COLLATION AU JARDIN

Pour me distraire, me sachant malade, Sidi Brahim m’envoie une

invitation à un repas au plein air des jardins de la zaouïya. Si

Abdel-Ouahab, un lettré venu de l’Est pour s’établir à Kenadsa, est

chargé de cette ambassade.

J’admire comme les plus petites choses prennent ici de l’ampleur et de

la noblesse. Le sans-façon, le sans-gêne sont des qualités européennes

qui donnent plus d’aisance à la vie. Quand on s’est habitué à la

franchise du peuple, il est bien difficile de prendre au sérieux

certains airs qu’affectent, à certains jours, dans certaines

circonstances, les êtres les plus vulgaires, les plus incapables de

délicatesse et de sentiment. Toutes leurs politesses sonnent faux. Ils

ont l’air de s’endimancher en parlant. Mais ici la politesse n’est pas

une formule, c’est une manière d’être et une sincérité: elle fait partie

des personnages, elle s’harmonise aux costumes, elle n’a rien de nègre

et rien d’affecté. Elle plaît.

Tout d’abord, l’invitation de Sidi Brahim me surprend.

En Europe ou dans le Tell algérien, personne ne songerait à organiser un

repas champêtre par un temps pareil. Le ciel est d’un noir trouble, des

nuages livides courent très bas, rasant presque le sommet des dunes. Ils

passent, déchirés, et reviennent, tourbillonnent étrangement sur

eux-mêmes comme les lambeaux d’une soie effilochée. Un vent violent les

chasse, qu’on ne sent pas à terre, qui n’effleure même pas les crêtes

des dattiers immobiles. De lourdes gouttes chaudes commencent à tomber.

Mais voilà justement un temps d’épanouissement. Ici, dans le désert que

brûle la soif éternelle, c’est une volupté, que cette légère humidité de

l’air, ce ciel sans éblouissement et sans chaleur. Il n’est pas jusqu’à

la caresse un peu brutale de la pluie qui ne fasse frémir la peau

desséchée.

Je puis à peine me traîner, après les dix jours de souffrance que j’ai

passés, couchée sur une natte, terrassée par la fièvre. Pourtant, je me

rends à l’invitation.

Le jardin est au pied des hautes maisons du ksar. Les cultures s’étagent

mollement jusqu’à une terrasse, où sont étendus de beaux tapis du

Djebel-Amour, dont la haute laine molle prend des reflets de velours

sombre sous la lumière terne de l’orage.

En bas, les vignes vierges grimpent aux troncs sveltes des dattiers,

s’enroulent librement autour des branches grises et tordues des

figuiers. Deux jeunes gazelles captives jouent à se poursuivre sous les

feuillages et sautent les séguia envahies de menthes dorées.

Sidi Brahim s’est accoudé sur un coussin.

Autour de lui, quelques parents, des intimes, des familiers.

Voici Taleb Ahmed, le khodja (secrétaire) de la zaouïya; de haute taille

et robuste, avec un fort afflux de sang nègre sous sa peau luisante.

Intelligent et observateur, Taleb Ahmed contraste avec le marabout par

des expressions de visage, simples, presque joviales.

Si Mohammed, le prédécesseur de Taleb, vrai ksourien berbère à la figure

large et pâle, à la barbe rare, presque rousse, avait été éloigné du

maître pendant quelque temps. Il se tient là, lui aussi, il semble

rentrer en faveur.

Déjà plus absent, moins attentif, avec son sourire doux, comme timide,

Sidi Mohammed Laredj reste silencieux, à demi couché sur le tapis, dont

il suit du doigt les arabesques. Son expression pensive et bienveillante

accuse des méditations et des détachements sans rien d’ascétique: il y a

dans son regard un certain reculement d’artiste qui voit le monde en

spectacle.

Tout autre est l’expression directe de Sidi Embarek, oncle maternel de

Sidi Brahim. Sur son fin visage bronzé et dans son œil sans profondeur

se lisent les passions qui n’attendent pas, les déterminations subites,

la naïveté fière de l’Arabe de parade, décoratif et fait pour les

décorations: type connu à Alger dans les antichambres des bureaux et aux

terrasses des cafés. C’est la forte tête de la famille. Il a eu des

aventures, qui toutes se ressemblent beaucoup...

Dans le jardin, les esclaves préparent les petites tables basses et les

plats recouverts de hauts entonnoirs en paille teinte de couleurs vives.

Naturellement, la conversation roule sur les affaires du Maroc, sur le

Tafilala, et on prononce les noms abhorrés du Rogui et de Bou-Amama.

Mais, aujourd’hui, Sidi Brahim n’a pas reçu de mauvaises nouvelles, et

tout le monde est gai. On raconte des anecdotes plaisantes avec cette

absolue pureté de langage qu’observent les musulmans bien nés en public

et surtout entre proches.

Dans les dattiers, que la pluie a dépouillés de leur suaire de poussière

et qui bleuissent sous le ciel morose, tout un peuple d’hirondelles

s’agite, avec de petits cris brefs et aigus.

--C’est ici la djemâa (assemblée) des oiseaux, dit Taleb Ahmed. Ils s’y

réunissent, pour régler les affaires de leur tribu et prendre les

décisions graves. Ces bestioles, à peine plus grosses que des mouches,

font autant de tapage que cent Douï-Menia, discutant tous à la fois.

Et les graves marabouts rient à cette critique de leurs turbulents

voisins.

Les gazelles familières se sont approchées, elles jouent avec les

convives, esquissent des feintes tortueuses, pour se jeter ensuite

brusquement en arrêt.

Après le repas au pain azyme qui sent bon et où on trouve des grains

d’anis, c’est le thé, l’éternel thé que Sidi Embarek prépare gravement,

avec les gestes consacrés. Faire le thé, c’est ici une besogne d’homme,

et d’homme libre.

* * * * *

A la tombée du jour gris, nous partons, car l’heure de la prière du

moghreb approche.

Dans l’ombre du ksar, les marabouts se dispersent, avec des salutations

lentes.

J’emporte avec moi le souvenir de cette collation orientale sur la

terrasse du jardin. Je pense à toutes ces générations de marabouts de

Kenadsa qui sont venus là par les jours d’ombre.

Ce fut pour eux le même plaisir, les mêmes sensations, les mêmes

paroles. Encore une fois, me voici ramenée à cette impression

d’immobilité des êtres et des choses que j’ai éprouvée dans toutes les

vieilles cités d’Islam, et qui donne, en quelques minutes, l’illusion de

leur durée, presque de leur éternité.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 40 / 82 题