HALTE AU DÉSERT

L’an dernier, pour aller à Béchar, on passait vers l’est, derrière les

montagnes, par le petit poste de Bou-Yala, qu’on a abandonné depuis pour

reporter plus à l’ouest la ligne de protection de la frontière. C’est

maintenant Bou-Ayech qui est la première étape après Beni-Ounif, à

trente-cinq kilomètres.

... Il est dix heures et la vallée s’embrase. Des vapeurs rousses

tremblent à l’horizon qui se déforme. La chaleur devient brûlante. Un

mince filet de sang coule des narines desséchées de nos juments. Une

grande langueur m’envahit, et je me laisse bercer sur ma selle arabe,

commode comme un fauteuil.

Ben-Zireg n’est plus qu’à vingt-huit kilomètres, et nous aurons tout le

temps d’y aller coucher. Mais à quoi bon nous presser?

* * * * *

Il faut arriver à l’entrée du «village» de Bou-Ayech pour l’apercevoir,

tellement il est de la même couleur que le sol.

Une dizaine de baraques en planches, une redoute en terre jaunâtre et

une centaine d’informes gourbis en broussailles, où gîtent les ouvriers

marocains de la voie ferrée en construction. A cent mètres, tout cela se

confond avec l’alfa et la poussière, et ce coin de la vallée semble

aussi désert que les autres.

La ligne du railway de l’État s’arrête, pour le moment, à quelques

kilomètres au-delà de Bou-Ayech, et les travaux donnent un air de

vitalité commerçante à ce poste perdu.

Déjà le pays prend des aspects à la fois plus sahariens et moins

lugubres qu’à Beni-Ounif; le sable pâle, sous le manteau vert doré de

l’alfa, ne produit pas l’impression, pénible parfois jusqu’à l’angoisse,

de la hamada noire d’Ounif.

* * * * *

Dans l’une des baraques du «village», sur une table en bois, des

Espagnols boivent l’anisette.

Figures taillées à coups de serpe, rasées, tannées et recuites, grands

chapeaux de feutre noir, petites vestes rondes, espadrilles--une race

fruste et rude, qui se fait à toutes les solitudes, à toutes les

privations, sous les plus incléments soleils.

Par un guichet dans la muraille de la baraque, le commis des entrepôts

francs de Beni-Ounif distribue les vivres aux ouvriers. Je remarque que

ceux-ci ont presque tous abandonné leurs belles loques indigènes pour

l’affreuse défroque européenne du «trabadjar», qui jure avec leur large

turban blanc.

Voici des Marocains du Nord: figures barbues et énergiques; beaucoup de

caractère pittoresque; des traits réguliers et durs, avec de longs yeux

farouches.

J’observe, au nombre de ces travailleurs, quelques Berbères blonds, aux

yeux bleus, de ce type particulier qu’on rencontre en Kabylie et qui est

certainement dû à un lointain apport de sang vandale.

Seuls, les Figuiguiens et les gens du Tafilala conservent leurs

guenilles arabes: travailleurs provisoires, il leur aura suffi d’avoir

gagné quelques sous pour rentrer aussitôt dans leurs ksour.

* * * * *

Bou-Ayech nous fut un repos.

Comme nous cuisions des pommes de terre dans un trou de sable, un peu à

l’écart des baraquements du poste et du café maure, à l’ombre circulaire

de beaux lentisques grands comme des chênes, des hommes en vareuse et en

béret gris circulaient autour de nous, sous l’œil des légionnaires. Je

reconnus en eux des «exclus» de l’armée, de la dernière catégorie, des

condamnés militaires, qu’on emploie aux travaux publics dans les postes

reculés. Quelques-uns étaient nus jusqu’à la ceinture. D’une autre

sauvagerie sur cette terre sauvage, ils étalaient d’extraordinaires

tatouages parisiens, soulignés de devises pessimistes, révoltées ou

obscènes.

Par ennui, exclus et légionnaires viennent nous parler. Cela m’amuse

d’abord, et j’ai peine à ne pas rire en les entendant dire entre eux:

--Il est girond, le petit spahi, il a la peau fine!

Quelques mokhazni nous rejoignent. Ils sont de Beni-Ounif et je

reconnais en eux des figures amies de l’an dernier.

Avec eux nous préparons le café dans une gamelle et nous causons, comme

causent les gens du Sud, en répliques courtes, avec des plaisanteries

naïves sans mots malsonnants.

Des sokhar Douï-Menia, campés sur la hauteur, en plein soleil, viennent

s’asseoir à côté de nous. Les mokhazni les taquinent, tournant en

ridicule leur parler bizarre. Les nomades répondent de leur mieux, sans

colère apparente. Mais au fond on sent très bien la vieille haine qui

divise les gens des Hauts-Plateaux algériens et les Marocains.

Les sokhar finissent par s’en aller, et les mokhazni se mettent à

préparer la «mella», le pain de route saharien.

L’un d’eux pétrit la semoule avec de l’eau de peau de bouc sur une

musette pliée. Djilali creuse un trou dans le sable, avec ses mains,

tandis que les autres apportent des brassées de bois.

--La mella, déclare un cavalier Trafi, c’est pour les hommes comme

l’alfa pour les chevaux: ça n’engraisse pas, mais ça donne du nerf.

* * * * *

Le soir, les sous-officiers du 1er Étranger, qui m’ont vue l’an dernier

en excursion à Hadjerath-M’guil, m’ont reconnue et fêtée.

J’emporterai d’eux un souvenir d’autant meilleur que, sachant fort bien

qui je suis, ils respectent strictement mon incognito.

Nous nous sommes attardés en une causerie insignifiante, pour le seul

plaisir de parler du pays saharien, du «bled», des mouvements de

troupes, des travaux de construction, de l’avenir de ce coin de terre

perdue. Ce soir-là, après la «popote», je me sentais l’âme camarade d’un

soldat du Sud. Sans aucune contrainte je m’intéressais aux histoires de

ces braves gens, comme on se plaît aux contes de la veillée dans une

ferme de paysans, trouvée après une longue marche de campagne...

J’ai comme cela des familles, des foyers et des feux de bivouac dans mon

souvenir. Aux heures d’isolement et de rêvasserie, je retrouve tout cela

dans la fumée d’une cigarette, et ce m’est encore plus tonique que le

souvenir des grands enthousiasmes, qui laissent après eux des trous, et

que les grandes espérances, fondées sur la valeur des êtres, qui

finissent toujours, presque toujours, en désillusions et en faillites.

J’en arrive à cette conclusion, qu’il ne faut jamais chercher le

bonheur. Il passe sur la route, mais toujours en sens inverse... Souvent

je l’ai reconnu.

* * * * *

Maintenant, la nuit sommeille toute bleue sur le calme de la vallée.

A la redoute, le clairon de la Légion égrène lentement les notes

mélancoliques de l’extinction des feux.

Dans ces petits postes isolés, au milieu des solitudes silencieuses, la

sonnerie du soir a quelque chose de poignant: après elle, on sent autour

de soi le désert...

Les derniers bruits et les dernières lumières s’éteignent. Je m’endors

en un bien-être infini. Demain, je m’en irai vers d’autres paysages, et

qui sait si je reviendrai jamais dormir là, au pied de cette redoute,

dans ce décor qui m’a plu?...

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 13 / 82 题