plus

tôt, lui eussent été si utiles; il les jeta sur son bureau; et tout de

suite, après avoir allumé deux bougies, il passa l'inspection de ses

vêtements et de son linge.

La précaution qu'il avait prise de se placer derrière le fauteuil lui

avait réussi; le sang, en jaillissant en avant et de chaque côté,

ne l'avait pas atteint; seules, la main qui tenait le couteau et la

manchette de la chemise avaient été éclaboussées; mais cela était sans

conséquence: un médecin a bien le droit d'avoir du sang sur ses manches,

et cette chemise allait rejoindre celle avec laquelle il avait, la nuit

précédente, délivré la femme de la rue de la Corderie.

Dégagé de ce souci, il ne l'était point de celui de l'argent qui

chargeait encore ses poches; il les vida sur son bureau, où il compta le

tout: cinq rouleaux d'or de mille francs et trois liasses de dix mille

francs chacune en billets de banque.

Comment se débarrasser tout de suite de cette somme, pour lui

considérable, et comment, plus tard, justifier de sa provenance quand le

moment serait venu... s'il venait?

La question était complexe, et, malheureusement pour lui, il n'était

guère en état de l'examiner froidement.

Pour l'or, il n'avait qu'à brûler tout de suite les papiers des

rouleaux; les louis n'ont ni numéros ni marques particulières; mais les

billets en ont: où les cacher en attendant qu'il sût par les journaux si

Caffié avait ou n'avait pas noté ces numéros?

Tout en brûlant les papiers sur lesquels Caffié avait écrit de sa main

«1,000 francs.» il cherchait la cachette qu'il lui fallait: derrière une

glace, sous le chambranle de la cheminée qu'il soulèverait, sous une

feuille de parquet, dans ses livres: mais tous ces moyens ne lui

paraissaient pas assez sûrs pour que, dans une perquisition bien

conduite, on ne découvrit pas cette cachette, ce qui le perdrait.

Comme il promenait ses regards autour de lui, demandant aux choses une

inspiration que son cerveau ne lui fournissait pas, ils tombèrent sur la

lettre qu'il venait de recevoir, et ce fut elle qui lui en suggéra une

moins banale: Duphot était à Monaco pour jouer; pourquoi n'irait-il pas

aussi et ne jouerait-il pas?

N'ayant ni parents ni amis auprès desquels il pût se procurer une

certaine somme, sa seule ressource était de la demander au jeu, et, dans

la position désespérée qui était la sienne au vu et au su de tout le

monde, rien de plus naturel que cette tentative: il venait de recevoir

deux cents francs qui ne pouvaient pas le sauver de ses créanciers; il

les risquait à la roulette de Monaco. Qu'il gagnât ou qu'il perdît, peu

importait; il aurait joué. Cela suffisait. On l'aurait vu au jeu. Qui

saurait s'il y avait perdu ou gagné? Il raconterait qu'il avait gagné;

personne pour le contredire. De Monaco, il ferait payer Jardine par un

mandat télégraphique, sur les cinq mille francs en or, qui seraient

plus que suffisants pour cela; et, quand il rentrerait à Paris, il se

débarrasserait de ses autres créanciers avec ce qui lui resterait.

L'affaire de la provenance tranchée, et il lui sembla qu'elle l'était

intelligemment, ne résolvait pas celle des billets de banque qui, étalés

devant ses yeux, le gênaient. Qu'en faire? Il eût été vraiment plus sage

à lui de ne pas les prendre dans la caisse. Si légères que fussent en

réalité ces trois liasses, elles l'écrasaient, et sous leur poids, il se

sentait paralysé. Un moment, il pensa à allumer du feu et à les jeter

dedans. Mais la réflexion le retint: ne serait-ce pas folie d'anéantir

cette fortune; en tout cas, ne serait-ce pas la marque d'un esprit

borné, peu fertile en ressources? Il fallait chercher; il fallait

trouver; et en cherchant bien, un moyen se présenterait assurément.

Il chercha donc; mais, si profondément absorbé qu'il voulût être, il ne

parvenait pas à chasser une pensée qui s'imposait à son esprit: Que se

passait-il maintenant rue Sainte-Anne? La mort était-elle découverte?

C'était là qu'il aurait dû être pour voir, au lieu de se tenir

poltronnement enfermé dans ce cabinet où il se dévorait.

Pendant quelques instants, il essaya de résister à cette obsession; mais

elle était plus forte que sa volonté et que son raisonnement: tant qu'il

serait sous son influence, il ne trouverait rien.

Bon gré, mal gré, que ce fût fou ou censé, il fallait qu'il y allât.

Il se lava les mains, changea de chemise et, après avoir jeté les

billets et l'or dans un tiroir, il partit.

Il se rendait très bien compte qu'il y avait un certain danger à laisser

chez lui ces preuves du crime, qui, trouvées dans une perquisition,

l'accablaient sans qu'il pût se défendre; mais il se disait que cette

perquisition immédiate était invraisemblable et que, s'il ne faisait pas

entrer la vraisemblance dans ses calculs, le probable et l'improbable,

mieux valait pour lui ne pas raisonner: c'était une chance qu'il

courait, mais combien de bonnes n'avait-il pas de son côté!

Il avait parcouru la rue Neuve-des-Petits-Champs à pas pressés; mais,

en approchant de la rue Sainte-Anne, il ralentit sa marche, regardant

devant lui, autour de lui, écoutant: rien d'insolite ne le frappa; de

même quand il tourna dans la rue Sainte-Anne, il lui trouva son aspect

ordinaire: peu de passants, pas de curieux, pas de groupes sur les

trottoirs, pas de boutiquiers sur le pas de leurs portes; rien que ce

qui se voyait tous les jours.

Sans aucun doute, on n'avait rien découvert encore. Alors il s'arrêta,

jugeant inutile d'aller plus loin; déjà il n'avait passé que trop de

fois devant la porte de Caffié, et quand on était bâti comme lui, d'une

taille au-dessus de la moyenne, avec une physionomie et une tournure qui

n'étaient pas celles de tout le monde, on devait éviter de provoquer

l'attention.

Pendant quelques minutes, il se promena à petits pas, allant, revenant

de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue du Hasard; de là il voyait

jusqu'à la maison de Caffié, et il en était cependant assez éloigné pour

qu'on n'imaginât pas qu'il montait la garde devant.

Mais cette promenade, toute naturelle cependant et que dans des

circonstances ordinaires il eût continuée, pendant une heure sans penser

qu'on pouvait s'en étonner, ne tarda pas à l'inquiéter: il lui sembla

qu'on le regardait, et, deux passants s'étant arrêtés pour causer, il se

demanda si ce n'était pas de lui: pourquoi ne continuaient-ils pas leur

chemin? Pourquoi de temps en temps tournaient-ils la tête de son côté?

Des commis qui rentraient un étalage dans leur magasin l'inquiétèrent

plus encore: ils ne se pressaient point d'achever leur besogne et,

chaque fois qu'ils revenaient sur le trottoir, ils le poursuivaient

de leurs regards curieux; plus tard, ils pourraient être de dangereux

témoins.

Il abandonna la place et, comme il ne voulait pas, comme il ne pouvait

pas se décider à s'éloigner de «la maison», il trouva ingénieux d'aller

s'attabler dans le petit café qui lui faisait vis-à-vis.

En entrant, il s'assit près de la porte, à une table appuyée contre

la devanture et qui lui parut un excellent observatoire, d'où il

surveillerait facilement la rue.

--Il faut servir à monsieur? demanda le garçon.

--Du café.

Ce fut machinalement qu'il fit cette réponse, sans savoir ce qu'il

disait, et il n'y pensa qu'après l'avoir lâchée, se demandant s'il était

naturel de prendre du café à cette heure: les gens attablés dans

la salle buvaient des apéritifs ou de la bière; n'était-ce pas une

maladresse?

Mais tout lui semblait une maladresse, comme tout lui semblait

dangereux; ne pourrait-il donc reprendre son sang-froid et sa raison?

Il but son café lentement, à petits coups; puis il se fit donner un

journal, pour prendre une contenance. La rue était toujours calme, et

les gens sortaient du café les uns après les autres; sur une table du

fond, on servit le dîner pour le personnel du café.

Et lui, derrière son journal, réfléchissait: c'était sa fièvre de

curiosité qui lui avait fait admettre que la mort de Caffié devait être

découverte dans la soirée; en réalité, elle pouvait très bien ne l'être

que le lendemain: autant de raisons se présentaient pour une hypothèse

que pour l'autre, et il ne pouvait pas rester dans ce café jusqu'au

lendemain, ni même jusqu'à minuit; peut-être n'y était-il déjà resté que

trop longtemps.

Cependant il ne voulut pas encore partir et, comme il ne pouvait pas,

croyait-il, lire indéfiniment, il demanda ce qu'il fallait pour écrire

et paya le garçon, de façon à sortir au plus vite si quelque incident se

produisait.

Quoi écrire? Barbouiller simplement du papier. Il voulut se forcer à

mettre en ordre un travail prêt, pour lequel le temps lui avait manqué:

ce serait une épreuve qui lui dirait de quoi il était capable. Chose

curieuse, il put en écrivant suivre ses idées et trouver le mot propre,

mais, quand il se relisait, sa volonté lui échappait: il était dans la

rue.

Le temps cependant s'écoulait; tout à coup, il se fit un mouvement sous

la porte cochère de «la maison», et un homme traversa la rue en courant;

trois ou quatre personnes s'arrêtèrent et se groupèrent.

--Il sortit sans trop se presser et, d'une voix qu'il affermit, il

demanda ce qui se passait.

--Un agent d'affaires a été assassiné chez lui: on est parti chercher la

police au bureau de la rue du Hasard.

Conscience(#13400) · 第 14 / 48 题