Aujourd’hui, après la prière du vendredi, je trouve le ksar tout en
émoi: une jeune femme musulmane et blanche s’est pendue.
Je me mêle à la foule qui stationne devant sa maison, d’où montent les
lamentations funèbres des femmes.
Je prends des renseignements, je reconstitue le drame, je cherche à en
pénétrer les raisons... Elle ne s’entendait pas avec ses parentes, me
dit-on, elle n’avait personne à qui se plaindre; son mari, Hammou
Hassine, ne l’écoutait pas. Il voulut la mater par les coups. La petite
Bédouine, farouche, après des révoltes, s’était résignée, en apparence
du moins. C’est que le sentiment de la liberté, d’une étrange liberté,
était entré en elle.
Plusieurs fois elle s’était enfuie chez son frère, qui la rendait à son
mari. On l’empêchait d’aller demander la protection du cadi ou de Sidi
Brahim. Elle était esclave, plus esclave que les négresses, car elle
souffrait de sa servitude. A la fin, elle s’était calmée, car elle avait
compris le grand secret de la libération morale. Un soir que tout le
monde était à la mosquée, elle avait rassemblé ses forces pour
l’évasion, elle s’était haussée sur ses petits pieds, elle s’était
accrochée au-dessus de la vie et de sa condition avec sa longue ceinture
de soie, sans un mot de confidence à personne, en isolée.
Une race où le suicide est encore possible est une race forte. Les
animaux ne se suicident jamais, les nègres non plus, à moins qu’ils
soient exaltés par l’alcool. Le suicide aussi est une ivresse, mais une
ivresse de volonté.
* * * * *
Le peuple inerte s’est détourné avec horreur de celle qui oublia son
devoir de vivre. Pourtant, des lettrés ont pris Embarka en pitié et
viennent prier sur son cadavre, que les matrones ont lavé et cousu dans
le linceul égalitaire de l’Islam.
Le corps est étendu sur une natte, au milieu de la cour. Ce n’est plus
qu’une vague forme rigide, immaculée.
Les lamentations des femmes ont cessé. On n’entend plus que la mélopée
de quelques hommes qui psalmodient, en cadence lente, le chapitre du
Coran intitulé «Ya-Sine», qui est la prière des morts.
Tout est devenu calme, solennel, serein, dans cette cour, d’où les
femmes bruyantes se sont retirées.
... Les voix s’élèvent en un chant triste et doux c’est maintenant la
«Borda» l’élégie des enterrements.
On étend le corps sur le brancard mortuaire en bois brut, et on le
recouvre d’un grand voile rouge. Encore du silence et de l’attention,
puis quatre hommes chargeant le petit corps d’amour sur leurs épaules,
et le triste cortège s’en va vers les cimetières.
On pose le brancard sur le sable et on se range en demi-cercle, la face
tournée vers la direction de La Mecque: c’est la dernière prière pour
Embarka.
Sur le tertre, que le vent commence déjà à effacer, on plante trois
palmes, qui sécheront vite.
Hammou Hassine, un homme grossier, laid et contrefait, dispose à terre,
sur un mouchoir de coton rouge, des figues sèches et des galettes
azymes: c’est la «sadaka», l’aumône rituelle qu’on fait aux pauvres en
souvenir du défunt, et qui remplace les inutiles bouquets et les
couronnes en clinquant.
C’est fini. Nous nous en allons, à la débandade. Les vieux lettrés
rigoristes n’ont pas accompagné le convoi de la suicidée. Seuls, les
jeunes étudiants ont prié pour elle, parce que la jeunesse devine des
choses que les hommes, pour la plupart, oublient dans leur maturité.
--Si rares sont ceux qui peuvent se développer longtemps!... On s’arrête
vite de grandir par la pensée.
L’un d’eux m’a dit «Elle était malheureuse!» Il ne savait probablement
pas ce que c’est que le malheur. Quand les hommes ont compris la
souffrance, ils deviennent durs. Ils ne compatissent pas, ils
condamnent... Et pourtant il me semble que le cœur devrait s’ouvrir de
plus en plus.
Il y a des savants qui ont voulu apprendre jusqu’à leur dernier jour...
Pourquoi ce qui est vrai dans l’intelligence le serait-il moins dans
l’éducation des sensations? Depuis que je vis dans cette zaouïya, dans
l’ombre de l’Islam, depuis que j’ai la fièvre et que je suis seule,
volontairement seule, j’ai pris certaines heures de mon passé turbulent
en horreur, mes sens ont plus de délicatesse. Après cette retraite, si
je reviens vers la vie qui passe, je saurai comprendre l’amour...