Aujourd’hui l’étape sera longue. Nous en avons pour des heures à
cheminer lentement, au pas régulier et patient de nos juments.
Depuis que nous sommes sortis du cirque de Ben-Zireg, la vallée,
toujours la même, s’élargit; çà et là un oued avec un peu de verdure et
de beaux lentisques puis, de nouveau, de la poussière et des pierres à
l’infini.
A Hassi-en-Nous, à mi-chemin, nous déjeunons et nous allons ensuite
prendre le café chez les mokhazni du poste de Bel-Haouari, des nomades
«Rzaïn» du cercle de Saïda, campés sous de légers gourbis.
On les prendrait facilement pour un «djich», ces braves gens qui, dans
le désert, ont repris leurs burnous terreux de bédouins.
Au delà de Bel-Haouari[4], dans une perspective d’horizon incandescent,
immensément ouvert, nous longeons une double chaîne de collines d’un
aspect amusant et singulier. Comme il convient de s’instruire en voyage,
je demande à mon compagnon le nom de cette architecture géologique.
[4] Pour suivre cet itinéraire on consultera avec intérêt la belle
carte de l’Extrême-Sud de l’Algérie, partie occidentale, dressée à
l’échelle de 1/800.000e et publiée, en 1904, par les soins du
Gouvernement général de l’Algérie.
--Regarde bien, dit-il, et tu sauras pourquoi les gens d’ici disent les
_Bezaz el Kelba_ (mamelles de la chienne).
En passant, il me désigne encore du doigt une ligne noire dans la vallée
ouverte comme une plaine: la palmeraie d’Ouagda.
* * * * *
Sous le flamboiement du soleil, déjà les perspectives commencent à se
déformer. Impossible d’apprécier les distances: une sorte de vertige
danse devant nos yeux et toujours, à droite et à gauche, ces
fantastiques «bezaz el kelba».
Les moindres variations de terrains influencent la lumière et sont pour
ma vue des souffrances ou des repos.
Après la région des pierres s’ouvre une zone de sable pur. Pour la
première fois dans le Sud-Oranais, je retrouve l’impression profonde
éprouvée jadis à l’entrée d’autres régions sahariennes.
Je la reconnais dans toute sa splendeur, avec ses enchantements mornes
et ses féeries, la terre qui se pâme dans une éternelle caresse solaire,
sans aucune secousse volcanique, sans l’immense effort des montagnes.
Tout à coup, l’horizon oscille, les lointains se déforment et le sable
roux disparaît. Une grande nappe d’eau bleue s’étale au loin, et des
dattiers s’y reflètent.
L’eau miroite sous le soleil, d’une pureté infinie... Djilali se met à
rire, en grand enfant qu’il est.
--Si Mahmoud, vois comme le _srab_ (mirage) se moque de nous qui avons
si soif! Si nous n’avions que cette maudite eau de mensonge pour nous
désaltérer, nous pourrions tirer la langue ou téter les mamelles de la
chienne!
... Au bord du lac chimérique, une troupe de cavaliers rouges s’avance.
Au-dessus des rangs serrés, un grand étendard écarlate flotte au vent...
L’escadron passe et disparaît.--C’étaient des ânes qui rentraient à
Ouagda, et c’était aussi la haute armature d’un puits saharien où le
mirage avait accroché des lambeaux de pourpre.
* * * * *
L’arrivée à Béchar ravive ainsi en moi les souvenirs déjà lointains de
l’Oued-Rir’ et des chotts salés, dans le Sud-Constantinois, autre pays
de fièvre et de mirage.
* * * * *
Nous longeons de loin la palmeraie d’Ouagda, entre les petites tombes
semées le long de la route. En face, une dune rousse, avec, au bas, une
tache blanche: la redoute de «Collomb».
Béchar, Taagda, Collomb, tous ces noms divers se sont confondus. En
fait, Béchar est le nom du pays, comme il est celui de la montagne qui
ferme l’horizon.
Taagda, c’est le ksar et la palmeraie supérieure au-dessus d’Ouagda.
Un nom dépaysé «Collomb» désigne le village en construction.