Il n'avait plus à s'observer, à écouter, à tendre ses nerfs, à retenir
son coeur, il pouvait marcher librement et réfléchir.
Sa première pensée fut de chercher à se rendre compte de ce qu'il
éprouvait, et il trouva que c'était un immense soulagement, quelque
chose d'analogue sans doute à l'état de l'asphyxié qui revient à la vie:
physiquement, il avait repris son calme; moralement, il ne sentait en
lui aucun trouble, aucun remords: il ne s'était donc pas trompé dans sa
théorie quand il avait expliqué à Philis que chez l'homme intelligent le
remords précède l'action et ne la suit pas.
Mais où il s'était trompé, c'était en s'imaginant qu'il apporterait
dans son acte un sang-froid et une force qui en réalité lui avaient
complètement manqué.
Allant d'une idée à une autre, ballotté par l'irrésolution, il n'avait
nullement été l'homme fort qu'à l'avance il croyait être: celui qui
marche au but sans s'émouvoir, prêt à faire face à toute attaque d'où
qu'elle vienne, maître de ses nerfs comme de sa volonté, en pleine
possession de tous ses moyens. Au contraire, il avait été le jouet de
l'agitation et de la faiblesse. Si un danger sérieux s'était dressé sur
sa route, il n'aurait su de quel côté l'aborder, la peur l'eût paralysé
et incontestablement il se serait perdu lui-même.
A la vérité, sa main avait été ferme, mais sa tête avait été affolée.
Il y avait là quelque chose d'humiliant qu'il fallait qu'il s'avouât
et, ce qui était plus grave, d'inquiétant; car, par cela que tout avait
marché à souhait jusqu'à présent, tout n'était pas fini et même rien
n'était commencé.
Si les recherches que la justice allait entreprendre venaient jusqu'à
lui, comment se défendrait-il?
Il se croyait bien certain de n'avoir pas été vu dans la maison de
Caffié au moment où le crime avait été commis; mais sait-on jamais si on
a été vu ou si on ne l'a pas été?
De même il y avait la provenance de l'argent qu'il allait employer pour
payer ses dettes qui pouvait devenir une accusation contre laquelle il
lui serait difficile de se défendre. «Vous étiez sans ressources hier,
aux abois; comment, du jour au lendemain, vous êtes-vous procuré les
sommes considérables pour vous, avec lesquelles vous avez désintéressé
vos créanciers?»--Cette question, il l'entendait sans plus lui trouver
de réponse maintenant qu'au moment où pour la première fois il l'avait
examinée; et ce n'était plus pour un jour indéterminé qu'il fallait la
résoudre, c'était pour demain; en tout cas, il devait se tenir prêt
comme si certainement c'eût été pour le lendemain. Et ce qui pouvait la
compliquer, c'était que Caffié, en homme de précaution qu'il était, eût
pris soin de relever, sur un livre qu'on trouverait, les numéros de ses
billets de banque.
En quittant la rue Sainte-Anne il avait pris la rue
Neuve-des-Petits-Champs pour rentrer chez lui déposer ses billets
de banque, faire disparaître les taches de sang qui avaient dû
l'éclabousser et laver ses mains, surtout la droite, encore rouge; mais
tout à coup l'idée lui passa par l'esprit qu'il pouvait être suivi et
que ce serait folie de dire où il demeurait. Alors, pressant assez le
pas pour forcer à courir celui qui le suivrait, il se lança devant lui,
n'ayant d'autre souci que de prendre des rues mal éclairées, celles
où il y avait peu de chances pour qu'on vît les taches, si elles se
montraient sur ses vêtements, son linge ou ses chaussettes. Il marcha
ainsi pendant une demi-heure environ, tournant et retournant sur sa
piste, la brouillant, et après avoir traversé deux fois la place Vendôme
où il avait pu voir loin derrière lui, il s'était décidé à rentrer,
ne sachant trop s'il devait être satisfait d'avoir ainsi dérouté les
recherches ou s'il ne devait pas plutôt être furieux d'avoir cédé à une
sorte de panique.
Comme il passait devant la loge sans s'arrêter, son concierge l'appela
et, sortant aussitôt, lui remit une lettre avec un empressement peu
ordinaire; Saniel, qui voulait échapper à tout examen, la prit vivement
et la fourra dans sa poche.
--C'est une lettre importante, dit le concierge; le domestique qui me
l'a remise m'a dit qu'elle renfermait de l'argent.
Il fallait cette recommandation pour qu'en un pareil moment Saniel eût
la pensée de l'ouvrir,--ce qu'il fit en entrant chez lui.
«Je ne veux pas, mon cher docteur, quitter Paris pour Monaco, où je vais
passer deux ou trois mois, sans vous adresser tous nos remerciements.
» Votre bien reconnaissant
» C. DUPHOT.»
Ces remerciements étaient représentés par deux billets de cent francs,
paiement plus que suffisant pour les soins que Saniel avait donnés,
quelques mois auparavant, à la maîtresse de cet ancien camarade. Que lui
importaient maintenant ces deux cents francs qui, quelques jours plus
tôt, lui eussent été si utiles; il les jeta sur son bureau; et tout de
suite, après avoir allumé deux bougies, il passa l'inspection de ses
vêtements et de son linge.
La précaution qu'il avait prise de se placer derrière le fauteuil lui
avait réussi; le sang, en jaillissant en avant et de chaque côté,
ne l'avait pas atteint; seules, la main qui tenait le couteau et la
manchette de la chemise avaient été éclaboussées; mais cela était sans
conséquence: un médecin a bien le droit d'avoir du sang sur ses manches,
et cette chemise allait rejoindre celle avec laquelle il avait, la nuit
précédente, délivré la femme de la rue de la Corderie.
Dégagé de ce souci, il ne l'était point de celui de l'argent qui
chargeait encore ses poches; il les vida sur son bureau, où il compta le
tout: cinq rouleaux d'or de mille francs et trois liasses de dix mille
francs chacune en billets de banque.
Comment se débarrasser tout de suite de cette somme, pour lui
considérable, et comment, plus tard, justifier de sa provenance quand le
moment serait venu... s'il venait?
La question était complexe, et, malheureusement pour lui, il n'était
guère en état de l'examiner froidement.
Pour l'or, il n'avait qu'à brûler tout de suite les papiers des
rouleaux; les louis n'ont ni numéros ni marques particulières; mais les
billets en ont: où les cacher en attendant qu'il sût par les journaux si
Caffié avait ou n'avait pas noté ces numéros?
Tout en brûlant les papiers sur lesquels Caffié avait écrit de sa main
«1,000 francs.» il cherchait la cachette qu'il lui fallait: derrière une
glace, sous le chambranle de la cheminée qu'il soulèverait, sous une
feuille de parquet, dans ses livres: mais tous ces moyens ne lui
paraissaient pas assez sûrs pour que, dans une perquisition bien
conduite, on ne découvrit pas cette cachette, ce qui le perdrait.
Comme il promenait ses regards autour de lui, demandant aux choses une
inspiration que son cerveau ne lui fournissait pas, ils tombèrent sur la
lettre qu'il venait de recevoir, et ce fut elle qui lui en suggéra une
moins banale: Duphot était à Monaco pour jouer; pourquoi n'irait-il pas
aussi et ne jouerait-il pas?
N'ayant ni parents ni amis auprès desquels il pût se procurer une
certaine somme, sa seule ressource était de la demander au jeu, et, dans
la position désespérée qui était la sienne au vu et au su de tout le
monde, rien de plus naturel que cette tentative: il venait de recevoir
deux cents francs qui ne pouvaient pas le sauver de ses créanciers; il
les risquait à la roulette de Monaco. Qu'il gagnât ou qu'il perdît, peu
importait; il aurait joué. Cela suffisait. On l'aurait vu au jeu. Qui
saurait s'il y avait perdu ou gagné? Il raconterait qu'il avait gagné;
personne pour le contredire. De Monaco, il ferait payer Jardine par un
mandat télégraphique, sur les cinq mille francs en or, qui seraient
plus que suffisants pour cela; et, quand il rentrerait à Paris, il se
débarrasserait de ses autres créanciers avec ce qui lui resterait.
L'affaire de la provenance tranchée, et il lui sembla qu'elle l'était
intelligemment, ne résolvait pas celle des billets de banque qui, étalés
devant ses yeux, le gênaient. Qu'en faire? Il eût été vraiment plus sage
à lui de ne pas les prendre dans la caisse. Si légères que fussent en
réalité ces trois liasses, elles l'écrasaient, et sous leur poids, il se
sentait paralysé. Un moment, il pensa à allumer du feu et à les jeter
dedans. Mais la réflexion le retint: ne serait-ce pas folie d'anéantir
cette fortune; en tout cas, ne serait-ce pas la marque d'un esprit
borné, peu fertile en ressources? Il fallait chercher; il fallait
trouver; et en cherchant bien, un moyen se présenterait assurément.
Il chercha donc; mais, si profondément absorbé qu'il voulût être, il ne
parvenait pas à chasser une pensée qui s'imposait à son esprit: Que se
passait-il maintenant rue Sainte-Anne? La mort était-elle découverte?
C'était là qu'il aurait dû être pour voir, au lieu de se tenir
poltronnement enfermé dans ce cabinet où il se dévorait.
Pendant quelques instants, il essaya de résister à cette obsession; mais
elle était plus forte que sa volonté et que son raisonnement: tant qu'il
serait sous son influence, il ne trouverait rien.
Bon gré, mal gré, que ce fût fou ou censé, il fallait qu'il y allât.
Il se lava les mains, changea de chemise et, après avoir jeté les
billets et l'or dans un tiroir, il partit.
Il se rendait très bien compte qu'il y avait un certain danger à laisser
chez lui ces preuves du crime, qui, trouvées dans une perquisition,
l'accablaient sans qu'il pût se défendre; mais il se disait que cette
perquisition immédiate était invraisemblable et que, s'il ne faisait pas
entrer la vraisemblance dans ses calculs, le probable et l'improbable,
mieux valait pour lui ne pas raisonner: c'était une chance qu'il
courait, mais combien de bonnes n'avait-il pas de son côté!
Il avait parcouru la rue Neuve-des-Petits-Champs à pas pressés; mais,
en approchant de la rue Sainte-Anne, il ralentit sa marche, regardant
devant lui, autour de lui, écoutant: rien d'insolite ne le frappa; de
même quand il tourna dans la rue Sainte-Anne, il lui trouva son aspect
ordinaire: peu de passants, pas de curieux, pas de groupes sur les
trottoirs, pas de boutiquiers sur le pas de leurs portes; rien que ce
qui se voyait tous les jours.
Sans aucun doute, on n'avait rien découvert encore. Alors il s'arrêta,
jugeant inutile d'aller plus loin; déjà il n'avait passé que trop de
fois devant la porte de Caffié, et quand on était bâti comme lui, d'une
taille au-dessus de la moyenne, avec une physionomie et une tournure qui
n'étaient pas celles de tout le monde, on devait éviter de provoquer
l'attention.
Pendant quelques minutes, il se promena à petits pas, allant, revenant
de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue du Hasard; de là il voyait
jusqu'à la maison de Caffié, et il en était cependant assez éloigné pour
qu'on n'imaginât pas qu'il montait la garde devant.
Mais cette promenade, toute naturelle cependant et que dans des
circonstances ordinaires il eût continuée, pendant une heure sans penser
qu'on pouvait s'en étonner, ne tarda pas à l'inquiéter: il lui sembla
qu'on le regardait, et, deux passants s'étant arrêtés pour causer, il se
demanda si ce n'était pas de lui: pourquoi ne continuaient-ils pas leur
chemin? Pourquoi de temps en temps tournaient-ils la tête de son côté?
Des commis qui rentraient un étalage dans leur magasin l'inquiétèrent
plus encore: ils ne se pressaient point d'achever leur besogne et,
chaque fois qu'ils revenaient sur le trottoir, ils le poursuivaient
de leurs regards curieux; plus tard, ils pourraient être de dangereux
témoins.
Il abandonna la place et, comme il ne voulait pas, comme il ne pouvait
pas se décider à s'éloigner de «la maison», il trouva ingénieux d'aller
s'attabler dans le petit café qui lui faisait vis-à-vis.
En entrant, il s'assit près de la porte, à une table appuyée contre
la devanture et qui lui parut un excellent observatoire, d'où il
surveillerait facilement la rue.
--Il faut servir à monsieur? demanda le garçon.
--Du café.
Ce fut machinalement qu'il fit cette réponse, sans savoir ce qu'il
disait, et il n'y pensa qu'après l'avoir lâchée, se demandant s'il était
naturel de prendre du café à cette heure: les gens attablés dans
la salle buvaient des apéritifs ou de la bière; n'était-ce pas une
maladresse?
Mais tout lui semblait une maladresse, comme tout lui semblait
dangereux; ne pourrait-il donc reprendre son sang-froid et sa raison?
Il but son café lentement, à petits coups; puis il se fit donner un
journal, pour prendre une contenance. La rue était toujours calme, et
les gens sortaient du café les uns après les autres; sur une table du
fond, on servit le dîner pour le personnel du café.
Et lui, derrière son journal, réfléchissait: c'était sa fièvre de
curiosité qui lui avait fait admettre que la mort de Caffié devait être
découverte dans la soirée; en réalité, elle pouvait très bien ne l'être
que le lendemain: autant de raisons se présentaient pour une hypothèse
que pour l'autre, et il ne pouvait pas rester dans ce café jusqu'au
lendemain, ni même jusqu'à minuit; peut-être n'y était-il déjà resté que
trop longtemps.
Cependant il ne voulut pas encore partir et, comme il ne pouvait pas,
croyait-il, lire indéfiniment, il demanda ce qu'il fallait pour écrire
et paya le garçon, de façon à sortir au plus vite si quelque incident se
produisait.
Quoi écrire? Barbouiller simplement du papier. Il voulut se forcer à
mettre en ordre un travail prêt, pour lequel le temps lui avait manqué:
ce serait une épreuve qui lui dirait de quoi il était capable. Chose
curieuse, il put en écrivant suivre ses idées et trouver le mot propre,
mais, quand il se relisait, sa volonté lui échappait: il était dans la
rue.
Le temps cependant s'écoulait; tout à coup, il se fit un mouvement sous
la porte cochère de «la maison», et un homme traversa la rue en courant;
trois ou quatre personnes s'arrêtèrent et se groupèrent.
--Il sortit sans trop se presser et, d'une voix qu'il affermit, il
demanda ce qui se passait.
--Un agent d'affaires a été assassiné chez lui: on est parti chercher la
police au bureau de la rue du Hasard.