BEN-ZIREG

Nous quittons Bou-Ayech dans la délicieuse fraîcheur d’avant l’aube. La

lune décroissante nage dans un ciel verdâtre, et sa faible lumière

triste glisse sur les pierres noires de la piste. Djilali, songeur,

finit par me dire qu’il vaut mieux attendre le jour pour franchir les

gorges de Ben-Zireg, le vieux passage des rôdeurs.

Nous mettons pied à terre dans le lit large et peu profond d’un oued à

sec, et, les chevaux lâchés dans l’alfa, nous nous couchons sur le sable

fin, pour un assoupissement léger de sieste.

Quand nous nous réveillons, il fait grand jour.

Nous avons dormi dans un site charmant. Des arbustes sauvages, à fleurs

en minces grappes violettes, s’élèvent au-dessus de la houle très verte

de l’alfa, où les lavandes et les absinthes font de larges taches

argentées. A l’ombre des grands lentisques, des asters éparpillent leurs

petites étoiles mauves c’est tout un luxe naïf de fleurs, de vie

végétale en pleine hamada.

Nous entrons dans des gorges ravinées, tortueuses, où la route surplombe

un oued profond, encastré entre de hautes falaises rouges, et bientôt

nous débouchons dans la vallée de Ben-Zireg.

Quelle inoubliable vision désolée à la sortie des gorges! Le plus

lugubre, le plus désolé de tous les décors arides du Sud s’étend devant

nous.

Entre l’éperon abrupt du Djebel-Béchar et la haute muraille de l’Antar,

des collines aiguës comme les dents d’une scie, des chaînes de pitons

enserrent encore la vallée inclinée en pente douce vers l’oued. Et tout,

les collines, le sol d’ardoise pulvérisée, les pierres rugueuses, tout

est noir, d’un noir olivâtre et terne de foie corrompu. Au pied des

coteaux que domine le Béchar, la redoute blanche, d’une blancheur

livide, accentue l’horreur de ce paysage de deuil.

Le «village» ne compte encore que quelques masures, cantines militaires

et cafés maures.

Sur la rive opposée de l’oued s’alignent les croix en bois du cimetière

chrétien.

Pas une ombre, pas une herbe, seulement deux ou trois maigres dattiers

dans l’oued.

Affreux pays d’exil, où les imaginations d’un visionnaire appelleraient

les phalanges de la mort. Jamais rien ne poussera dans ce vallon maudit.

Quel misanthrope, quel amant surhumain de la solitude stérile, quel fou

sublime du tombeau, consentirait à vivre ici, en face de ces collines de

suie, dans ce cirque calciné et sans horizon?

J’éprouve une impression de grandeur et de malaise: Ben-Zireg ressemble

à ces pays funestes qu’on voit dans les mauvais rêves. Il y a quelque

part, dans _les Mille et une Nuits_, un de ces paysages de basalte

qu’habite un géant nègre enchaîné.

Le plus féroce caprice d’un halluciné d’opium n’imaginerait pas cette

funèbre splendeur minérale.

La chaleur devient accablante. Des légions de mouches se collent sur nos

yeux. Une haleine de four brûlant me prend à la gorge.--J’ai tendu les

rênes de ma jument blanche dans un sentiment d’effroi, quand je suis

entrée dans cette dernière vallée de la sécheresse...

* * * * *

Nous avons attendu le soir avec angoisse. Le jour s’est éteint en vapeur

d’incendie. La redoute flambait comme un métal en fusion. Et pendant les

courts instants d’avant la nuit, ce sombre coin de Ben-Zireg sembla

beau, d’une saisissante beauté d’apothéose.

Puis, tout de suite, ce fut fini. Brusquement la nuit tomba, pleine,

brumeuse, riche de mystère, et veloutée comme des ailes chaudes.

Nous couchons devant le café maure, sur une natte.--Je partirai avant le

jour, pour garder de Ben-Zireg la dernière vision du soir.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 14 / 82 题