XI

Quand, après deux heures de sommeil, Saniel s'éveilla, il ne pensa pas

tout d'abord à ce couteau il était las et ses idées confuses restaient

engourdies; machinalement il allait, venait dans la chambre, sans

se rendre compte de ce qu'il faisait, comme s'il était en état de

somnambulisme; et cela l'étonnait, car jamais il ne ressentait la

fatigue de l'esprit, pas plus que celle du corps, si peu qu'il eût

dormi.

Mais tout à coup, ses yeux ayant rencontré le couteau, qu'en rentrant il

avait déposé sur le marbre de la cheminée, il reçut une commotion qui

secoua son engourdissement et sa fatigue: ce fut comme un éclair qui

l'aurait ébloui.

Il le prit et, s'approchant de la fenêtre, il l'examina à la clarté pâle

du jour naissant; c'était un instrument solide qui, en une main ferme,

serait une arme terrible: nouvellement aiguisé, il avait le fil d'un

rasoir.

Alors l'idée, la vision qu'il avait eue deux heures auparavant, lui

revint nette et complète comme elle s'était présentée: à la nuit

tombante, c'est-à-dire au moment où la concierge se trouvait dans le

second corps de bâtiment, il montait chez Caffié, sans qu'on le vît

passer, et, avec ce couteau, il lui coupait la gorge; c'était aussi

simple que facile, et ce couteau abandonné auprès du cadavre, de même

que la nature de la plaie, disaient à la police qu'elle devait chercher

un boucher ou, du moins, un homme habitué à se servir d'un couteau de ce

genre.

Lorsqu'il avait discuté, la veille, la mort de Caffié, le moment de

l'exécution ainsi que le comment étaient restés dans le vague; mais,

maintenant le jour et le moyen étaient précisés: ce serait avec ce

couteau et ce soir même.

Cela le secoua de sa torpeur et lui donna un frisson.

Mais il se fâcha contre cette faiblesse: savait-il ou ne savait-il pas

ce qu'il voulait? Irrésolu ou lâche?

Alors, sautant d'une idée à une autre, il pensa à une observation qu'il

avait faite et qui semblait prouver que chez bien des sujets il y avait

moins de fermeté le matin que le soir. Était-ce là un résultat du

dualisme des centres nerveux, et la personnalité humaine était-elle

double comme le cerveau? y avait-il des heures où l'hémisphère droit est

le maître de nos volontés; y en avait-il d'autres où c'est le gauche;

l'un de ces hémisphères possède-t-il des qualités spéciales que l'autre

n'a pas, et selon que c'est celui-ci ou celui-là qui est entré en

activité, a-t-on tel caractère ou tel tempérament? Cela serait curieux

et reviendrait à dire que, mouton le matin, on peut être tigre le soir.

Chez lui, c'était un mouton qui s'éveillait, que dans la journée un

tigre dévorait. A quel hémisphère appartenait l'une ou l'autre de ces

personnalités?

Mais il se fâcha de se laisser prendre par ces réflexions; c'était bien

l'heure, vraiment, d'étudier cette question de psychologie; c'était de

Caffié qu'il devait s'occuper et du plan qui, dans la rue, avant qu'il

se décidât à ramasser ce couteau, s'était instantanément dessiné dans

son esprit.

Évidemment, les choses n'étaient ni aussi simples ni aussi faciles que

tout d'abord il les avait vues, et pour que son plan réussit, il fallait

tout un concours de circonstances qui pouvaient très bien ne pas se

trouver réunies.

La concierge ne le verrait-elle point passer? Quelqu'un ne monterait

ou ne descendrait-il pas l'escalier? Serait-il seul? Ouvrirait-il? Ne

sonnerait-on point quand ils seraient enfermés ensemble?

Il y avait là toute une série de questions qui ne s'étaient pas tout

d'abord présentées à son esprit, mais qui maintenant s'imposaient.

Il fallait les examiner, les peser, et ne pas se jeter à l'étourdie dans

une aventure qui pouvait présenter de tels hasards.

Toute la journée était à lui heureusement, et, comme dans l'état

d'agitation où il se trouvait il n'y avait pas à penser au travail, il

la donnerait à cet examen: l'enjeu en valait la peine; son honneur et sa

vie.

Aussitôt qu'il fut habillé, il sortit et s'en alla droit devant lui par

les rues dont le mouvement du matin encombrait déjà les trottoirs.

Ce fut seulement quand il eut quitté le centre de Paris qu'il put

réfléchir comme il le voulait, c'est-à-dire sans être dérangé à chaque

instant par des gens pressés qu'il devait éviter ou par des lecteurs de

journaux qui, ne regardant pas devant eux, se jetaient sur lui.

Évidemment les risques étaient autrement sérieux qu'il n'avait imaginé,

et, en les voyant se dessiner, il se demanda s'il devait aller plus

loin. Supprimer Caffié, bien; se faire prendre, non.

Alors il fut surpris de constater qu'il n'éprouvait aucune déception; au

contraire, c'était plutôt une sorte d'apaisement qui se faisait en lui.

--Si c'est impossible...

Il n'était pas homme à s'acharner follement contre l'impossible: il

aurait fait un rêve... un mauvais rêve, et ce serait tout.

Il s'arrêta et, après un moment d'hésitation, tournant sur ses talons,

il rebroussa chemin: à quoi bon aller plus loin? Il n'avait plus à

réfléchir ni à balancer le pour et le contre; Il fallait renoncer à ce

plan, décidément trop dangereux.

Mais il avait à peine fait quelques pas pour revenir chez lui qu'il se

demanda si, réellement, ces dangers étaient tels qu'il venait de

les entrevoir, et s'il se trouvait bien en face d'une impossibilité

radicalement démontrée.

Sans doute, la concierge pouvait le remarquer quand il passerait devant

sa loge, soit en montant, soit en descendant; mais elle pouvait aussi ne

le point remarquer: cela, en réalité, dépendait de lui pour beaucoup, et

de la façon de procéder.

Tous les soirs, cette vieille concierge aux reins ankylosés avait à

allumer le gaz dans deux corps de bâtiment, celui de la rue et celui de

la cour. Elle commençait par celui de la rue et, avec la gêne qu'elle

éprouvait à marcher, elle devait mettre un temps assez long à gravir

ses cinq étages ainsi qu'à les redescendre. Que de la rue on guettât

le moment où, à la nuit tombante, elle sortirait de sa loge, son

rat-de-cave allumé à la main; qu'on montât aussitôt l'escalier derrière

elle, mais d'un peu loin et sans la rejoindre, de façon à se trouver

sur le palier du premier étage quand elle-même arriverait sur celui du

second, et on aurait tout le temps, l'affaire faite, de regagner la rue

avant qu'elle fût revenue dans sa loge après avoir allumé le gaz de

ses deux escaliers. Il s'agissait pour cela de procéder régulièrement,

méthodiquement, sans se presser, mais aussi sans s'attarder.

Était-ce impossible?

Là précisément se trouvait le point délicat, celui qu'il fallait

examiner avec sang-froid, sans se laisser influencer par aucune autre

considération que celle qui dérivait du fait même.

Il avait donc eu tort de ne pas continuer sa route, et le mieux était

assurément de sortir de Paris: à la campagne, dans les champs ou les

bois, il trouverait le calme qui était indispensable à son cerveau

surexcité, dans lequel les idées se choquaient comme les vagues d'une

mer démontée.

Il était en ce moment au milieu du faubourg Saint-Honoré: il prit une

rue qui devait le conduire aux Champs-Elysées, à cette heure matinale,

déserts assurément.

Longuement il examina toutes les hypothèses qui pouvaient se présenter,

et il arriva à la conviction que ce qui lui avait apparu impossible ne

l'était nullement: qu'il conservât son calme, qu'il ne perdît pas

le sentiment du temps écoulé et il pouvait très bien échapper à la

concierge,--ce qui était le point capital.

A la vérité, le danger de la concierge écarté, tout n'était pas dit; il

restait celui d'être rencontré dans l'escalier par un locataire de la

maison; de même restait aussi la mauvaise chance de ne pas trouver

Caffié chez lui ou qu'il ne fût pas seul, ou enfin qu'un coup de

sonnette arrêtât levée la main au moment décisif; mais, par cela

même qu'elles dépendaient uniquement du hasard, ces circonstances ne

pouvaient être décidées à l'avance: c'était un aléa; si une d'elles se

réalisait, il attendrait au lendemain; ce serait une journée d'agitation

de plus à passer.

Mais une question qui devait être décidée à l'avance, parce que,

sûrement, elle se présenterait avec des dangers sérieux, c'était celle

de savoir comment il justifierait la venue entre ses mains d'une somme

d'argent qui, providentiellement et à point nommé, le tirait des

embarras contre lesquels il luttait:--Vous avez payé vos dettes, c'est

parfait; avec quoi? Vous étiez sans ressources, aux abois, noyé; où

avez-vous trouvé celles qui miraculeusement vous ont sauvé?

Il était arrivé au bois de Boulogne; il continua d'aller devant lui;

mais, en passant devant une fontaine dont le clapotement attira son

attention, il s'arrêta: bien que le temps fût humide et froid sous

l'influence d'un fort vent d'ouest chargé de pluie, il avait la langue

desséchée: il but deux gobelets d'eau, puis il reprit sa marche, sans

s'inquiéter de savoir où elle le porterait.

Alors il bâtit tout un arrangement qui lui parut ingénieux au moment où

il lui vint à l'esprit: c'était pour emprunter trois mille francs qu'il

s'était présenté chez Caffié; pourquoi celui-ci ne les lui aurait-il pas

prêtés, sinon le premier jour, au moins le second? Ce serait avec cet

emprunt qu'il aurait payé ses dettes, si on l'interrogeait jamais sur ce

point; pour prouver ce prêt, il n'avait qu'à souscrire un billet qu'il

placerait dans la caisse et qu'on trouverait là. Le premier soin de ceux

qui ont signé un engagement de ce genre n'est-il pas de le reprendre

quand l'occasion s'en présente? Puisqu'il n'aurait pas saisi cette

occasion et fait disparaître son billet, ce serait la preuve qu'il

n'aurait pas ouvert cette caisse.

Entre autres avantages, cet arrangement avait celui de supprimer le vol:

ce n'était plus qu'un emprunt; plus tard il rendrait ces trois mille

francs aux héritiers de Caffié; tant pis pour celui-ci si c'était un

emprunt forcé!

En rentrant dans Paris, il achèterait une feuille de papier timbré, et,

comme il avait fait la veille une visite dont il avait touché le prix,

cette dépense lui était possible.

Arrivé à Saint-Cloud, il entra dans un cabaret et se fit servir un

morceau de pain avec du fromage et du vin; mais, s'il but beaucoup, il

ne put que très peu manger, sa gorge serrée se refusant à avaler le

pain.

Il reprit sa route et s'engagea dans les chemins glaiseux qui courent

sur les pentes du mont Valérien; mais il était insensible au désagrément

et à la fatigue des glissades sur un sol détrempé, et il allait toujours

au hasard, n'ayant d'autre souci que de ne pas trop s'éloigner de la

Seine, afin de pouvoir rentrer à Paris avant la nuit.

Depuis qu'il s'était arrêté à cette combinaison du billet, il s'y

complaisait; mais, à force de l'examiner et de la retourner, il

s'aperçut qu'elle n'était pas aussi ingénieuse qu'il avait cru, et même

qu'elle pouvait le perdre. Est-ce que les débitants de papier timbré ne

numérotent pas bien souvent leur papier? Avec ce numéro, on pourrait

remonter à celui qui avait vendu la feuille sur laquelle le billet

était écrit et par lui à celui qui l'avait achetée. Et puis, était-il

vraisemblable qu'un homme d'affaires méticuleux comme Caffié n'inscrivit

pas sur un carnet ou sur un livre les prêts qu'il consentait, et

l'absence de cette inscription, alors qu'on trouverait un billet, ne

serait-elle pas un indice suffisant pour éveiller les soupçons et les

guider?

Décidément, il n'échappait à un danger que pour tomber dans un autre:

partout des chausse-trapes.

Il eut un mouvement de découragement, mais sans aller jusqu'à la

défaillance. Son erreur avait été de s'imaginer que l'exécution de

l'idée qui lui était venue à l'esprit en ramassant le couteau était

aussi simple que facile: mais, pour compliquée et périlleuse qu'elle

fût, elle n'était pas impossible: qui n'a pas ses dangers?

La question qui, en fin de compte, se posait était celle de savoir s'il

y avait en lui la force nécessaire pour faire tête à ces dangers, et sur

ce terrain l'hésitation n'était pas possible: vouloir tout prévoir à

l'avance était folie; ce qu'il n'aurait pas pensé se produirait.

Il revint vers Paris et, par le pont de Suresnes, rentra dans le bois

de Boulogne; comme il n'était pas encore trois heures, il avait tout

le temps d'arriver rue Sainte-Anne avant la nuit; mais, en route, une

averse le força de s'abriter sous un champignon: et il resta là assez

longtemps à regarder la pluie tomber, se demandant si ce hasard qu'il

n'avait pas prévu n'allait pas déranger son plan, au moins pour ce soir

même: un homme qui aurait reçu cette averse ne pourrait pas se promener

dans la rue, devant la porte de Caffié, sans attirer l'attention des

passants, et justement ce qui importait, c'était qu'il ne provoqua

l'attention de personne.

Enfin, la pluie cessa, et, à quatre heures quarante il arrivait chez

lui: il lui restait quinze ou vingt minutes de jour, c'était plus qu'il

ne lui en fallait.

Il piqua la pointe du couteau dans un bouchon et, après l'avoir placé,

entre les feuilles repliées d'un journal, dans la poche intérieure du

côté gauche de sa redingote, il partit.

Conscience(#13400) · 第 12 / 48 题