L’influence séculaire des marabouts arabes a profondément modifié les
institutions et les mœurs des gens de Kenadsa.
Chez tous les autres Berbères, c’est la djemâa, l’assemblée des
fractions ou des ksour qui est souveraine. Toutes les questions
politiques ou administratives sont soumises aux délibérations de la
djemâa. A-t-on besoin d’un chef, c’est la djemâa qui le nomme. Tant
qu’il conserve son investiture, ce chef est obéi, mais il reste toujours
responsable vis-à-vis de ceux qui l’ont choisi.
Ces assemblées berbères sont tumultueuses. Les passions s’y donnent
libre cours; violentes, elles finissent parfois dans le sang. Pourtant,
les Berbères restent toujours jaloux de leurs libertés collectives. Ils
se défendent contre l’autocratie en supprimant ceux qui osent y aspirer.
A Kenadsa, l’esprit théocratique arabe a triomphé de l’esprit berbère,
républicain et confédératif.
C’est le chef de la zaouïya qui est le seul seigneur héréditaire du
ksar. C’est lui qui tranche toutes les questions et qui, en cas de
guerre, nomme les chefs militaires. C’est lui qui rend la justice
criminelle, tandis que les affaires civiles sont jugées par le cadi.
Mais là encore, le marabout est la dernière instance, et c’est à lui
qu’on en appelle des jugements du cadi.
* * * * *
Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane, le fondateur de la confrérie, a voulu faire
de ses disciples une association pacifique et hospitalière.
La zaouïya jouit du droit d’asile: tout criminel qui s’y est réfugié se
trouve à l’abri de la justice humaine. Si c’est un voleur, le marabout
lui fait rendre le bien volé. Si c’est un assassin, il doit verser le
prix du sang. A ces conditions, les coupables n’encourent aucun
châtiment, dès qu’ils sont entrés dans l’enceinte de la zaouïya ou même
sur un terrain lui appartenant.
La peine de mort n’est pas appliquée par les marabouts. S’il arrive
qu’un criminel soit mis à mort, c’est par les parents de la victime ou
quelquefois même par les siens, jamais sur condamnation des marabouts.
Les descendants de Sidi Ben-Bou-Ziane se montrent cependant très sévères
pour les voleurs et les fauteurs de scandales parmi les ksouriens ou les
esclaves, qu’ils punissent de la bastonnade.
Il est d’usage que, pendant l’exécution, l’un des assistants se lève et
demande la grâce du coupable. Quelquefois ce sont les femmes qui
envoient à cet effet un esclave ou une négresse: le marabout cède
toujours.
Grâce à la zaouïya, la misère est inconnue à Kenadsa. Pas de mendiants
dans les rues du ksar; tous les malheureux vont se réfugier dans l’ombre
amie, et ils y vivent autant que cela leur plaît. La plupart se rendent
utiles comme serviteurs, ouvriers ou bergers, mais personne n’est
astreint à travailler.
L’influence maraboutique a été si profonde à Kenadsa, que Berbères et
Kharatine ont oublié leurs idiomes et ne se servent plus que de l’arabe.
Leurs mœurs se sont aussi adoucies et policées, comparées à celles des
autres ksouriens.
Les disputes et surtout les rixes sont rares, parce que les gens du
commun ont l’habitude de porter tous leurs différends devant les
marabouts, qui les calment et leur imposent des concessions mutuelles.
Depuis que les marabouts entretiennent des rapports de bon voisinage et
même d’amitié croissante avec les Français, un sourd mécontentement
envahit les cœurs, dans le bas peuple.
Personne n’ose élever la voix et critiquer les actes des maîtres... On
s’incline, on répète les opinions de Sidi Brahim, on les loue, mais, au
fond, n’était sa grande autorité morale, on serait tout prêt à le
considérer, lui et les siens, comme des M’zanat.
... Quel est l’avenir de Kenadsa et que restera-t-il, dans quelques
années, de ce petit état théocratique si particulier, si fermé?
Certes, après la dureté figuiguienne et le chaos sombre d’Oudjda, c’est
vraiment une impression singulière que de trouver, à l’entrée du désert,
ce coin tranquille, qui se dit marocain et qui ressemble si peu à
d’autres Marocs!