XII

Quand il arriva devant la porte de Caffié, la nuit n'était point encore

tout à fait établie, et, si le gaz des boutiques flambait déjà, celui

des lanternes de la rue n'avait pas encore été allumé.

Le mieux et le plus sûr pour lui eût été de stationner devant la porte

cochère et du côté opposé; de là il guettait la concierge, qui n'aurait

pas pu sortir de sa loge sans qu'il la vît. Mais bien que les passants

fussent peu nombreux à ce moment, ils l'auraient peut-être remarqué:

juste en face de cette porte cochère se trouvait un petit café, dont

la devanture brillante de gaz le mettrait trop en pleine lumière. Il

continua donc son chemin, mais lentement et presque aussitôt il revint

sur ses pas.

Toute irrésolution, toute hésitation avaient disparu, et le seul point

sur lequel il s'interrogeât encore portait sur l'état dans lequel il se

trouvait en ce moment même: il se sentait ferme, et son pouls, il en

avait la certitude, battait son mouvement régulier: il était tel qu'il

avait imaginé qu'il serait; l'expérience confirmait ses prévisions: sa

main ne tremblerait pas plus que sa volonté.

Comme il repassait devant la maison, il vit la concierge sortir

lentement de sa loge et fermer avec soin sa porte, dont elle mit la

clef dans sa poche; de la main gauche, elle tenait quelque chose de

blanchâtre que dans l'obscurité il distinguait mal, mais qui devait être

un rat-de-cave, qu'elle n'avait point allumé de peur sans doute que le

vent qui s'engouffrait sous la voûte de la porte cochère ne l'éteignît.

C'était là une circonstance favorable qui lui donnait une ou deux

minutes en plus de celles sur lesquelles il avait compté, puisque dans

l'escalier elle serait obligée de frotter des allumettes pour allumer

son rat-de-cave; et, dans l'exécution de son plan, deux minutes, une

seule minute même, pouvaient avoir une importance décisive.

A pas traînants, le dos voûté, elle disparut par le vestibule de

l'escalier; alors il continua son chemin comme un simple passant, afin

qu'elle eût le temps de monter le premier étage; puis, tournant sur

lui-même, il revint à la porte-cochère et la franchit vivement: à la

lueur du bec de gaz du vestibule, il vit à sa montre, qu'il tenait dans

la main, qu'il était cinq heures quatorze minutes; il fallait donc, si

son calcul était juste, qu'à cinq heures vingt-quatre ou vingt-cinq

minutes il passât devant la loge, qui devait être vide encore à ce

moment.

Au-dessus de lui il entendit, dans l'escalier, le pas lourd de la

concierge; elle venait d'allumer le bec du premier étage et continuait

son ascension lentement. A pas rapides mais légers, il monta derrière

elle, et, en arrivant à la porte de Caffié, il sonna en s'appliquant à

ce que ce ne fût ni trop brutalement ni trop timidement; puis il frappa

à coups également espacés, comme il lui avait été indiqué.

Caffié était-il seul?

Jusque-là, tout avait marché à souhait: personne sous le

vestibule, personne dans l'escalier; la chance était pour lui;

l'accompagnerait-elle jusqu'au bout?

Pendant qu'il attendait à la porte, se posant cette question, une idée

lui traversa l'esprit: il ferait une dernière tentative; si Caffié

consentait le prêt, il se sauvait lui-même; s'il le refusait, il se

condamnait.

Après quelques secondes qui lui parurent longues comme des heures, son

oreille aux aguets perçut des bruits qui annonçaient que Caffié était

chez lui: un grattement de bois sur le carreau disait qu'un siège avait

été repoussé; des pas lourds traînèrent, puis le pène grinça et la porte

s'entr'ouvrit avec précaution.

--Ah! c'est vous, mon cher monsieur! dit Caffié avec surprise.

Saniel était entré vivement et avait lui-même refermé la porte en

l'appuyant bien.

--Est-ce que nous avons du nouveau? demanda Caffié, en passant de

l'entrée dans son cabinet.

--Non, répondit Saniel.

--Eh bien, alors? demanda Caffié en prenant place dans son fauteuil

devant son bureau, qu'éclairait une lampe, c'est donc pour ma jeune

personne que vous venez; cet empressement est d'un heureux augure.

--Non, ce n'est pas de cette jeune personne que je veux vous

entretenir...

--Je le regrette.

Saniel avait tiré sa montre en s'asseyant vis-à-vis de Caffié; deux

minutes s'étaient écoulées depuis qu'il avait quitté le vestibule; il

fallait se hâter... De peur de ne pas se rendre compte du temps écoulé,

il garda sa montre dans sa main.

--Vous êtes pressé?

--Oui, et je viens tout de suite au fait: c'est de moi qu'il s'agit, de

ma position, et c'est un dernier appel que je veux vous adresser. Il

faut jouer cartes sur table. Vous pensez sans doute, que poussé par ma

détresse et voyant que je vais être à jamais perdu, je me déciderai à

accepter ce mariage qui me sauverait?

--Pouvez-vous supposer ça, mon cher monsieur? s'écria Caffié.

Mais Saniel l'arrêta:

--Le calcul est trop naturel pour que vous ne l'ayez pas fait. Eh bien,

je dois vous dire qu'il est faux: jamais je ne me prêterai à pareil

marché. Renoncez donc à votre projet, et revenons à ma demande: j'ai

absolument besoin de ces trois mille francs, et je les payerai le prix

que vous-même fixerez.

--Je n'ai pas trouvé de bailleur, mon cher monsieur; j'en ai été bien

peiné, je vous assure; mais que voulez-vous?

--Que vous fassiez un effort vous-même.

--Moi! mon cher monsieur?

--C'est à vous que je m'adresse.

--Mais je n'ai pas d'argent liquide!

--C'est un appel désespéré que je tente. Je comprends que la longue

pratique des affaires vous ait rendu peu sensible aux misères que vous

voyez tous les jours....

--Insensible! Dites qu'elles me navrent, mon cher monsieur.

--... Mais ne vous laisserez-vous pas toucher par celle d'un homme

jeune, intelligent, courageux, qui va se noyer faute d'une main

tendue vers lui? Pour vous, ce secours que je vous demande avec cette

insistance n'est rien....

--Trois mille francs, ce n'est rien! Bigre! comme vous y allez!

--Pour moi, si vous me les refusez, c'est la mort.

Saniel avait commencé à parler les yeux fixés sur les aiguilles de sa

montre, mais bientôt, entraîné par la fièvre de la situation, il les

avait relevés pour regarder Caffié et voir l'effet qu'il produisait

sur lui; dans ce mouvement il avait fait une découverte qui détruisait

toutes ses combinaisons.

Le cabinet de Caffié était une pièce plus longue que large qui, par une

fenêtre haute, prenait jour sur la cour; n'étant venu dans ce cabinet

que la nuit, il n'avait point fait attention que cette fenêtre n'était

fermée ni par des volets, ni par des rideaux, pas plus de mousseline

que d'étoffe drapée: le vitrage tout simple. A la vérité, deux grands

rideaux de damas de laine pendaient de chaque côté de la fenêtre; mais

ils n'étaient pas tirés. S'adressant à Caffié, placé entre lui et cette

fenêtre, Saniel s'était tout à coup aperçu que, de l'autre côté de la

cour, dans le second corps de bâtiment, au deuxième étage, deux fenêtres

éclairées faisaient vis-à-vis au cabinet et que de là on plongeait dans

ce cabinet de manière à voir tout ce qui s'y passait. Comment exécuter

son plan sous les yeux des gens qu'il voyait aller et venir dans cette

chambre? Ce serait sûrement se perdre. En tout cas, c'était risquer une

aventure si hasardeuse qu'il aurait fallu être fou pour la tenter, et

il ne l'était point; jamais même il ne s'était senti si maître de son

esprit et de ses nerfs.

Aussi n'était-ce plus pour sauver la vie de Caffié qu'il plaidait,

c'était pour se sauver lui-même en arrachant ce prêt.

--Je ne puis, à mon grand regret, que vous répéter ce que je vous ai

déjà dit, mon cher monsieur: pas d'argent liquide!

Et il se prit la mâchoire en geignant comme si ce refus réveillait ses

douleurs de dents.

Saniel s'était levé: évidemment il ne lui restait qu'à partir: c'était

fini et, au lieu d'en être désespéré, il en éprouvait comme un

soulagement.

Mais, prêt à se diriger vers l'entrée, un éclair lui traversa l'esprit.

Vivement il regarda sa montre, que depuis un certain temps déjà il ne

consultait plus; elle marquait cinq heures vingt minutes: il lui restait

donc quatre minutes, cinq au plus.

--Pourquoi ne fermez-vous pas ces grands rideaux? dit-il; je suis sûr

que vos douleurs sont causées pour beaucoup par le vent que donne cette

fenêtre mal close.

--Vous croyez?

--J'en suis sûr; vous avez besoin de chaleur à la tête et vous devez

éviter les courants d'air.

Passant derrière le dos de Caffié, il alla à la fenêtre pour tirer les

rideaux, mais les cordons résistèrent.

--C'est qu'il y a des années qu'ils n'ont été fermés, dit Caffié; sans

doute les cordons sont emmêlés. Je vais vous éclairer.

Et, prenant la lampe, il vint à la fenêtre, la tenant haut pour éclairer

les cordons.

En un tour de main, Saniel eut détressé les cordons, et les rideaux

qu'il tira glissèrent sur leurs tringles en fermant à peu près la

fenêtre.

--C'est vrai qu'il venait beaucoup de vent par cette fenêtre, dit

Caffié; je vous remercie, mon cher docteur.

Tout cela avait été fait avec une rapidité fiévreuse qui étonna Caffié.

--Décidément vous êtes pressé? dit-il.

--Oui, très pressé.

Il regarda sa montre.

--Pourtant j'ai encore le temps de vous donner une consultation si vous

le désirez.

--Je ne voudrais pas abuser...

--Vous n'abusez pas.

--Mais si!

Asseyez-vous dans votre fauteuil et montrez-moi votre bouche.

Pendant que Caffié s'asseyait, Saniel continuait d'une voix vibrante:

--Vous voyez que je fais le bien pour le mal:

--Comment cela, mon cher monsieur?

--Vous me refusez un service qui aurait pu me sauver, et moi, je vous

donne une consultation; il est vrai que c'est la dernière.

--Et pourquoi la dernière, mon cher monsieur?

--Parce que la mort est entre nous.

--La mort!

--Ne la voyez-vous point?

--Non.

--Moi, je la vois.

--Il ne faut pas avoir de des idées-là, mon cher monsieur; on ne meurt

pas parce qu'on ne peut pas payer trois mille francs.

Le fauteuil dans lequel Caffié avait pris place était un vieux voltaire

au dos incliné, et il se tenait dedans renversé: comme il portait des

cols de chemise trop larges depuis son amaigrissement, et des cravates

étroites à peine nouées, il tendait la gorge autant que la mâchoire.

Saniel, derrière le fauteuil, avait de sa main droite tiré le couteau,

en même temps que de la gauche il appuyait fortement sur le front de

Caffié, et d'un coup puissant, rapide comme l'éclair, il avait tranché

le larynx au-dessous de la glotte, ainsi que les deux artères carotides

avec les veines jugulaires; de cette blessure terrible s'était échappé

un gros jet de sang qui, traversant le cabinet, avait été s'écraser

contre la porte d'entrée; pas un cri n'avait pu être formé par la

trachée, coupée net, et dans son fauteuil Caffié était agité de

convulsions générales qui lui secouaient tout le corps, les jambes et

les bras.

Sortant de derrière le fauteuil, Saniel, qui avait jeté le couteau à

terre, l'observait la montre à la main, comptant les battements de

l'aiguille des secondes, et à mi-voix, il les notait: une, deux,

trois....

A quatre-vingt-dix, les convulsions cessèrent. Il était cinq heures

vingt-trois minutes: maintenant il importait de se presser et de ne pas

perdre une seconde.

Le sang, après avoir jailli en gros jet, avait coulé le long du corps et

mouillé la poche du gilet dans laquelle devait se trouver la clef de la

caisse; mais le sang ne produit pas le même effet sur un médecin ou sur

un boucher que sur ceux qui ne sont pas habitués à sa vue, à son odeur

et à son toucher: malgré la mare tiède dans laquelle elle baignait,

Saniel prit la clef, et après s'être essuyé la main à l'un des pans de

la redingote de Caffié, il l'introduisit dans la serrure.

Le pêne allait-il jouer librement, ou bien le mécanisme était-il fermé

par une combinaison? La question était poignante.... La clef tourna et

la porte s'ouvrit. Sur une tablette et dans une sébille étaient les

liasses de billets de banque et les rouleaux d'or qu'il avait vus le

soir où le garçon de recette était venu toucher une traite: brusquement,

sans compter, au hasard, il les fourra dans ses poches et, sans refermer

la caisse, il courut à la porte d'entrée, ayant soin seulement de ne pas

marcher dans les filets de sang qui, sur le carreau en pente, avaient

coulé vers cette porte. L'heure pressait.

C'était maintenant le moment du plus grand danger, celui d'une rencontre

derrière cette porte ou dans l'escalier: il écouta, aucun bruit;

il sortit: personne. Sans courir, mais en se hâtant, il descendit

l'escalier. Regarderait-il dans la loge ou détournerait-il la tête? Il

regarda et ne vit pas la concierge.

Une seconde après, il se trouvait dans la rue, mêlé aux passants, et

respirait.

Conscience(#13400) · 第 13 / 48 题