Kaddour ou Barka, le chef des khouans Ziania de Béchar, me donne pour
guide un nègre esclave, le «khartani» Embarek. Nous quittons le douar du
Makhzen à l’heure rose et verte de l’aube. Le temps est limpide, sans
indices de siroco. Seule une brume légère voile les palmeraies, au fond
de l’oued.
Comme toutes les petites vallées de cette zone, celle où nous cheminons,
moi à cheval et Embarek à pied, s’allonge entre deux chaînes de coteaux.
Sur la gauche, au-dessus de ces vallonnements bas, se dresse la
silhouette puissante du Djebel Béchar. Du sable blond, des ondulations
molles, toujours, comme depuis les Bezaz el Kelba, le même paysage, la
même harmonie monotone de grandes lignes sans angles, sans heurts,
presque même sans aspérités.
A mesure que nous nous éloignons vers l’ouest, les collines s’abaissent.
Nous longeons, à droite, l’étrange dune couronnée de pierres en
porte-à-faux qui commande Béchar. Cela dure longtemps ainsi, tandis que
le soleil, tout de suite brûlant, monte derrière nous et allonge nos
ombres sur le sol qui pâlit.
Enfin nous arrivons au sommet d’une côte pierreuse, semée de silex et de
fragments d’ardoise, comme la lugubre vallée de Ben Zireg.
A l’horizon, embrumée de vapeurs roses, Kenadsa apparaît: des taches
noires d’arbres disséminés, une ligne bleuâtre qui est une grande
palmeraie, et, montant au-dessus des sables, un minaret cassé, qui, dans
le soleil encore oblique, semble de bronze roux...
Plus loin, nous suivons un sentier bordé, pendant plus d’un kilomètre,
d’une rangée de hauts dattiers, tout seuls dans le vide de la vallée.
Sous leur ombre mouvante, une séguia souterraine, avec, par ci, par là,
de petits regards, coule limpide et fraîche.
Kenadsa monte devant nous, grand ksar en toub de teinte foncée et
chaude, précédé, vers la gauche, de beaux jardins très verts. Le ksar
dévale en un désordre gracieux de terrasses superposées, suivant la
pente douce d’un monticule. A droite, la dune dorée, avec ses
entablements de pierre, se dresse, presque abrupte.
Une koubba, très blanche, abrite la sépulture d’une sainte musulmane, de
la famille de l’illustre Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane, fondateur de
Kenadsa et de la confrérie des Ziania:--Lella Aïcha.
Autour de la koubba, d’innombrables tombes disséminées dans le sable,
qui les envahit peu à peu: elles sont là comme une marge prévue aux
habitations des vivants.--Toutes les cités sahariennes commencent par
des cimetières.
Nous passons près de ces terres vagues, nous côtoyons toute cette
poussière humaine accumulée là depuis des siècles, dans l’abandon et
l’oubli, et nous prenons le chemin qui contourne le rempart du ksar,
fait d’une muraille en terre sombre, sans créneaux et sans meurtrières.
Sur une petite place, des hommes sont à demi couchés, kharatine pour la
plupart, qui se soulèvent à peine pour nous regarder.
On entre dans le ksar par une grande porte carrée aux lourds battants.
Nous traversons le _Mellah_, le quartier salé, le quartier des juifs,
qui gîtent en d’étroites boutiques à même la rue.
Ici, à l’encontre des mœurs figuiguiennes, les juives, qui portent
cependant le même costume, ne sont pas cloîtrées. Elles jacassent,
cuisinent, se débarbouillent devant leurs portes.
... Encore un tournant, et nous voici dans une autre rue plus étroite et
plus propre, qui finit en des lointains de clair-obscur, sous des
maisons qui la voûtent.