Sous une petite tente de nomades en loques, envahie de mouches, un
ksourien blanc de Kenadsa a installé un café maure. Des selles et des
fusils du Makhzen, de pauvres hardes de soldats traînent là en dépôt.
Mokhazni et spahis viennent, sous cet abri précaire, boire du thé tiède
et jouer d’interminables parties de «ronda» espagnole ou de dominos avec
la passion que tous les Arabes apportent au jeu.
Quand ils jouent, le siroco peut secouer la tente, le sable peut
fouetter les visages, les mouches peuvent aveugler les yeux: rien, sauf
un appel de service, ne saurait détacher les regards des joueurs de
leurs cartes crasseuses ou des petits rectangles d’ébène et d’os. Des
cris, des rires, souvent de terribles disputes qui, sans la crainte des
chefs, finiraient dans le sang, accompagnent ces jeux où passe le plus
clair de la solde.
Attendons le soir avec la même insouciance qu’eux.
* * * * *
Dans la cour du Bureau arabe de Béchar, comme à Beni-Ounif, comme
ailleurs, au Sud, dans l’ombre chaude, après la prière, de grands chants
libres éveillent les échos de la plaine morte...
L’âme songeuse, insouciante et sensuelle des nomades monte en beaux
chants sauvages, rauques parfois, comme des cris de chats dans la nuit,
et parfois suaves comme la musique la plus douce. Ce sont des ondes de
passion et de sentiment qui vont mourir sur la grande plage du ciel, et
leur mélancolie déborde aussi mon cœur.