LE MARQUIS, FRANCESCA.

FRANCESCA.--O ciel, mon cousin! Il est donc vrai! votre agitation...

votre voix menaçante... ces ordres plus menaçants encore!

LE MARQUIS, _après avoir jeté un coup d'oeil autour de lui en

souriant._--Pauvre petite cousine, je vous ai donc fait bien peur avec

mon air de sévérité! c'est mon air de colonel; je le prenais pour le

commandant Rannuccio et pour le prince. Mais rassurez-vous, tout cela

n'est pas aussi terrible en réalité qu'en apparence.

FRANCESCA.--Mais cette arrestation?

LE MARQUIS.--Elle cessera ce soir.

FRANCESCA.--Mais ce conseil de guerre?

LE MARQUIS.--Il ne condamnera personne.

FRANCESCA.--Pourquoi donc alors le comte Odoard...

LE MARQUIS.--Ecoutez. Vous connaissez les immenses ruines de

San-Severino?

FRANCESCA.--Qui sont toutes voisines de votre villa?

LE MARQUIS.--Celles-là même. On parlait depuis quelques jours d'une

conspiration de carbonari, où étaient engagés plusieurs officiers de

carabiniers. Hier, j'apprends qu'ils doivent se réunir dans la nuit aux

ruines de San-Severino. Je donne ordre à Rannuccio de faire cerner les

ruines; il s'y rend; mais les conspirateurs avertis s'échappent, et l'on

ne saisit que quelques papiers, preuves manifestes de leur présence et

de leur complot.

FRANCESCA.--Mais... comment le comte?...

LE MARQUIS.--Attendez. Rannuccio, avant de partir, ordonne de nouvelles

perquisitions; tout à coup on voit à une des entrées un homme enveloppé

d'un manteau et qui cherchait à se cacher: on court, on se saisit de

lui; il lutte, se défend, et, après de longs efforts, parvient à

s'échapper.

FRANCESCA.--Eh bien?

LE MARQUIS.--Mais en fuyant, il laisse aux mains des soldats un manteau

d'officier de carabiniers, et Rannuccio soutient, ainsi qu'eux, qu'à la

clarté de la lune, il a reconnu Odoard.

FRANCESCA.--Ciel! _A part._ La villa!

LE MARQUIS.--Rannuccio revint; on court à l'hôtel d'Odoard; il n'y avait

point passé la nuit: nouvelle circonstance qui l'accuse. Il y a une

heure enfin, il rentre; il est arrêté, interrogé, et va paraître devant

le conseil de guerre. Tout va bien.

FRANCESCA.--Que dites-vous?

LE MARQUIS.--Vous ne comprenez pas! Vous voilà vengée d'elle!

FRANCESCA.--D'elle?

LE MARQUIS.--Sans doute. Odoard était chez cette femme, et non à

l'abbaye. Rannuccio aura prêté les traits de son ennemi à l'homme au

manteau.

FRANCESCA.--Mais si c'était lui cependant?

LE MARQUIS.--Lui! conspirer!... contre les maris, peut-être; mais contre

l'État!... Il était chez cette femme! (_Riant._) Et il faudra qu'il

prouve son alibi devant le conseil de guerre, et pour le prouver, il

faudra qu'il dise tout.

FRANCESCA.--Il ne le dira jamais!

LE MARQUIS, _souriant_.--Se faire fusiller par discrétion!

FRANCESCA, _avec un cri de terreur_.--Fusillé! Que dites-vous?

LE MARQUIS.--Pas moins. Le prince est furieux... et si Odoard se

taisait...

FRANCESCA.--Mais s'il était forcé de se taire?

LE MARQUIS.--On n'est jamais forcé d'être un héros.

FRANCESCA.--Mais s'il l'était enfin, s'il l'était?

LE MARQUIS, _avec plus de sérieux_.--Ah! s'il l'était... son affaire

serait très-grave. Le prince veut un exemple, et la prise de ces papiers

de révolte, la complicité des officiers de carabiniers...

FRANCESCA.--Ciel!

LE MARQUIS.--Mais, non! non! il ne court aucun danger! Quand même il

n'avouerait rien, la vérité ne se saurait pas moins; on fera une visite

chez lui, sur lui; il y a des lettres, un portrait, il y en a toujours;

tout se découvrira, et, grâce à un coup d'épée avec le mari...

FRANCESCA.--Ciel!

LE MARQUIS.--Rassurez-vous; Odoard ne connaît qu'un maître l'épée à la

main... c'est moi. (_Riant._) Cela sera charmant! Voyez-vous ce conseil

de guerre assemblé pour juger... quoi? un rendez-vous d'amour. Si

c'était la femme de Rannuccio! lui qui est juge!... J'ai toujours aimé

les procès, parce qu'on y trouve ce qu'on n'y cherche pas.

MATTEO, _entrant._--Monsieur le marquis, le conseil de guerre vient de

s'ouvrir.

LE MARQUIS.--J'y vais. (_A Francesca_.) Odoard a demandé, à vous parler,

sans doute pour quelque révélation. Je vais vous l'envoyer après

l'interrogatoire. Allons, consolez-vous! tout ira bien, je vous en

réponds. Il sera libre et puni; vous serez vengée et comtesse. Adieu.

(_II sort._)

Scène III.

FRANCESCA, _seule_.

Il est perdu! Parler? il ne le peut pas... c'est se déshonorer. Se

taire? c'est se condamner. Si on ne découvre rien, un arrêt affreux! Si

on découvre toit, un duel sans merci! L'épée du marquis est impitoyable!

De tous côtés, la mort! Mourir!... lui!... Oh! il faut que je le sauve!

Tant qu'il sera en danger, je sens que je l'aimerai encore! Allons,

encore ce jour donné au monde, et puis adieu! Le voici.

Scène IV.

L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843 · 第 18 / 43 题