Autour de la table somptueusement servie sur laquelle
étincelaient largenterie et les cristaux et que décorait au
centre un surtout de fleurs délicates, une demi-douzaine
dhommes devisaient et discutaient, pour la plupart
grisonnants ou chauves; ils vidaient prestement les fins
verres de Bohême alignés devant eux, gravés au chiffre du
maître de la maison et à chaque instant remplis des vins les
plus exquis. Latmosphère était chaude, les mets savamment
élaborés, la causerie animée; et cependant sur le front de
ces convives il y avait comme un signe mystérieux, marque
diabolique qui leur enlevait cette majesté naturelle à lâge
mûr.
Ils sonnait dans ces voix mordantes quelque chose de pénible
à entendre, dans cette gaîté un écho railleur, métallique;
ils avaient à la lèvre un rictus sceptique qui faisait mal à
voir.
De quoi sentretenaient ces hommes? Mon Dieu, de sophismes
impies, paradoxes bizarres, erronés, se croisant par-dessus
cette table brillante, tous ces discours piqués çà et là
dune raillerie, dun mot couvert, très cru sous sa
périphrase, coupés de rires cyniques, ou relevés danecdotes
bouffonnes.
Et au milieu de ce groupe de voltairiens à faces démoniaques,
assise entre un vieillard aux cheveux blancs, au regard
inquiet et cauteleux et un député à la crinière fauve, aux
yeux jaloux et durs, une jeune fille demeurait paisible et
sereine.
Jolie et gracieuse, elle semblait un ange fourvoyé au milieu
dune horde satanique. Et cependant Mlle Gilberte Mauduit
pouvait avoir la beauté dun ange, elle nen avait point
lâme; ses traits étaient loin den porter lexpression
séraphique. Elle écoutait de toute la puissance de ses jolies
oreilles rosées les dissertations des invités de son oncle;
elle riait en montrant toutes ses dents (de fort jolies
dents, ma foi!) aux historiettes de goût médiocre quils lui
servaient; elle les trouvait plaisantes, mais au fond elle
ny comprenait absolument rien.
Un observateur plus profond que ceux qui lentouraient eût pu
remarquer, cependant, que la fusée joyeuse séteignait sur
ses lèvres aussi vite quelle y montait, et que ses yeux
foncés, tantôt doux comme du velours ou étincelants comme le
diamant, prenaient soudain une expression rêveuse, presque
sombre.
Ils avaient aussi, par instants, une lueur méprisante à
ladresse des hôtes bizarres que recevait son oncle.
Mais quimportait à ceux-ci lopinion dune enfant de vingt
ans? eux, qui ne savaient même pas sarrêter quand une
parole âpre et mauvaise létonnait, ni voiler discrètement le
récit scandaleux qui lui faisait ouvrir tout grands ses yeux
limpides.
Il faut que la jeunesse sinstruise, répétait lamphytrion
avec son sourire infernal; nous vivons dans un siècle où
lon ne se nourrit plus didéal, de mysticisme; on vit terre
à terre, la matière a remporté enfin la victoire sur les sots
préjugés, il faut que jeunesse sinstruise.
Par exemple, si quelquun savisait de lancer une
bouffonnerie rabelaisienne, une plaisanterie triviale, Mlle
Mauduit avait une manière de froncer le sourcil qui coupait
net la parole au narrateur inconvenant.
Le dessert achevé, on passa au salon où Gilberte servit le
café avec sa grâce tranquille de tous les jours. Puis, quand
chacun eut vidé sa tasse de Sèvres et essuyé sa moustache,
les messieurs allèrent au fumoir quand Mlle Mauduit les y eut
invités.
Alors elle demeura seule dans ce grand salon or et cerise
dont les glaces lui renvoyaient sa charmante image. Elle eut
un soupir de soulagement: "Ils sont bien amusants, murmura-
t-elle, mais je le méprise tous!"
Elle sagenouilla devant le foyer, sur un coussin de velours
et rêva un instant, ses prunelles noires fixées sur la flamme
ardente. Puis elle se releva, alla à lune des vastes
fenêtres bien closes sous les rideaux de soie quelle écarta
brusquement et colla son front à la vitre froide.
Au dehors, le ciel était bleu et clair, piqué détoiles
luisantes; il gelait dur, sans vent, sans bise. Cétait un
temps magnifique, on patinerait ferme le lendemain au bois.
Mais tous ceux qui samusaient ce soir-là, soit dehors,
encapuchonnés dans de chaudes fourrures, soit moelleusement
assis au coin de leur cheminée bien garnie, songeaient-ils
aux malheureux grelottant sous les minces vêtements et dans
les mansardes sans feu?
A vrai dire, Gilberte ny songeait pas non plus.
Comme les fumeurs ne rentraient pas encore, elle ouvrit le
piano et sapprêtait à jouer une valse en sourdine, quand un
bruit de voix arrivant du vestibule len empêcha; on
distinguait le timbre cassant de M. Simiès, puis un autre
plus timide et plus doux. Celui du premier répétait les
épithètes les moins flatteuses, émaillées de jurons
grossiers.
Mlle Mauduit ouvrit la porte et parut dans lantichambre.
Quy a-t-il donc? fit-elle mécontente, pourquoi tout ce
tapage?
Il y avait que Lazare laissait entrer une femme en haillons,
hâve, maigre, éplorée, qui demandait du secours pour son
enfant mourant de faim et de froid dans une mansarde au
sixième étage de la maison. Et Lazare avait failli à tous ses
devoirs en appelant son maître occupé à savourer un délicieux
cigare au milieu de ses amis, dans le fumoir gaîment éclairé.
Aussi les mots gracieux de: "butor! imbécile! maroufle!"
pleuvaient-ils sur linfortuné domestique. Et, tout en
rudoyant celui-ci, M. Simiès malmenait fort la pauvre femme
qui, toute tremblante, cherchait à gagner la porte.
M. Simiès était outré. Il faisait bon vraiment lui amener
tous les mendiants de la rue, on ne trouvait plus que cela
maintenant sur son passage, etc.
Gilberte écoutait, interdite, cet homme qui venait détaler
tout à lheure à table de si belles maximes humanitaires, les
idées les plus philanthropiques, les principes les plus
égalitaires. Selon lui, la différence des castes et des
fortunes était une injustice criante, une grande lacune à
combler dans léconomie politique; et voilà quil menaçait
de renvoyer son valet de chambre parce que celui-ci avait
jugé bon dintroduire une malheureuse femme au vestibule?
Gilberte considérait son oncle avec une surprise indignée, et
quand celui-ci rentra au fumoir en refermant violemment la
porte derrière lui, elle dit à Lazare de sa belle voix
tranquille et douce:
Désormais, Lazare, cest toujours moi que vous appellerez
pour ces sortes de choses. Restez, ajouta-t-elle en
sadressant à linconnue qui baissait humblement la tête.
Excusez la vivacité de M. Simiès, il naime pas quon le
dérange quand il a du monde. A lavenir adressez-vous à moi.
Quel est votre nom?
Maria Pontoux.
Et vous demeurez dans la même maison que moi? Et votre
enfant est malade? Cest bien, jirai vous voir demain et je
verrai ce dont vous avez besoin; en attendant, prenez ceci
pour subvenir au plus pressé.
Elle mit un billet de vingt francs dans la main de la femme
qui séloigna en la bénissant.
Gilberte revint au salon et se mit au piano pour chantonner
doucement, sans élever la voix, une vieille mélodie un peu
démodée, mais expressive dans sa naïveté antique.
Les messieurs, abandonnant le fumoir, se rapprochaient de la
musicienne, faisant mine de se boucher les oreilles:
De grâce, Mademoiselle Gilberte, pas cet air à porter en
terre, nous vous en supplions; quelque chose de plus gai;
vos chansonnettes de lautre jour, par exemple.
Gilberte sexécuta dassez mauvaise grâce et chanta un
fragment dopérette qui, si elle en avait compris le sens,
neût point passé par ses lèvres.
Elle amusait son oncle et ses invités, cétait ce quil
fallait, elle ny voyait pas plus loin.
Entre onze heures et minuit ces messieurs se retirèrent;
Gilberte un peu lasse tendit son front à Simiès comme tous
les soirs; mais, lattirant à lui, le vieillard lui dit:
Sais-tu que tu es jolie fille? Tous mes invités sont
amoureux de toi.
Je le sais bien, répondit Gilberte en bâillant.
Ah! ah! tu as conscience de ta beauté, jaime cela; au
moins tu nes pas de ces petites niaises ingénues qui nosent
se regarder au miroir.
Il ny en a pas beaucoup comme cela, mon oncle.
Si, mignonne, dans les couvents.
Après tout, fit la jeune fille, samusant à effeuiller les
pétales parfumés dun bouquet quelle portait au corsage, ce
nest pas nous qui nous donnons notre beauté; pourquoi en
serions-nous glorieuses? heureuses, oui, je le comprends,
mais fières, cest sot et ridicule.
Simiès continuait à regarder sa nièce en mâchonnant un cigare
éteint.
Tu seras un bon parti pour le mari qui te prendra, dit-il
enfin.
Moi, un bon parti, mon oncle?... Dites plutôt que je puis
faire un beau mariage, cela, oui.
Quant à ça, cest sûr, tu épouseras un nabab.
Oh! un nabab, il faudrait donc me marier pour de largent ?
une fille comme moi ne fait pas de ces choses viles; lor
peut faire le bonheur dune sotte, pas le mien.
Ah! que tu es bien femme avec ta folle imagination! Mais
tu seras riche toi-même.
Pas tant que ça, mon oncle: le petit bien que je tiens de
ma mère ne constitue pas une dot brillante.
Et comptes-tu pour rien ton vieux mécréant doncle? Tu as
des espérances, ma mignonne, et en attendant de retourner au
néant, ce que je me souhaite le plus tard possible, je puis
doubler, tripler même ta dot insuffisante.
Mon oncle, vous êtes bien bon, mais...
Elle hésita une seconde, puis relevant vaillamment sa belle
tête blonde:
Je ne veux pas être prise pour mon argent.