LELLA KHADDOUDJA

Ba-Mahmadou rêvasse sur les marches de l’escalier, tandis que l’eau du

thé chante doucement dans la bouilloire. Il regarde la chambre et les

naïves peintures de la porte du fond.

--Où est-elle, la maîtresse de ce logis, à cette heure! dit-il tout à

coup avec un soupir.

Comme je le questionne, le Soudanais me conte que cette maison

appartient à une certaine Lella Khaddoudja, parente de Sidi Brahim.

Restée veuve très jeune, avec deux enfants, un garçon et une fillette,

la maraboute qui était très pieuse a épousé en secondes noces l’un de

ses cousins, sous la condition expresse qu’ils partiraient aussitôt pour

La Mecque. Le cousin a tenu sa promesse, et Lella Khaddoudja a quitté la

zaouïya en n’y laissant que son fils.

--Le jour où elle a quitté Kenadsa, dit Ba-Mahmadou, nous tous, les

serviteurs, nous l’avons accompagnée jusqu’à la fontaine Aïn-ech-Cheikh,

sur la route de Béchar. Du haut de sa mule, elle a regardé une dernière

fois le ksar, et elle nous a dit qu’elle ne reviendrait jamais plus, car

elle désirait vivre et mourir sur le sol sacré du Hedjaz... Cet hiver,

il y aura deux ans qu’elle est partie. Elle a écrit depuis à son frère

pour lui faire savoir qu’elle était arrivée en retard pour le pèlerinage

de Djeddah et qu’elle attendait à Bith-el-Kods (Jérusalem) celui de

cette année, après quoi elle se fixerait définitivement dans une des

deux villes saintes... Dieu lui accorde secours et miséricorde! Elle

était pieuse et charitable envers nous tous, pauvres esclaves!

... A mon tour je me mets à rêver à cette Lella Khaddoudja inconnue, et

qui a sans doute une âme un peu aventureuse, puisqu’elle a rompu, de sa

propre volonté, avec la routine somnolente de la vie cloîtrée de ses

pareilles, pour aller ailleurs recommencer une existence nouvelle, sous

un autre ciel.

Que s’est-il passé dans le cœur de cette maraboute voyageuse? Pourquoi

s’est-elle résolue brusquement à quitter pour toujours le ksar natal?

Quel roman d’âme seule fut le sien?... un roman qu’on n’écrira pas, que

personne ne connaîtra.

--Voilà la vie! conclut Ba-Mahmadou. On connaissait Lella Khaddoudja, on

la voyait tous les jours, on lui demandait son aide et, à présent, elle

est si loin, si loin... et on ne la reverra plus jamais... voilà!

En effet, pour le Soudanais illettré, ce Bith-el-Kods, ces villes de

Syrie et d’Arabie sont au plus profond des lointains terrestres... Elles

doivent lui sembler des cités de rêve, presque imaginaires...

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 35 / 82 题