Saniel était venu là pour voir et savoir, sans avoir arrêté, pendant sa
longue attente, ce qu'il devrait faire. Instantanément, avec un esprit
de décision qui lui avait si souvent manqué depuis la veille, il résolut
de monter chez Caffié avec la police: n'était-il pas médecin, et, de
plus, médecin de la victime?
--Un homme d'affaires! dit-il; est-ce M. Caffié?
--Précisément.
--Mais je suis son médecin!
--Un médecin! voici un médecin! crièrent quelques voix.
On s'écarta et Saniel entra sous la porte cochère, où la concierge, à
demi défaillante, était assise sur une chaise, entourée de toutes
les bonnes de la maison et de quelques voisins à qui elle racontait
l'aventure.
En jouant des coudes, il parvint à s'approcher d'elle.
--Qui a dit que M. Caffié était mort? demanda-t-il avec autorité.
--Personne n'a dit qu'il était mort; pas moi au moins.
--Alors?
--Alors, il y a une tache de sang qui, de son cabinet, a coulé sur le
palier, même que ça ressemble aux ordures d'un chat, sans y ressembler,
et comme il est chez lui, puisque de la cour on voit faiblement la
lumière de sa lampe, qu'il ne laisse jamais brûler quand il va dîner...
on croit qu'il y a du malheur; et puis pourquoi que ses rideaux sont
fermés? Lui, les laissait toujours ouverts.
A ce moment, deux sergents de ville entrèrent sous la porte, précédant
un serrurier armé d'un trousseau de crochets, et un petit homme à
lunettes, à la mine fine et futée, coiffé d'un chapeau mécanique sous
lequel tombaient des cheveux blonds frisants--le commissaire de police,
probablement.
--A quel étage? demanda-t-il à la concierge.
--Au premier.
--Venez avec nous.
Il commençait à monter l'escalier, accompagné de la concierge, du
serrurier et d'un agent; Saniel voulut les suivre; le second agent lui
barra le passage.
--Pardon, monsieur le commissaire, dit Saniel.
--Que voulez-vous, monsieur?
--Je suis le médecin de M. Caffié.
--Monsieur?
--Le docteur Saniel.
--Laissez passer monsieur le docteur, dit le commissaire, mais seul;
faites sortir tout le monde et qu'on ferme la porte cochère!
En arrivant sur le palier, le commissaire s'arrêta pour regarder la
tache brune qui, en coulant sous la porte, s'était étalée sur le
carreau, Caffié n'ayant jamais eu de paillasson.
--C'est bien une tache de sang, dit Saniel, qui s'était baissé pour
l'examiner et avait trempé son doigt dedans.
--Ouvrez la porte, commanda le commissaire au serrurier; elle doit
n'être fermée qu'au demi-tour.
Le serrurier examina l'entrée, chercha dans ses crochets, en choisit un
et au premier essai la porte s'ouvrit.
--Que personne n'entre! dit le commissaire. Monsieur le docteur,
veuillez me suivre.
Et, passant le premier, il pénétra dans le premier cabinet, celui du
clerc, suivi de Saniel. Deux petits ruisseaux de sang déjà épaissi,
partant du fauteuil de Caffié et courant sur la pente du carreau qui
s'inclinait du côté de l'escalier, s'étaient réunis en cette tache qui
avait fait découvrir le crime; le commissaire et Saniel eurent soin de
ne pas marcher dedans.
--Le malheureux a eu le cou coupé, dit Saniel. La mort remonte à deux ou
trois heures; rien à faire.
--Pour vous, monsieur le docteur, mais pas pour moi.
Et, se baissant, il ramassa le couteau auprès du fauteuil.
--N'est-ce pas un couteau de boucher? demanda Saniel, qui n'était venu
là que pour jeter ce mot.
--Cela en a tout l'air.
Il avait relevé la tête de Caffié et il examinait la blessure:
--Vous voyez, dit-il, que la victime a été égorgée; le coup a été porté
de gauche à droite par une main ferme qui devait être habituée à manier
ce couteau; mais ce n'est pas seulement une main forte et exercée qui
a tué, c'est aussi une intelligence qui savait comment elle devait
procéder pour que la mort fût rapide, presque foudroyante et en même
temps silencieuse.
--Vous croyez à un boucher?
--A un tueur de profession: le larynx a été tranché au-dessous de la
glotte, et du même coup les deux artères carotides avec les veines
jugulaires. Comme l'assassin avait dû relever la tête, la victime n'a pu
pousser aucun cri; il y a eu un jet de sang considérable, et la mort a
dû arriver en une ou deux minutes.
--La scène me paraît très bien reconstituée, dit le commissaire.
--Le sang a dû jaillir dans cette direction, continua Saniel en montrant
l'entrée; mais, comme la porte de cette entrée était ouverte, on ne vit
rien.
Pendant, que Saniel parlait, le commissaire jetait autour de lui un
regard circulaire, ce regard du policier qui voit tout et ramasse tout.
--La caisse est ouverte, dit-il; l'affaire se caractérise: assassinat
suivi de vol.
Une porte faisait vis-à-vis à celle de l'entrée, le commissaire
l'ouvrit: c'était celle de la chambre à coucher de Caffié.
--Je vais vous donner un homme pour vous aider à transporter le cadavre
dans cette chambre, où vous pourrez continuer votre examen plus à
l'aise, tandis que, moi, je pourrai plus facilement aussi me livrer à
mes investigations dans ce cabinet.
Saniel aurait voulu rester dans le cabinet pour assister à ces
investigations; mais soulever une objection était impossible. Le
fauteuil fut roulé dans la chambre, où les bougies de la cheminée
avaient été allumées, et, quand le cadavre eut été étendu sur le lit, le
commissaire retourna dans le cabinet.
Saniel fit durer son examen aussi longtemps qu'il put, afin de ne pas
quitter la maison, mais cependant il ne pouvait pas le prolonger au delà
de certaines limites; lorsqu'elles furent atteintes, il revint dans le
cabinet du clerc, où le commissaire s'était installé, et recevait la
déposition de la concierge.
--Ainsi, disait-il, de cinq à sept heures personne ne vous a demandé M.
Caffié?
--Personne; mais je suis sortie de ma loge à cinq heures un quart pour
allumer le gaz de mes escaliers; ça m'a bien pris vingt minutes, parce
que je ne suis plus souple, et pendant ce temps-là on a pu monter et
descendre l'escalier sans que je voie ceux qui passent devant la loge.
--Eh bien, demanda le commissaire à Saniel avez-vous trouvé quelque
chose de caractéristique?
--Non; il n'y a pas d'autre blessure que celle du cou.
--Voulez-vous rédiger votre rapport médico-légal pendant que je continue
mon enquête?
--Volontiers.
Et, sans attendre, il s'assit au bureau du clerc, faisant vis-à-vis au
secrétaire du commissaire, arrivé depuis quelques instants.
--Je vais vous faire prêter serment, dit le commissaire.
Quand cette formalité fut accomplie, Saniel commença son rapport:
--Nous soussigné, Victor Saniel, docteur en médecine de la Faculté de
Paris, demeurant à Paris, rue Louis-le-Grand, après avoir prêté serment
de remplir en honneur et conscience la mission qui nous est confiée...»
Tout en écrivant, il était attentif à ce qui se disait autour de lui et
ne perdait pas un mot de la déposition de la concierge.
--Je suis certaine, disait-elle, que de cinq heures et demie à
maintenant il n'a passé par l'escalier que des gens de la maison.
--Mais avant cinq heures et demie?
--Je vous ai-dit que, de cinq heures un quart à cinq heures et demie; je
n'étais pas dans ma loge.
--Et avant cinq heures un quart?
--Il a passé bien des personnes que je ne connais pas.
--Parmi ces personnes s'est-il trouvé quelqu'un qui vous ait demandé M.
Caffié?
--Non; c'est-à-dire, si. Il y a quelqu'un qui m'a demandé si M. Caffié
était chez lui; mais, celui-là, je le connais bien; c'est pour cela que
je répondais non.
--Et quel est ce quelqu'un?
--Un ancien clerc de M. Caffié.
--Il s'appelle?
--M. Florentin... M. Florentin Cormier.
La main de Saniel s'arrêta, mais il eut la force de ne pas lever la
tête.
--A quelle heure est-il venu? demanda le commissaire.
--Vers les trois heures, plutôt avant qu'après.
--L'avez-vous vu repartir?
--Bien sûr; même qu'il m'a parlé.
--Quelle heure était-il?
--Trois heures et demie.
--Croyez-vous que la mort puisse remonter à ce moment? demanda le
commissaire en s'adressant à Saniel.
--Non; je crois qu'elle peut être fixée entre cinq et six heures.
--Il ne faut pas que M. le commissaire puisse soupçonner M. Florentin,
s'écria la concierge; c'est un bon jeune homme, incapable de faire du
mal à une puce. Et puis, il y a une bonne raison pour que la mort ne
remonte pas à trois heures ou trois heures et demie: c'est que la lampe
de M. Caffié était allumée, et vous savez, le pauvre monsieur, c'était
pas un homme à allumer sa lampe en plein jour; regardant qu'il était...
comme il convient.
Brusquement, elle s'interrompit en se donnant un coup de poing au front.
--V'là que ça me revient et vous allez voir que M. Florentin n'est pour
rien dans l'affaire. Comme je montais l'escalier à cinq heures un quart
pour allumer mon gaz, quelqu'un est monté derrière moi et a sonné à la
porte de M. Caffié en frappant trois ou quatre coups espacés, ce qui
était le signal pour se faire ouvrir.
De nouveau, la plume de Saniel s'arrêta, et il fut obligé d'appuyer sa
main sur la table pour l'empêcher de trembler.
--Qui était ce quelqu'un?
Saniel n'eut pas la force de ne pas regarder la concierge.
--Ah! ça, je ne sais pas, répondit-elle; je ne l'ai pas vu, mais je l'ai
entendu, un pas d'homme. C'est le coquin qui a fait le coup, vous pouvez
en être sûr.
Cela était en effet vraisemblable.
--Il sera sorti pendant que j'étais dans l'autre escalier; il
connaissait bien les habitudes de la maison.
Saniel avait repris la rédaction de son rapport.
Après avoir tourné et retourné la concierge sans pouvoir lui en faire
dire davantage, le commissaire la renvoya, et laissant Saniel à
sa besogne, il passa dans le cabinet de Caffié, où il resta assez
longtemps.
Quand il revint, il apportait un petit carnet qu'il consulta: sans
doute, c'était le livre de caisse de Caffié, simple et primitif comme
tout ce qui touchait aux habitudes du vieil homme d'affaires, réglées
par la plus étroite économie; aussi bien dans les dépenses que dans le
travail.
--De ce carnet, dit le commissaire à son secrétaire, il semble résulter
qu'on aurait pris dans la caisse 35 ou 36,000 francs; mais on y a laissé
des titres et des valeurs pour une somme qui paraît considérable.
Saniel, qui avait terminé son rapport, ne quittait pas des yeux le
carnet, et ce qu'il pouvait voir était pour le rassurer. Évidemment,
cette comptabilité était réduite au minimum: une date, un nom, une
somme, et après cette somme un P majuscule qui, sans doute, voulait dire
_payé_, ou un autre signe hiéroglyphique, et c'était tout; il paraissait
donc peu vraisemblable qu'avec un pareil système, Caffié eût jamais pris
la peine d'inscrire le numéro des billets qui lui passaient par les
mains; en tout cas, s'il le faisait, ce n'était point sur ce carnet. En
trouverait-on un autre?
Mon rapport est terminé, dit-il, le voici.
--Puisque je vous ai, pouvez-vous me donner quelques renseignements sur
les habitudes de la victime et sur les personnes qu'il recevait.
--Pas du tout, je ne le connaissais que depuis peu, et il n'était mon
client que comme j'étais le sien, par hasard: il s'occupait d'une
affaire pour moi, et je lui avais donné simplement quelques conseils; il
était diabétique au dernier degré; l'assassin n'a avancé sa mort que de
très peu de temps, de peu de jours.
--C'est égal, il l'a avancée.
--Oh! parfaitement. D'ailleurs, s'il est habile pour couper le cou des
gens, peut-être l'est-il moins pour diagnostiquer leurs maladies.
--C'est probable, répondit le commissaire en souriant.
--Vous croyez à un boucher?
--Il y a des présomptions.
--Le couteau?
--Il peut avoir été volé ou trouvé.
--Mais la façon d'opérer?
--C'est il me semble, le point d'où nous devons partir.
Saniel ne pouvait rester plus longtemps, il se leva pour se retirer.
--Vous savez mon adresse, dit-il; mais je dois vous prévenir que,
si vous aviez besoin de moi, je pars demain pour Nice; je ne serai
d'ailleurs absent que le temps juste d'aller et de revenir.
--Si nous avons besoin de vous, ce ne sera pas sans doute avant
plusieurs jours; nous n'allons pas marcher bien vite dans l'inconnu où
nous nous trouvons.