MESSAOUD

... Depuis quelques jours, c’est un jeune négrillon khartani, Messaoud,

qui me sert. Il peut avoir quatorze ans. Déjà grand pour son âge et

futé, il porte des chemises blanches, serrées à la ceinture par une

sangle de laine grise. Son visage brun est agréable et expressif. Il a

de grands yeux sombres, sans iris, qui reflètent une malice

particulière. Sur son crâne rasé, une petite touffe de cheveux crêpus,

signe d’esclavage et aussi d’impuberté, reste très drôlement plantée

au-dessus de l’oreille droite. Cet ornement bizarre ajoute quelque chose

de plus comiquement singe à cette physionomie mobile et rieuse sans

naïveté. Dans le lobe percé de son oreille, Messaoud, faute d’anneaux,

porte un morceau de papier bleu roulé.

Fureteur, leste comme un chat, chapardeur, menteur, bavard comme tous

les nègres, Messaoud est un type de petit esclave fripon.

Quand je l’envoie m’acheter du tabac chez le Juif, Messaoud y court avec

empressement; mais, au retour, il me trompe sur le calcul très compliqué

du change marocain. Il voit bien que je ne comprends rien au système

confus de la monnaie usitée dans l’Ouest, et il profite de mon

ignorance.

Quand je lui reproche ses procédés, il commence par nier, avec force

serments, avec de petits airs attristés, puis il finit par rire aux

éclats, comme si mes reproches lui semblaient très drôles.

Pour une tasse de thé à la menthe, il ferait n’importe quoi. Avec cela,

d’une paresse invincible, il a une façon de ne pas entendre les ordres

qui suppose une complication de ruse animale bien profonde. Il en arrive

à se moquer ouvertement des esclaves, ses aînés, et presque impunément

de tout le monde.

Ba-Mahmadou, le porte-clefs, regarde Messaoud, avec horreur:

--C’est une peste noire, un enfant du péché, une calamité!

Et Ba-Mahmadou roule ses grands yeux doux, essayant de foudroyer du

regard Messaoud, qui rit et se sauve.

Quand le négrillon veut obtenir quelque chose, il se fait humble et

caressant, avec des grâces et des minauderies. Il devient d’une

prévenance exagérée, importune souvent, qui cesse d’ailleurs dès qu’on

lui accorde ce qu’il voulait. Vorace et gourmand, il lèche les plats et

grignote toute la journée du sucre volé.

Messaoud n’aime personne, pas même Blal, son vieux père, humble métayer

dans les jardins de Sidi Brahim. Quand le vieillard se hasarde à venir

jusque dans la cour, Messaoud le chasse brutalement, en affectant le

mépris du domestique bien placé pour le paysan.

A tous mes reproches sur ce point qui m’intéresse--parce que j’ai

vaguement idée que beaucoup d’enfants n’aiment pas naturellement leurs

parents--le vaurien se contente de répondre avec des grimaces

sautillantes:

--Il est sale! Il sent le fumier! Il est pouilleux!

Avec les marabouts, Messaoud est juste assez respectueux pour éviter les

coups. Ceux-ci le grondent-ils, il tire la langue dès qu’ils ont le dos

tourné.

Petit animal plein de grâces et de vices, démon familier que tout le

monde tient en piètre estime, ce négrillon m’a expliqué bien des enfants

blancs.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 37 / 82 题