EN MARGE D’UNE LETTRE

Je ne sais plus les jours. C’est le cœur de l’été. J’ai la fièvre, avec

des répits dolents, lucides et voluptueux.

--Hier, j’ai reçu une lettre toute baignée d’un autre soleil que le

mien. Eh quoi, parce que des yeux nouveaux vous ont souri, peut-on

devenir assez égoïste pour en proposer la joie à des amis anciens?

Quand je retournerai dans cet Alger où mon cœur chavirait, où mon désir

ne se fixait plus, où la douceur orangée des matins assombrissait mon

deuil, de quoi parlerons-nous si ce n’est de nous-mêmes, et comment?

Les femmes ne peuvent pas me comprendre, elles me considèrent comme un

être étrange. Je suis beaucoup trop simple pour leur goût épris

d’artificiel et d’artifices. Elles radotent une éternelle comédie sur le

même sujet. Elles n’admettent même pas qu’on change de costume. Quand la

femme deviendra la camarade de l’homme, quand elle cessera d’être un

joujou, elle commencera une autre existence. En attendant, on les a

instruites à ne respirer qu’en mesure et sur un thème de valse.

Il paraît qu’une autre génération s’annonce et que certaines jeunes

filles savent parler autrement qu’avec leurs yeux, sans tomber pour cela

dans le bavardage de la conférence et des revendications sociales. Je

n’en crois absolument rien et je m’imagine que c’est là encore une

duperie d’éducation qui ne résistera pas au ton des salons.

Quels seraient, d’ailleurs, les maris de ces sincères amies, puisque les

hommes, surtout en province, ne sont encore que des amateurs du jupon?

La femme, elle, sera tout ce qu’on voudra, mais il ne m’est pas démontré

que les hommes soient désireux de la modifier autrement que dans les

limites de la mode. Une esclave ou une idole, voilà ce qu’ils peuvent

aimer--jamais une égale.

* * * * *

J’ai jeté ces réflexions en marge de la lettre qui me venait de si loin,

qui m’apportait une fraîche et cruelle brise d’insouciance. Tout de

suite après, je suis retombée à mon sentiment d’exil, avec le goût de

m’enfoncer encore plus loin dans ce Sud hostile, sans aucun désir du

Paris que j’ai connu et où le féminisme verbal des journaux m’était

encore moins sympathique que les coquetteries de l’instinct.

Je n’ai rien mis dans ma réponse qui valût la peine d’être lu... A quoi

bon?

Un jour les chemins se séparent, les destinées s’isolent. C’est déjà

beaucoup que d’avoir rencontré des amis. Quand ils nous font l’honneur

de nous inviter à partager leur joie étrangère, montrons-leur tout ce

que peut la fraternité des esprits.

Ne regrettons rien, puisque notre bonheur, et le leur, sera de nous

laisser aller un jour à des courants mystérieux qui entraîneront nos

âmes à la dérive vers des rivages impossibles. Alors nous goûterons

l’ivresse des déchéances et des naufrages, et, nous égarant sur les

immenses plages de la nuit, nous sentirons notre poitrine éclater sous

la germination des graines de douleur...

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 39 / 82 题