SEIGNEURS NOMADES

Cinq heures du soir, sous les arceaux blancs du «riad» le grand portique

qui s’ouvre sur le jardin intérieur, dans la maison de Sidi Brahim.

Dehors, dans la vallée, le siroco soulève des tourbillons de poussière,

mais ici, ce n’est plus qu’un souffle léger qui dissipe la lourdeur de

l’air, aux dernières ardeurs du soleil...

Sur un grand tapis de Rabat aux belles couleurs vives, Sidi Brahim est à

demi couché, accoudé sur un coussin de soie brodé d’olives d’or. Smaïn

fait tomber, un à un, les grains d’ébène de son chapelet; assis contre

le mur, Si Mohammed Laredj verse sur un carré de soie écarlate deux sacs

de douros espagnols, oxydés par l’humidité des silos.

Devant lui, accroupis en demi-cercle, trois chefs des Douï-Menia de

l’Oued Guir.

L’un, très vieux, le visage couturé de rides profondes, tanné par le

soleil, couleur de terre, avec une barbe blanche aux poils durs et

hérissés, est enveloppé dans un vieux haïk de laine mince, avec une

koumia à poignée et à gaine de cuivre.

Le second, vieux aussi, roulé dans un burnous usé, cache ses armes sous

ses voiles et prend des attitudes solennelles, qui cadrent mal avec ses

manières anguleuses et son profil rapace au long nez recourbé sur une

bouche édentée. C’est un représentant des Ziana du Guir.

Le troisième, le plus jeune des trois, et cependant le plus important,

peut avoir trente-cinq ans. Il est grand, musclé et, sous un lourd

burnous en poil de chameau noir, porte des vêtements blancs. Sa koumia

damasquinée, à poignée dorée, est retenue par un épais cordon de soie

violette passé en sautoir. Un autre cordon orangé soutient une sacoche

en filali rouge avec des broderies dorées de Fez. Il porte encore un

magnifique revolver à crosse d’argent ciselé.

Pourtant il est pieds nus, il a laissé ses sandales, ses «naala»

archaïques de nomade près de la porte.

Très bronzé, le regard intelligent et fuyant, avec une expression fine,

de face énergique encadrée d’une forte barbe noire, le cheikh Embarek

serait beau si ses dents de loup ne s’allongeaient pas trop, dépassant

sa lèvre, ce qui donne à son visage, dès qu’il remue les lèvres, quelque

chose de cruel et répugnant.

Embarek exerce une grande influence sur les Ouled-Bou-Anane, et il

intrigue pour se rendre définitivement maître de sa tribu.

Depuis que les Ouled-Bou-Anane ont fait la paix avec les Français et

qu’ils fréquentent les marchés du Sud-Oranais, Embarek prévoit

l’annexion complète et est prêt à y contribuer, car il espère être alors

le grand chef de tous les Douï-Menia, celui auquel les chrétiens

donneront un burnous écarlate et des décorations.

Embarek est un ambitieux et un roublard, mais c’est aussi un homme de

poudre, un détrousseur, n’ayant renoncé aux pillages traditionnels que

dans l’espoir de tirer plus de profit de la paix que des escarmouches.

Sidi Brahim veut charger ces chefs nomades d’importants achats de

moutons sur le Guir. Ils retournent là-bas, venant de Beni-Ounif, où ils

ont fourni des chameaux pour le convoi de Beni-Abbès, et c’est le prix

des moutons que Si Mohammed Laredj est en train de leur compter, avec sa

grande aménité de langage et ses manières douces.

Les Douï-Menia couvent d’un œil rapace les douros qui sonnent et

s’entassent. Instinctivement ils s’en rapprochent, ils se penchent vers

cet argent qui doit passer entre leurs mains, car, sous couleur

d’achats, ce sont eux qui vendront les moutons, le plus cher possible.

Ils font mine de ne pas savoir compter et embrouillent à plaisir les

calculs de Si Mohammed.

Alors, voyant que cela dure ainsi indéfiniment, Sidi Brahim me prie

d’établir le calcul par écrit.

Je griffonne sur mon genou, avec un roseau et en chiffres dits indiens,

usités des Arabes, pour qu’Embarek, qui sait lire, puisse contrôler.

Enfin, les nomades se rendent à l’évidence.

Les vieux rapaces tendent déjà leurs mains osseuses vers l’argent, mais

Embarek n’a pas dit son dernier mot. Il les arrête du geste:

--Sidi Brahim, dit-il avec son sourire le plus engageant, le compte est

juste: il faut six cent cinquante douros pour payer les moutons au prix

du jour, et l’argent est là. Certes, nous sommes tes serviteurs et ceux

de ton glorieux aïeul, Sidi Ben-Bou-Ziane--Dieu lui accorde ses grâces!

Mais il nous faudra chercher les moutons chez nos frères disséminés sur

le cours du Guir... Puis, il faudra les escorter jusqu’ici, afin que les

Ouled-Nasr et les Berabers Aït-Khebbach ne les enlèvent pas. Tout cela,

nous nous en chargeons, et, en vérité, nous sommes heureux de te servir.

Tu n’as rien à craindre--si Dieu le veut! Mais nous sommes de pauvres

nomades que la guerre a ruinés, et certes ta générosité ne nous oubliera

pas. Donne-nous une récompense... pour nos peines.

Sidi Brahim sourit. Si Mohammed Laredj baisse la tête et prend un air

impénétrable:

--Et quelle est la récompense que vous souhaitez?

--Donne-nous deux cents francs français, et que Dieu te rende tes

bienfaits.

--Priez sur le Prophète, dit alors Sidi Brahim, et maudissez Iblis,

celui qui s’interpose entre les hommes et sème entre eux la haine, celui

aussi qui leur fait préférer les biens de ce monde à la vérité et à la

justice!--S’il en est ainsi, et si vos services doivent s’acheter à un

prix aussi démesuré, je préfère envoyer mes esclaves sur le Guir.

Longtemps encore, les Douï-Menia discutent, mais devant leur rapacité le

marabout ne cède plus.

Tandis que les nomades s’échauffent et vont jusqu’à élever la voix, Sidi

Brahim et Si Mohammed restent silencieux. Ils attendent.

Enfin, voyant l’inutilité de leurs efforts, Embarek et les vieux

retrouvent de bonnes paroles, avec des sourires forcés.

--Sidi Brahim, tu es notre maître, et nous n’osons pas discuter tes

décisions, car ce que tu fais est bien fait. Reste en paix, et prie

Dieu, son Prophète--la prière et la paix soient sur lui!--et Sidi

M’hammed-ben-Bou-Ziane pour nous, car demain, dès l’aube, nous prendrons

certainement la route du Guir...

--Allez en paix, mes fils, et que Dieu vous protège et vous conduise

dans le sentier droit.

Et les nomades se lèvent alors avec un cliquetais d’armes; puis ils se

retournent encore pour regarder avec regret les beaux douros que Si

Mohammed Laredj remet dans les sacs, où ils tombent avec des tintements

limpides.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 36 / 82 题