FRANCESCA, _rentrant_.--Déjà seul! _(Elle s'approche de lui.)_

ODOARD, _lui montrant la lettre_.--Vous l'avais-je dit?... Elle

accourt!... mais je n'accepterai pas son sacrifice!... je ne le veux

pas... _(Il ouvre la lettre.)_ C'est étrange! elle a déguisé sa main.

_(Il lit; la consternation se peint sur son visage.)_ Est-ce un rêve?...

FRANCESCA.--Que vous êtes pâle!...

ODOARD.--Ce n'est pas possible!... j'ai mal lu!... _(Il relit la

lettre.)_ Non! je ne me suis pas trompé!...

FRANCESCA.--Parlez, monsieur le comte; qu'y a-t-il?

ODOARD, _avec explosion_.--Ah! lâcheté!... lâcheté!... et trahison!...

FRANCESCA.--Qu'avez-vous donc? vous m'épouvantez!

ODOARD.--Vous m'avez vu, madame! vous m'avez entendu! vous savez si je

l'adorais!... Eh bien! tenez... lisez!... mais non, je veux lire

moi-même! «J'apprends votre danger... je tremble!... j'envoie un homme

sûr à votre hôtel pour prendre le portefeuille et mes lettres!...

Surtout ne me nommez pas! si notre secret était révélé, je ne pourrais

rien pour vous; mais n'étant pas compromise, je vous ferai évader,

j'espère!»

FRANCESCA, _avec indignation_.--J'espère!...

ODOARD.--N'est-ce pas, madame, que c'est affreux? Oh! je me dévouais

pour elle avec bonheur!... mais cette lettre!... pas un regret, pas une

larme! «Je tremble!... j'envoie chercher mes lettres!...» Quel soin! Au

nombre de ses vertus j'avais oublié la prudence! et cette phrase

menteuse!... ce mot d'espérance jeté à la fois pour me soutenir et

s'assurer mon silence!... Je ne me connais plus!... La colère...

l'indignation... je la hais, je la méprise!

FRANCESCA.--Calmez-vous! calmez-vous!

ODOARD.--Mon Dieu! passer en un instant de l'adoration au mépris!...

voir cette image que l'on idolâtrait se souiller... s'avilir... Ah!!

puisque le monde est ainsi fait... puisqu'il n'est plein que de coeurs

faux et vils... il vaut mieux le quitter, et je meurs sans regret.

FRANCESCA, _avec des larmes_.--Vous êtes cruel, monsieur le comte!

ODOARD.--Vous pleurez?... Pardon!... je suis un ingrat... on ne devrait

pas maudire la terre quand on rencontre des êtres tels que vous!...

Ah!... si elle avait eu votre âme!... Adieu!... le condamné vous a dû sa

dernière consolation... adieu!...

Scène VII.

Les Mêmes, LE MARQUIS.

LE MARQUIS, _vivement_.--Tout n'est pas encore perdu, ou plutôt tout est

sauvé!

FRANCESCA.--O ciel!... mon cousin!...

ODOARD.--Que dites-vous?

LE MARQUIS.--La sentence était prononcée... il ne restait plus qu'à y

mettre ma signature et à la porter au prince, quand une pensée m'est

venue. J'ai fait sentir la générosité de votre silence, et j'ai obtenu

du conseil de venir vous trouver seul, de vous interroger seul, de

recevoir seul vos déclarations... Ainsi, parlez.

_(Francesca, qui l'avait d'abord écouté avec espoir, se cache le front

dans les deux mains.)_

ODOARD, _avec effort._--Je ne puis que répéter ce que j'ai dit, monsieur

le marquis... je suis coupable.

LE MARQUIS.--Et moi, je vous dis que vous ne l'êtes pas! Croyez-vous

donc que je ne voie point qu'il s'agit d'une femme?

ODOARD.--Je ne puis parler!

LE MARQUIS.--Mais... devant moi... Le conseil s'en rapporte à moi... à

moi seul. _(Odoard se tait.)_ Ah! c'est de la folie qu'une telle

générosité! Qu'on se batte pour une femme, qu'on se ruine pour une

femme... soit! mais se faire fusiller pour elle, c'est trop fort! Que

feriez-vous donc pour votre mère?

ODOARD, _avec émotion_.--Pas davantage... de grâce... je suis touché

jusqu'au fond de l'âme...

LE MARQUIS.--Il ne s'agit pas d'être touché, mais de vivre! Je ne veux

pas, moi, que vous vous fassiez tuer pour quelque coquette, qui rira de

vous avec un autre le lendemain du jour où voua serez mort pour elle...

Vous gardez le silence... Eh bien, je vous sauverai malgré vous!... _(Se

tournant vivement vers Francesca.)_ Francesca, vous savez le nom de

cette femme, voulez-vous le révéler?

FRANCESCA.--Ciel!...

ODOARD, _vivement_.--Madame, ne parlez pas!

LE MARQUIS.--Vous savez tout, puisqu'il vous dit de vous taire!...

Parlez!... je, vous en supplie comme ami... je vous l'ordonne comme

juge!

FRANCESCA.--Mon Dieu! mon Dieu!

LE MARQUIS.--Si vous ne parlez pas... c'est vous qui le condamnez!...

FRANCESCA.--Grâce!

LE MARQUIS, _bas à Francesca_.--Laisserez-vous périr celui que vous

aimez?

ODOARD, _bas aussi_.--Vous ne me sauveriez, pas!... Un combat à mort...

LE MARQUIS.--Parlez!

_(Francesca sans répondre cache sa tête dans ses deux mains.)_

LE MARQUIS, _avec résolution_.--Vous vous taisez?... Eh! bien donc, ce

dernier moyen!... _(Il tire un portefeuille.)_ Vous voyez, ce

portefeuille?

ODOARD, _à part_.--Ciel!... mes lettres!

LE MARQUIS.--On l'a saisi chez vous et on me l'apporte à l'instant. Je

voulais vous le rendre sans l'ouvrir, mais puisque vous vous taisez....

ODOARD, _vivement_.--Monsieur le marquis... mon arrêt! mais n'ouvrez pas

ces lettres!..,

LE MARQUIS.--Vos instances mêmes vous accusent...

ODOARD.--Par pitié pour moi-même, je vous en supplie...

_(Le marquis s'apprête à ouvrir le portefeuille; Odoard et Francesca le

regardent avec angoisse... il l'ouvre... le portefeuille est vide.)_

LE MARQUIS, _stupéfait_.-Rien!...

ODOARD et FRANCESCA, avec étonnement.--Rien!...

ODOARD, _à part_.--Ah!... la marquise, sans doute...

FRANCESCA, _à part_.--Ma tante peut-être.

LE MARQUIS, _à Odoard_.--Pour la dernière fois, voulez-vous parler?

ODOARD.--Je n'ai rien à dire.

LE MARQUIS.--Soit donc!... _(Aux deux soldats.)_ Qu'on reconduise

l'accusé dans sa prison!... _(.A Matteo.)_ Avertissez les membres du

conseil que nous allons porter l'arrêt au prince...

FRANCESCA--Mon cousin!...

LE MARQUIS.--C'est vous qui l'avez voulu!

_(Odoard s'éloigne avec les deux soldats; Matteo entre dans la salle du

conseil; le marquis s'assied vivement à la table et signe la sentence;

Francesca est sur le devant de la scène.)_

FRANCESCA._avec désespoir_.--Perdu'.... et rien à faire!... rien pour le

sauver!... O ma cousine! ma cousine qui n'aurait qu'un mot à

prononcer!... Quoi!... j'ai là son salut dans mes mains... et je ne puis

rien... moi... pour lui!... ah!...

Scène VII et dernière.

L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843 · 第 20 / 43 题