RÉFLEXIONS DANS UNE COUR

Parmi ces braves gens je n’ai pas de gêne. Je suis entrée chez eux et je

me suis assise dans un coin de la cour. Ils ne m’ont même pas remarquée.

Il n’y a rien de remarquable en moi. Je puis passer partout inaperçue.

Excellente position pour bien voir. Si les femmes ne sont pas de grandes

observatrices, c’est que leur costume attire les regards; elles ont

toujours été faites pour être regardées et n’en souffrent pas encore. Ce

sentiment me paraît, à la longue, trop flatteur pour les hommes.

On m’a souvent reproché de me plaire avec les gens du peuple. Mais où

donc est la vie, sinon dans le peuple? Partout ailleurs le monde me

semble étroit. J’ai la sensation, en certains milieux, d’une atmosphère

artificielle: j’y respire mal. Je ne sais jamais ce qui sera

«convenable». A vrai dire, je ne souffre pas trop des pauvretés et des

naïvetés, pas même des grossièretés. Je n’en souffre pas profondément.

Ce qui me semble à la longue insupportable, c’est l’éternelle honte

médiocre de certaines gens. Et puis ce manque de bravoure qui les

distingue, cette prudence, cette affectation de vivre d’une façon

raisonnable et bien calculée. En fait, j’ai toujours vu qu’on

aboutissait par cette méthode à des erreurs de calcul. J’ai toujours été

très étonnée de constater qu’un chapeau à la mode, un corsage correct,

une paire de bottines bien tendues, un petit mobilier de petits meubles

encombrants, quelque argenterie et de la porcelaine suffisaient à calmer

chez beaucoup de personnes la soif du bonheur. Toute jeune j’ai senti

que la terre existait et j’ai voulu en connaître les lointains. Je

n’étais pas faite pour tourner dans un manège avec des œillères de soie.

Je ne me suis pas composé un idéal: j’ai marché à la découverte. Je sais

bien que cette manière de vivre est dangereuse, mais le moment du danger

est aussi le moment de l’espérance. D’ailleurs, j’étais pénétrée de

cette idée, qu’on ne peut jamais tomber plus bas que soi-même. Quand mon

cœur souffrait, il commençait à vivre. Bien des fois, sur les routes de

ma vie errante, je me suis demandé où j’allais et j’ai fini par

comprendre, parmi les gens du peuple et chez les nomades, que je

remontais aux sources de la vie, que j’accomplissais un voyage dans les

profondeurs de l’humanité. Contrairement à tant de psychologues subtils,

je n’ai découvert aucun sentiment nouveau, mais j’ai récapitulé des

sensations fortes; à travers toutes les mesquineries de mes hasards, la

courbe voulue de mon existence se dessinait largement.

On s’expliquera par ces mots,--qui n’ont peut-être pas assez de suite,

mais que je sens sincèrement, pourquoi je peux m’intéresser à beaucoup

d’humbles choses.

Maintenant mes yeux se reposent sur cette petite cour de la redoute de

Béchar, ils en photographient les aspects, ils la possèdent dans sa

simplicité.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 21 / 82 题