Bien que Saniel ne se fit pas d'illusion sur la réponse de Caffié, il
alla le lendemain, à la même heure que la veille, sonner à la porte de
l'homme d'affaires.
Comme la veille, il eut à attendre assez longtemps avant que la porte
s'ouvrît; à la fin il entendit un pas traînant sur le carreau.
--Qui est là? demanda la voix de Caffié.
Aussitôt que Saniel eut répondu, le pène fut tiré.
--Comme je n'aime pas être dérangé le soir par des importuns, dit
Caffié, je n'ouvre pas toujours; mais j'ai pour mes clients un signal
qui me permet de les reconnaître: après avoir sonné, vous frappez du
doigt trois coups également espacés contre le bois de la porte.
Pendant cette explication, Saniel était entré dans le cabinet de l'homme
d'affaires.
--Vous êtes-vous occupé de ma demande? dit-il après un moment d'attente,
car Caffié paraissait décidé à ne pas engager l'entretien le premier.
--Oui, mon cher monsieur, j'ai couru toute la matinée pour vous; je ne
néglige jamais mes clients, leur affaire est la mienne.
Il fit une pause.
--Alors? demanda Saniel.
Caffié donna à sa physionomie une expression désolée.
--Que vous avais-je dit, mon cher monsieur, rappelez-vous-le, je
vous prie? Une expérience comme la mienne ne parle pas à la légère,
faites-moi l'honneur de le croire. Eh bien, ce que j'avais prévu s'est
réalisé: partout la même réponse: l'aléa est trop grand; personne n'en
veut courir la chance.
--Même pour un gros intérêt?
--Même pour un gros intérêt: il y a tant de concurrence dans votre
profession? Moi, je crois à votre avenir et je vous l'ai prouvé par
ma proposition; mais, moi, je ne suis que l'intermédiaire et non le
bailleur de fonds, malheureusement.
Caffié avait insisté sur le mot «ma proposition» et du regard il l'avait
encore soulignée; mais Saniel ne parut pas avoir compris.
--Et l'assignation du tapissier? demanda-t-il.
--Soyez tranquille de ce côté, j'ai agi aussi; votre propriétaire, à qui
il est dû un terme, va intervenir, et il faudra que votre créancier le
désintéresse avant d'aller plus loin. S'y résignera-t-il? C'est à
voir. Si oui, nous nous défendrons sur un autre terrain. Je ne dis pas
victorieusement, mais enfin de façon à gagner du temps.
--Combien de temps?
--Ça, mon cher monsieur, je ne peux pas le savoir: la chose dépend de
notre adversaire et de ses conseils. D'ailleurs, qu'entendez-vous par
«combien de temps»: l'éternité?
--J'entends jusqu'au mois d'avril.
--Alors c'est bien l'éternité. Croyez-vous donc être en mesure de vous
libérer au mois d'avril? Si vous avez cette espérance--reposant sur des
garanties--il faut le dire, mon cher monsieur.
Cette question fut posée d'un ton tout à fait bienveillant auquel Saniel
se laissa prendre.
--Je n'ai pas ces garanties, dit-il; mais, par contre, il serait pour
moi d'une importance capitale que l'affaire traînât jusque-là. Comme je
vous l'ai expliqué, je suis à la veille de passer deux concours; ils
durent trois mois; et en mars, au plus tard en avril, je puis être
médecin des hôpitaux et agrégé de la Faculté. Si cela est, j'offrirai
alors une surface aux prêteurs qui vous permettra sans doute de me
trouver la somme nécessaire pour payer Jardine et les frais qui auront
été faits, y compris vos honoraires.
A mesure qu'il parlait, Saniel comprenait qu'il avait tort de se livrer
ainsi; cependant il alla jusqu'au bout.
--Je serais indigne de votre confiance, mon cher monsieur, répondit
Caffié, si je vous entretenais dans l'idée que nous pourrons gagner
cette époque. Quoi qu'il m'en coûte,--et il m'en coûte beaucoup, je
vous assure,--je dois vous dire que c'est impossible, radicalement
impossible: quelques jours, oui, peut-être quelques semaines, mais c'est
tout.
--Eh bien, obtenez-moi ces quelques semaines, dit Saniel en se levant,
ce sera toujours quelque chose.
--Et après?
--D'ici là, nous verrons.
--Mon cher monsieur, ne partez pas; vous ne sauriez croire combien
vivement votre position me touche; je ne pense qu'à vous. Quand j'ai vu
que décidément je ne pouvais pas vous trouver la somme dont vous avez
besoin, j'ai été faire une petite visite amicale à ma jeune cliente,
celle dont je vous ai parlé...
--Qui a reçu une éducation supérieure dans un couvent à la mode?
--Précisément; et je lui ai demandé ce qu'elle penserait d'un jeune
médecin plein d'avenir, futur professeur à la Faculté, actuellement
considéré déjà comme un savant de premier ordre, beau garçon--car vous
êtes beau garçon, mon cher monsieur, ce n'est point de la flatterie de
le constater,--de bonne santé, paysan de naissance, qui se présenterait
comme mari. Elle a paru flattée, je vous le déclare franchement. Mais
tout de suite elle m'a dit: «Et le petit?» A quoi j'ai répondu que je
vous savais trop grand, trop noble, trop généreux pour n'avoir point
cette indulgence des hommes supérieurs qui leur fait accepter avec
sérénité une faute involontaire. Ai-je été trop loin?
Il n'attendit pas la réponse:
--Non, n'est-ce pas? Justement, le petit était là, car la mère veille
sur lui avec une sollicitude toute pleine de promesse pour l'avenir, et
j'ai pu l'examiner à mon aise. Bien fragile, mon cher monsieur; il tient
de son père, le pauvre bébé, et je doute que malgré tout votre savoir
de médecin vous puissiez le faire vivre: si par malheur sa mort arrive,
comme ce n'est que trop à craindre assurément, elle ne nuira pas à votre
réputation: vous donnez les soins, n'est-ce pas, non la vie!
--A propos de soins, interrompit Saniel, qui ne voulait pas répondre,
avez-vous fait ce que je vous ai conseillé?
--Pas encore. Les pharmaciens de ce quartier sont des égorgeurs
patentés; mais j'irai ce soir chez un de mes clients, pharmacien aux
Batignolles, qui me traitera en ami.
--Je vous reverrai alors.
--Quand vous voudrez, mon cher monsieur, quand vous aurez réfléchi;
maintenant vous avez le mot de passe.
Avant de sortir de chez lui, Saniel avait laissé sa clef à son concierge
pour que Philis ne l'attendit pas dans la rue si elle venait en son
absence; lorsqu'il rentra, le concierge lui dit que «madame» était
montée depuis assez longtemps déjà, et, à son coup de sonnette, ce fut
elle qui, vivement, lui ouvrit la porte.
--Eh bien? demanda-t-elle d'une voix frémissante avant même qu'il fût
entré.
--Ce que je te disais hier: il n'a trouvé personne.
Elle le serra dans une longue étreinte passionnée.
--Et pour le tapissier?
--Il a promis de gagner du temps.
Tout en parlant, ils étaient entrés dans le cabinet: le feu brûlait dans
la cheminée, et ce n'était pas des morceaux de planches qui flambaient,
comme la veille, mais des bûches de charme; sur la table, éclairée par
deux bougies, se montrait un beau poulet rôti, entouré de cresson, et
une bouteille de vin rouge faisait vis-à-vis à la carafe d'eau.
Il la regarda surpris.
--J'ai mis la table, dit-elle, tu vois, je dîne avec toi.
Et se jetant dans ses bras:
--Connaissant Caffié mieux que toi, j'avais deviné sa réponse, et je ne
voulais pas que tu fusses seul en rentrant ici: j'ai encore trouvé un
prétexte pour ne pas dîner avec maman.
--Mais ce poulet?
--Il nous fallait bien un plat de résistance.
--Ce bois, ces bougies?
--Ça, c'est la fin de mes économies; j'aurais été si heureuse qu'elles
fussent moins misérables et pussent te servir à quelque chose d'utile.
Comme la veille, ils s'assirent devant le feu, et tout de suite elle se
mit à parler de choses et d'autres pour l'occuper et le distraire: mais
ce que leurs lèvres ne disaient point, leurs regards, en se rencontrant,
l'exprimaient avec plus d'intensité que la parole; cependant, jusqu'à la
fin du dîner, ils purent l'un et l'autre ne rien dire de décisif.
Ce fut lui qui, à un certain moment, trahit sa préoccupation.
--Ton frère avait bien observé Caffié, dit-il comme s'il se parlait à
lui-même.
--N'est-ce pas?
--C'est assurément le plus parfait coquin que j'aie jusqu'à ce jour
rencontré.
--Il t'a proposé quelque infamie, je suis sûre?
--Il m'a proposé de me marier.
--J'en avais le pressentiment.
--Et c'est pour cela qu'il me refuse le prêt que je demande. J'ai eu la
simplicité de lui expliquer franchement ma situation; en même temps,
je lui ai dit quelle importance il y avait pour moi à gagner le mois
d'avril, et il espère que, sous le coup des poursuites, quand je verrai
que je vais être mis dans la rue, j'accepterai l'une des deux femmes
qu'il me propose: le couteau sur la gorge, il faudra bien que je cède;
c'est pour le tenir suspendu qu'il a promis de retarder les poursuites
de Jardine et de les traîner en longueur.
--Et ces femmes? demanda-t-elle, sans oser le regarder en face.
--Sois tranquille, tu n'as rien à craindre d'elles l'une est une
bouchère ivrogne, l'autre est une jeune fille qui a un enfant.
--Et ce sont là les femmes qu'il ose proposer à un homme comme toi!
--Ses propositions ne sont pas aussi nues que je te les présente; elles
sont accommodées à une sauce qui, selon son sentiment, doit les faire
passer. Si je ne guéris pas la bouchère de l'ivrognerie, je n'ai qu'à
l'abandonner à son vice qui l'emportera dans un bref délai, et, comme
le contrat sera réglé en vue de cette éventualité, je me trouverai
l'héritier de ses vingt mille livres de rentes. Pour la vierge à
l'enfant, la combinaison est autre: cet enfant a été doté par son vrai
père de deux cent mille francs, et celui qui le légitimera en épousant
la mère aura la jouissance du revenu de ces deux cent mille francs
jusqu'à la majorité du petit..., si, toutefois, celui-ci parvient à
sa majorité, car il est bien fragile, si fragile même que, si sa mort
arrivait, elle ne nuirait en rien à ma réputation de médecin.
--Tu, vois quel monstre il est!
--Pendant qu'il m'expliquait ainsi ses combinaisons, en m'offrant la
mort des autres, je pensais à la sienne, et me disais que, si on le
supprimait, il n'aurait vraiment que ce qu'il mérite.
--Ça, c'est bien vrai.
--Pour moi, rien ne m'aurait été plus facile, à un certain moment.
Comme il a mal aux dents, il me montra sa mâchoire: je n'avais qu'à
l'étrangler; nous étions seuls: un misérable diabétique comme lui qui,
j'en suis sûr, n'a pas six mois à vivre, n'aurait pas résisté à une
poigne comme celle-ci. Je retirais de son gilet ses clefs, j'ouvrais sa
caisse, j'y prenais les trente, quarante, soixante mille francs que j'y
ai vus entassés: du diable si la justice aurait, jamais rien découvert:
un médecin n'étrangle pas ses clients, il les empoisonne, il les tue
scientifiquement, non brutalement.
--Voilà le malheur, c'est que ces moyens d'arranger les choses ne sont à
la portée que des gens qui n'ont par de conscience, et qu'ils n'existent
pas pour nous.
--Je t'assure bien que ce n'est pas la conscience qui m'aurait retenu.
--La peur du remords, si je me sers d'un mauvais mot.
--Mais les gens intelligents n'ont pas de remords, ma chère enfant,
attendu que chez eux le raisonnement précède le fait et ne le suit pas:
avant d'agir, ils pèsent le pour et le contre, et savent quelles seront
les conséquences de leurs actions pour les autres aussi bien que pour
eux; si cet examen préalable leur prouve que pour une raison quelconque
ils peuvent agir, ils seront à jamais tranquilles, assurés de n'être pas
exposés aux remords, qui ne sont que les reproches de la conscience.
--Sans doute, ce que tu dis là est juste, et pourtant il m'est
impossible de l'accepter. Si je n'ai pas commis de crimes dans ma vie,
j'ai fait cependant des sottises, même des fautes, et pour quelques-unes
ça été délibérément, après cet examen préalable dont tu parles: j'aurais
donc dû être parfaitement tranquille et à l'abri des reproches de ma
conscience; cependant, le lendemain matin, je m'éveillais malheureuse,
tourmentée, bouleversée quelquefois, sans pouvoir étouffer la voix
mystérieuse qui m'accusait.
--Et au nom de qui parlait-elle, cette voix plus vague encore que
mystérieuse?
--Au nom de ma conscience, évidemment.
--«Évidemment» est de trop, et tu serais bien embarrassée de me
démontrer cette évidence, attendu que rien n'est plus incertain et
insaisissable que ce qu'on est convenu d'appeler la conscience, qui
n'est en réalité qu'une affaire de milieu et d'éducation.
--Je ne comprends pas.
--Ta conscience te fait-elle un crime de m'aimer?
--Non, assurément.
--Tu vois donc que tu as une façon personnelle de comprendre ce qui est
bien et ce qui est mal qui n'est pas celle que suit notre pays, ou il
est admis, au point de vue religieux comme au point de vue social,
qu'une jeune fille est coupable quand elle a un amant. Par conséquent,
tu vois aussi que la conscience est un mauvais instrument de pesage,
puisque chacun pour la faire fonctionner se sert de poids qu'il fabrique
lui-même.
--Enfin, quoi qu'il en soit, tu as bien fait de ne pas étrangler
Caffié....
--Que tu as condamné à mort, toi-même, cependant!
--Par la main de la justice providentielle ou humaine, mais non par la
tienne, pas plus que par celle de Florentin ou par la mienne, bien que
nous sachions mieux que personne qu'il ne mérite aucune grâce.
--Tu vois que j'ai prévu tes objections, puisque je n'ai pas serré sa
cravate.
--Heureusement.
--Est-ce bien «heureusement» qu'il faut dire?
X
Ce soir-là Philis devait rentrer de bonne heure: le dîner ne se
prolongea donc pas tard comme la veille; cependant, avant de partir,
elle voulut desservir la table et tout remettre en ordre.
--Tu pourras très bien déjeuner demain avec le reste du poulet, dit-elle
en le serrant dans le garde-manger, où il alla rejoindre la boîte de
sardines et la terrine de foie gras.
Et comme il l'accompagnait, un flambeau à la main pour l'éclairer, il
put voir que ce n'était pas seulement à son déjeuner du lendemain et des
jours suivants qu'elle avait pensé: dans la cuisine, une provision de
bois occupait un coin; sur une tablette étaient posés deux paquets de
bougies, et sur les coffres des lapins s'entassait une provision de
carottes suffisante pour les nourrir pendant plusieurs jours, eux et les
cochons d'Inde.
--Quel brave petit coeur tu es! dit-il.
--Parce que je pense aux lapins?
--Pour ta tendresse et ta discrétion.
--Je voudrais tant t'être bonne à quelque chose!
Lorsqu'elle l'eût quitté, il s'assit immédiatement à son bureau et tout
de suite il commença à travailler, pressé de regagner le temps qu'il
venait de donner au sentiment. Que son travail ne dût servir à rien, et
que ses expériences fussent brusquement interrompues le lendemain
ou quelques jours plus tard, n'était pas pour l'arrêter: il avait à
travailler, il travaillait comme s'il avait la certitude de passer ses
concours, et aussi celle que les expériences qu'il poursuivait depuis
plusieurs années seraient menées à bonne fin sans que personne pût les
déranger.
C'était en effet sa force que cette puissance de travail qui jamais ne
s'était laissé distraire ou écraser par rien, le plaisir pas plus que la
souffrance, les préoccupations pas plus que la misère et ses privations:
dans la rue, il pouvait penser à Philis, avoir faim, sentir le poids du
sommeil; à son bureau, il n'y avait plus pour lui ni Philis, ni faim, ni
sommeil, ni souci, ni souvenirs, il y avait son travail qui le prenait
tout entier.
C'était sa force et aussi sa fierté, la seule supériorité dont il se
vantât; car, bien qu'il s'en reconnût d'autres, de celles-là il ne
parlait jamais, tandis qu'il disait volontiers à ses camarades:
--Moi, je travaille quand je veux et tant que je veux; ma volonté
appliquée au travail n'a jamais eu de défaillances; ce qu'on raconte
d'Alexandre le Grand qui, pour rester éveillé la nuit, tenait dans sa
main une boule de métal au-dessus d'un bassin d'airain, prouve tout
simplement que le Macédonien était un mollasse.
Ce soir-là, il en fut pendant une heure à peu près comme il en était
toujours: ni les huissiers, ni Jardine, ni Caffié ne le troublèrent;
cependant, ayant eu une recherche à faire, il constata que sa mémoire ne
lui obéissait point comme à l'ordinaire: elle hésitait, s'embrouillait,
surtout elle avait des distractions réellement étonnantes; il la
violenta et elle obéit, mais ce fut pour peu de temps: bientôt elle le
trahit une seconde fois, puis une troisième, une quatrième.
Décidément il n'était pas dans un état normal et sa volonté obéissait au
lieu de commander.
Il y avait un nom et une phrase qu'il se répétait de temps en temps
machinalement; ce nom était celui de Caffié; cette phrase, c'était:
«Rien de plus facile».
Pourquoi cette hypothèse d'étrangler Caffié, dont il n'avait parlé qu'en
l'air et sans y attacher nulle importance au moment où il l'avait émise,
lui revenait-elle ainsi comme une sorte d'obsession.
N'était-ce pas bizarre?
Jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait eu l'idée qu'il pouvait étrangler
un homme, si coquin que fût cet homme, et voilà qu'en causant il avait
trouvé des raisons qui rendaient toute naturelle et même légitime la
mort de ce coquin.
Philis, elle-même, ne l'avait-elle pas condamné?
A la vérité, elle avait ajouté que la Providence ou la Justice devait
procéder à l'exécution, mais c'était le scrupule d'une conscience naïve
qui s'était formée dans un milieu dont lui ne subissait pas l'influence.
Est-ce qu'il avait de ces scrupules, le vieil homme d'affaires qui,
froidement, pour le seul intérêt d'un tant pour cent sur une dot,
conseillait de tuer une femme par l'ivrognerie, et un enfant n'importe
comment?
Avec lui on était réellement à deux le jeu et au plus fort des deux.
Comme il en arrivait à cette conclusion, il s'arrêta, se demandant s'il
était fou de suivre une pareille idée; puis tout de suite, pour la
chasser, il se remit au travail qui, pendant un certain temps, mais
moins longuement que la première fois, l'absorba.
Puis, de nouveau, sa volonté lui échappant, il se reprit à penser à
Caffié.
Il n'était que trop évident que, s'il avait réalisé l'idée d'étrangler
Caffié, toutes les difficultés contre lesquelles il se débattait et qui
allaient l'écraser, sinon le lendemain, au moins dans quelques jours
auraient été immédiatement aplanies.
Plus d'huissiers, plus de créanciers! Quelle délivrance!
Le repos, la possibilité de passer ses concours avec un esprit
tranquille que la fièvre des inquiétudes matérielles ne troublerait
point: dans ces conditions, son succès était assuré, il le sentait.
Et ses expériences! il ne courait plus le danger de les voir brusquement
interrompues, ses préparations n'étaient pas jetées dans la rue, ses
tubes de culture n'étaient pas brisés, ses matras, ses ballons ne s'en
allaient point chez le brocanteur; il continuait ses recherches, elles
aboutissaient aux résultats qu'il poursuivait: pour lui, la gloire;
pour l'humanité, la guérison d'une des plus terribles maladies qui la
fauchent, et peut-être de deux!
Ainsi la question se posait bien simple:
D'un côté, Caffié;
De l'autre, l'humanité et la science;
Un vieux coquin, qui avait mérité vingt fois la mort, qui d'ailleurs
allait mourir naturellement dans un délai prochain;
Et l'humanité, la science qui allaient profiter d'une découverte dont il
serait l'auteur.
Il s'aperçut que la sueur perlait sur ses mains et lui coulait dans le
cou.
Pourquoi cette défaillance? Par horreur du crime dont il admettait la
possibilité? Ou par peur de voir ses expériences anéanties?
Il fallait réfléchir, se rendre compte, s'observer.
Il avait dit à Philis que les gens intelligents, avant de s'engager dans
une action, en pèsent le pour et le contre.
Contre la mort de Caffié, il ne voyait rien.
Pour, au contraire, tout se réunissait.
S'il avait eu les scrupules de Philis ou les croyances de Brigard, il
n'aurait eu qu'à s'arrêter.
Mais, ne les ayant pas, ne serait-il pas naïf de reculer?
Devant quoi reculerait-il? Pourquoi s'arrêterait-il?
Le remords? Mais il était convaincu que les gens intelligents n'ont pas
de remords quand ils se sont décidés en connaissance de cause: c'est
avant qu'ils en ont, non après; et justement il en était à cette période
de l'avant.
La peur de se faire prendre? Mais les gens intelligents ne se font pas
prendre. Ceux qui se perdent, ce sont ou les brutes qui vont tout droit,
ou les demi-intelligents qui mettent toute leur habileté, leur finesse,
à combiner une action compliquée ou romanesque dans laquelle on retrouve
leur main. Lui, il était homme de science et de précision, et il ne
se compromettrait ni par l'acte, ni par le sentiment: rien à craindre
pendant, rien à craindre après. Caffié étranglé, ce ne serait pas sur un
médecin que les soupçons se porteraient, ce serait sur une brute; quand
les médecins veulent tuer quelqu'un, ils opèrent savamment par le poison
ou tout autre mort scientifique; les brutes y vont brutalement; le
meurtre dit la profession de l'assassin.
Quelques instants auparavant, la sueur l'inondait; ce mot le glaça.
Il se leva nerveusement et se mit à marcher à grands pas saccadés dans
son cabinet. Le feu était éteint depuis longtemps déjà; au dehors les
bruits de la rue avaient cessé, et dans son cerveau résonnait le mot
qu'il prononçait tout bas: assassin!
Était-il homme à se laisser influencer et arrêter par un mot? Où sont
les enrichis, les parvenus, les arrivés qui n'ont pas laissé derrière
eux des cadavres sur le chemin parcouru? Le succès les porte, et ils
n'ont eu le succès que parce qu'ils avaient la force.
Certainement la violence n'était pas une récréation, et il serait plus
agréable de faire tranquillement son chemin, par la seule puissance, de
l'intelligence et du travail; que de se l'ouvrir à coups de poing;
mais on ne le choisit pas, ce chemin, on est jeté dedans par les
circonstances, par les fatalités de la vie, et qui veut arriver au
bout n'a pas le choix de ses moyens; s'il faut marcher dans la boue,
qu'importe, quand on sait qu'on ne se crottera pas?
Si encore Caffié avait eu des héritiers, de pauvres gens sauvés de la
misère par cette fortune sur laquelle ils comptaient, il se serait sans
doute laissé toucher par cette considération: voleur, le mot était
encore plus vilain que celui d'assassin; mais à qui manqueraient les
quelques billets de banque qu'il prendrait dans cette caisse? Voler,
c'est faire tort à quelqu'un. A qui ferait-il tort? Il ne le voyait pas.
Tandis qu'il voyait très distinctement l'armée d'affligés à laquelle il
rendrait service.
Un coup de sonnette timide le fit sursauter; et il éprouva un mouvement
de colère de se sentir si nerveux, lui ordinairement maître de son
esprit comme de son corps.
Il alla ouvrir: un homme vêtu en ouvrier le salua humblement.
--Je vous demande bien pardon de vous déranger, monsieur le docteur.
--Qu'est-ce qu'il y a?
--C'est rapport à ma femme que je viendrais vous chercher si vous
vouliez bien venir.
--Qu'a-t-elle?
--Elle est en mal d'enfant; et ça ne va pas; la sage-femme n'y est plus;
elle veut un médecin.
--C'est la sage-femme qui vous a conseillé de venir me chercher?
--Non, monsieur le docteur; elle m'a envoyé chez M. Legrand.
--Eh bien?
--Son épouse m'a dit qu'il ne pouvait pas se lever rapport à sa
bronchique. Alors le pharmacien m'a donné votre adresse.
--C'est bon.
--Je vas vous dire, monsieur le docteur, je suis un honnête homme, moi;
nous ne sommes pas riches, nous ne pourrons pas vous payer... tout de
suite.
--J'y vais. Attendez-moi.
Saniel prit ses instruments et suivit l'ouvrier qui, en route, lui
expliqua ce qu'éprouvait sa femme.
--Où allons-nous? demanda Saniel, interrompant ces explications.
--Rue de la Corderie.
C'était derrière le marché Saint-Honoré, au sixième, sous les toits,
dans une chambre proprette malgré sa pauvreté. Quand Saniel entra, la
sage-femme vint au-devant de lui, et l'arrêtant, elle lui dit à voix
basse, sentencieusement:
--C'est un cas de dystocie par malformation du bassin.
--L'enfant est vivant?
--Oui.
--C'est bon, nous allons voir.
Il s'approcha du lit et examina longuement la malade, qui répétait:
--Je vais mourir! Sauvez-moi, monsieur le médecin.
---Mais certainement nous allons vous sauver, dit-il doucement; je vous
le promets.
Il s'était relevé, et il avait ôté sa redingote, puis son gilet.
--Donnez-moi un tablier, dit-il à la sage-femme en retroussant les
manches de sa chemise.
Elle lui apporta ce tablier et, tandis qu'il le nouait sous ses bras:
--Eh bien? demanda-t-elle.
--Il n'y a qu'à tuer l'enfant pour sauver la mère; on n'a que trop
attendu.
--Vous allez pratiquer l'embryotomie!
--Avec ça que je vais me gêner.
L'opération fut longue, difficile, pénible, et, après qu'elle fut
terminée, Saniel resta encore longtemps auprès de la malade; quand il
descendit dans la rue, cinq heures sonnaient à une horloge, et déjà la
place du marché s'animait.
Mais dans les rues, retrouvant le silence et la solitude de la nuit, il
se prit à réfléchir: ainsi il n'avait pas hésité à tuer cet enfant, qui
avait peut-être soixante ou quatre-vingts années de vie heureuse devant
lui, et il s'arrêtait devant la mort de Caffié, qui n'avait plus qu'une
misérable existence de quelques jours. L'intérêt d'une pauvre femme
débile et rachitique l'avait décidé; le sien, celui de l'humanité, le
laissaient perplexe, irrésolu, faible et lâche. Quelle contradiction!
Il marchait les yeux baissés; à ce moment, sur la chaussée, devant lui,
il aperçut un objet brillant sous le scintillement du gaz; il s'en
approcha C'était un couteau de boucher, qu'un garçon allant à l'abattoir
ou venant au marché avait perdu.
Il hésita un moment s'il le ramasserait ou le laisserait là: puis,
regardant autour de lui et ne voyant personne dans la rue déserte,
n'entendant aucun bruit de pas dans le silence, il se baissa vivement et
le prit.
Le sort de Caffié était décidé.