FRANCESCA, ODOARD.

FRANCESCA.--Vous me cherchiez, monsieur le comte?

ODOARD.--Oui; j'avais un service à demander, j'ai pensé à vous, madame.

FRANCESCA.--Parlez.

ODOARD.--Vous savez; un hasard que je bénis vous a livré notre secret,

et, à défaut du hasard, c'est moi qui vous l'aurais confié, car je sens

en vous une amie.

FRANCESCA, _d'une voix tremblante_.--Et vous avez raison, monsieur le

comte.

ODOARD.--Je sors du conseil de guerre.

FRANCESCA, _vivement_.--Où vous avez dit...

ODOARD.--Ce que vous étiez bien sûre que je dirais, n'est-ce pas? Son

honneur est sauf; mais j'ai encore une crainte, et vous seule pouvez la

détruire.

FRANCESCA.--Comment?

ODOARD.--Un portefeuille caché chez moi renferme des lettres qui

pourraient la perdre. Jusqu'à présent elles ont échappé à toutes les

recherches; mais un instant pourrait tout découvrir. Sauvez-la,

sauvez-nous! (_Lui remettant un papier_.) Voici quelques mots qui vous

diront ce qu'il faut faire. Faites enlever ces lettres, et

remettez-les-lui avec les adieux de celui qu'elle ne reverra pas.

FRANCESCA, _qui, pendant qu'il parlait, a semblé en proie à une vive

agitation, s'écrie avec résolution:_--Vous la reverrez!

ODOARD, _vivement et avec crainte_.--Ciel! Est-ce qu'elle serait à

Modène?

FRANCESCA.--Pas encore.

ODOARD.--Est-ce qu'elle a quitté sa villa?

FRANCESCA.--Elle la quittera.

ODOARD.--Comment?

FRANCESCA--Elle saura votre danger.

ODOARD.--Qui l'avertira?

FRANCESCA.--Moi, monsieur le comte.

ODOARD.--Vous!

FRANCESCA.--Croyez-vous donc que celle que vous avez appelée votre amie

vous laissera mourir sans rien tenter pour votre défense?

ODOARD.--Que voulez-vous donc faire?

FRANCESCA.--Ce que je voudrais qu'un fit pour moi: allez trouver ma

cousine, lui écrire, lui dire que vous mourez, lui dire de vous faire

vivre!

ODOARD.--L'infortunée! Que peut elle?

FRANCESCA.--Qu'elle coure chez le prince son père, qu'elle se jette à

ses genoux, qu'elle lui avoue tout; je ne demande rien, mais qu'elle

vous sauve!

ODOARD.--Se déshonorer aux yeux de son père!

FRANCESCA.--Grandir aux vôtres!

ODOARD.--Le prince ne le croira pas. Elle n'obtiendra rien!

FRANCESCA.--Elle n'obtiendra rien? Vous ne savez pas ce que c'est que la

voix d'une femme qui demande grâce pour celui qu'elle aime! J'y vais.

ODOARD, _l'arrêtant_.--Mais ce serait se perdre!

FRANCESCA.--Mais ce serait vous faire mourir!

ODOARD.--Eh bien! je mourrai! qu'importe? Mourir pour la femme qui vous

a tout sacrifié, mourir pour épargner une tache à son nom, et cela sans

qu'elle le sache, sans qu'elle le veuille, quelle plus belle mort

pouvais-je jamais rêver?...

FRANCESCA.--Mais elle! elle! vous ne pensez donc pas à elle? Que

va-t-elle devenir? Quoi! vous l'aimez, et vous voulez que votre sang

retombe sur elle, et qu'elle se dise chaque jour avec désespoir: C'est

moi qui l'ai lue! (_Faisant un pas pour s'éloigner_). Non! non! elle

saura...

ODOARD, _vivement et lui prenant la main_.--Arrêtez!.. Vous ne la

connaissez pas!... Rien ne l'épouvanterait... Eperdue, elle accourrait

ici... et si le prince la repousse... bravant la honte, dédaignant la

crainte... devant le conseil, devant son mari... elle avouerait tout...

FRANCESCA.--Si vous aviez tant de joie à vous sacrifier pour elle,

pourquoi l'empêcher de se sacrifier pour vous?... (_Elle va pour

s'éloigner_.)

ODOARD, _l'arrêtant_.--Je vous en supplie!... Il faut qu'il y ait une

victime... ne m'enviez pas...

Scène V.

Les Mêmes, LA CHANOINESSE.

LA CHANOINESSE.--Ah!... vous enfin, Francesca. La marquise vous cherche

partout!

FRANCESCA, _avec un cri de joie_.--La marquise est ici?

ODOARD, _à part_.--Il est trop tard.

LA CHANOINESSE.--Elle arrive à l'instant même de sa villa!...

FRANCESCA.--Vous l'avez vue?

LA CHANOINESSE.--Sans doute--mais comme vous êtes pâle... agitée...

(_Apercevant Odoard, qui s'était retiré au fond._) Ah! je comprends!...

Pauvre jeune homme!...

_(Matteo, qui vient d'entrer, présente une déclaration à Odoard, qui va

la signer dans le cabinet ouvert du fond. Tout ceci se passe sans

arrêter la scène entre les deux femmes.)_

LA CHANOINESSE, _à Francesca_.--Son affaire est donc bien grave?...

FRANCESCA, _avec agitation_.--Oui... bien grave... elle l'était du

moins... mais la marquise revient!...

LA CHANOINESSE.--On parlait de...

FRANCESCA.--De mort!... oh! que c'était noble à lui!... Mais non! il ne

mourra pas!... La marquise me cherche?...

LA CHANOINESSE.--La marquise! la marquise!... Quel rapport entre la

marquise et ce danger?...

FRANCESCA.--Rien!... je suis si malheureuse... si heureuse...

LA CHANOINESSE.--Votre tête s'égare, mon enfant... Qu'avez-vous?

FRANCESCA.--Où est-elle?... où est-elle?... La voici!...

Scène VI.

Les Mêmes, LA MARQUISE. _(Elle entre d'un air indiffèrent et sans voir

Odoard, qui écrit toujours au fond.)_

FRANCESCA, _courant à elle_.--Vous me cherchiez, ma cousine?

LA MARQUISE.--Oui... pour vous consulter sur une toilette de bal...

FRANCESCA.--Et... pour ces tristes événements... peut-être...

LA MARQUISE, _froidement_.--Quels événements?

FRANCESCA.--Ignorez-vous ce qui se passe ici?

LA MARQUISE.--Que se passe-t-il donc?... _(Avec indifférence._) Ah!...

oui... une conspiration...

FRANCESCA.--Et... quelqu'un que nous connaissons... arrêté.

LA MARQUISE.--Qui donc?

FRANCESCA.--Le comte Odoard.

LA MARQUISE, _a un dédain._--Le comte?... se mêler dans des

conspirations... c'est de bien mauvais goût... c'est bien roturier.

FRANCESCA, avec un accent plus marqué.--Ne pourrait-on pas le secourir?

LA MARQUISE.--Ne me parlez pas d'un conspirateur!

FRANCESCA.--On dit qu'il n'est pas coupable.

LA MARQUISE.--- Tant mieux... son innocence le sauvera.

FRANCESCA, _avec crainte_.--Mais... si son innocence ne suffisait pas

pour le sauver?

LA CHANOINESSE, _qui observe tout à l'écart_.--Comme elle

l'interroge!...

LA MARQUISE.--Eh bien?

FRANCESCA.--Eh bien... alors... on viendrait à son aide, n'est-ce

pas?... On ne le laisserait pas condamner...

LA MARQUISE, _froidement._--Qui pourrait le défendre?

FRANCESCA, _malgré elle_.--Des personnes qui n'auraient peut-être qu'un

mot à dire pour cela!

LA CHANOINESSE, _à part_.--C'est elle.

ODOARD, _qui s'est levé, apercevant la marquise._--Ciel!... la

marquise!...

LA MARQUISE, _qui s'est retournée au bruit._-Le comte!... LA

CHANOINESSE, _à part_.--Elle a tressailli.

_(Odoard est au fond, très-agité; la marquise le regarde et lui fait

signe par un coup d'oeil qu'elle veut lui parler.)_

FRANCESCA, _qui a saisi ce regard_.--Elle veut lui parler... pour le

sauver, sans doute... mais, devant la chanoinesse... elle ne peut...

Comment l'écarter?... Ah!... le portefeuille?... _(Elle s'approche

vivement de la chanoinesse, et à voix basse.)_ Ma tante, voulez-vous me

sauver?...

LA CHANOINESSE.--Comment?

FRANCESCA.--Voulez-vous me sauver?

LA CHANOINESSE.--Si je le veux!... mais...

FRANCESCA.--Je suis perdue si vous me refusez!...

LA CHANOINESSE.--Parlez.

FRANCESCA, _tirant le papier que lui a donné Odoard_.--Vous voyez ce

papier?... (_Elle l'emmené hors delà scène tout en parlant._) Prenez-le,

lisez-le... exécutez tout ce qu'il prescrit... _(Elle l'éloigné toujours

et sort avec elle.)_

ODOARD, _dés qu'il les voit parties, s'approche vivement de la marquise,

et à voix basse._--Eloignez-vous.

_(La marquise, sans le regarder, mais suivant de l'oeil Francesca et la

chanoinesse, qui disparaissent, lui met vivement un billet dans la main,

et sort par la porte latérale sans dire un mot.)_

L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843 · 第 19 / 43 题