On se trouvait en pleins champs à lombre des ormeaux
lorsquon vit venir Albéric Daltier.
Il avait vraiment fière mine, ce cavalier arrivant au trop de
son cheval jusquà lendroit où lon avait dételé. Il mit
pied à terre, vint saluer les dames et prit part à la
conversation générale.
A midi, on dressa le couvert sous les arbres touffus, sur une
longue table rustique qui perdit bientôt son aspect plébéien
sous le linge damassé, largenterie et les cristaux
éblouissants; on joncha la nappe de fleurs champêtres, on
samusa beaucoup et lon mangea de fort bon appétit le
déjeuner exquis apporté froid du château.
Le champagne pétillait au sortir des seaux de glace et le
soleil piquait çà et là un rayon aigu à travers la voûte de
feuillage, arrachant une étincelle aux verres taillés à
facette, aux couverts de vermeil ou aux diamants qui ornaient
les oreilles et les mains blanches des dames.
Albéric Daltier, quon écoutait volontiers parler, prouva par
son esprit très fin et sa gaieté de bon ton quun jeune homme
qui va à la messe peut être un agréable causeur.
Gilberte, elle, demeurait sérieuse; elle avait pris la
migraine dans sa chevauchée matinale et se trouva si fatiguée
dans laprès-midi quelle témoigna le désir de rentrer au
château pendant que les autres achèveraient lexcursion.
M. Simiès était fort embarrassé: aucune de ces dames ne se
fût sacrifiée de bon cur pour accompagner Gilberte; les
serviteurs sétaient éloignés à leur gré après avoir déjeuné
à leur tour et réparé le désordre causé par ce repas en plein
air.
Quelques messieurs offrirent leurs services, mais, malgré ses
idées larges, M. Simiès ne pouvait confier sa nièce à un
homme sur le sérieux duquel on ne pouvait compter.
Tout à coup, tandis quil cherchait vainement du regard un
cavalier respectable, il aperçut Albéric.
Du diable si je pensais à cet oiseau-là, fit-il, cest mon
affaire; le séminariste nest certes pas compromettant.
Albéric, cria-t-il, appelant du geste le jeune homme, veux-tu
reconduire à la maison ta cousine qui est souffrante?
Albéric accepta flegmatiquement la proposition et il aida
Gilberte à se mettre en selle.
Ils firent le trajet en silence, obligés darrêter leurs
cheveux par intervalles, tant Mlle Mauduit souffrait; aussi
nétait-elle pas en humeur de parler, et elle acceptait les
soins de son cousin sans même avoir la force de le remercier.
Arrivé au château, Albéric sauta de sa selle et dut enlever
de la sienne la pauvre Gilberte hors détat de marcher. Il la
porta ainsi jusque chez elle où une femme de chambre vint lui
offrir son aide.
Demeuré libre, Albéric se mit en devoir de visiter le parc en
compagnie des beaux terre-neuve qui gambadaient joyeusement
autour de lui.
Aux environs de six heures, las de promener sa rêverie
silencieuse dans les allées qui commençaient à jaunir, il
rentra. Lorsque ses yeux furent habitués à la demi-obscurité
du petit salon, il saperçut quil ny était pas seul: à
moitié couchée sur une causeuse, la tête renversée sur le
dossier, Gilberte dormait ou paraissait dormir.
Elle semblait souffrir beaucoup moins, quoique son visage fût
encore très pâle, et ses yeux creusés sous les longs cils qui
ombraient sa joue satinée.
Elle avait remplacé son amazone par une robe de batiste écrue
simplement serrée à la taille par un ruban caroubier.
Et le jeune homme observait curieusement cette jolie figure
encore un peu enfantine, et ces traits délicats dont
lexpression navait rien de banal.
Quelque chose comme un soupir de soulagement souleva sa mâle
poitrine: ce front de jeune fille était pur comme le front
dun baby endormi; sur cette bouche aux lignes parfaites
flottait un demi-sourire candide et juvénile; et dans tout
cet ensemble charmant il y avait quelque chose dimmaculé et
de virginal qui faisait du bien à regarder. Cette enfant, si
bizarrement élevée par un oncle voltairien, nayant sous les
yeux que de vilains exemples, nentendant que des
conversations sceptiques ou mauvaises, ne lisant que des
romans à la mode et des journaux dopinion avancée, enfin
fréquentant une société presque dissolue, cette jeune fille
sétait conservée pure dans cette atmosphère malsaine.
Elle ouvrit brusquement les yeux, surprenant ainsi Albéric
dans sa muette étude, et se souleva sur son siège.
Ah! dit-elle un peu troublée sous le regard magnétique de
ces yeux bleus, je me suis rendormie en vous attendant ici.
Vous mattendiez? cest bien aimable à vous. Vous voilà
sur pied? Alors cest que vous allez mieux.
Beaucoup mieux, presque bien. Quelques heures de repos ont
chassé la migraine.
Cela vous arrive souvent?
Au contraire, rarement, mais je le regrette aujourdhui et
je vous remercie de votre dévouement, mon cousin, poursuivit-
elle en lui tendant sa main encore fiévreuse, vous mavez
ramenée et je suis cause que vous naurez pas du tout joui de
notre petite fête.
Il leva imperceptiblement les épaules.
Ne regrettez rien pour moi, je vous en prie; jai passé
mon temps dune manière fort agréable à visiter le parc et
les serres qui sont vraiment très belles et ont beaucoup
gagné depuis quelques années.
Un autre aurait dit: "Mais je suis trop heureux de
loccasion qui me procure linsigne bonheur dabord
descorter la plus adorable jeune fille, puis de passer avec
elle quelques instants en tête à tête, etc., etc."
Albéric ne songeait pas aux compliments, oh! pas du tout, et
il paraissait satisfait de sa promenade solitaire. Sil se
fût montré obséquieux et flatteur, Gilberte leût pris
immédiatement en aversion et lui eût témoigné la froideur
glaciale quelle témoignait aux autres.
Ils se mirent à causer tous les deux, gravement, comme deux
bons amis; du côté de lune, aucune coquetterie de manières
ni de langage; du côté de lautre, aucune parole qui, de
près ou de loin, ressemblât à la cour quun écervelé neût
pas manqué de faire en se trouvant seul avec une jeune fille
jolie et spirituelle.
Ils parlèrent de banalités dabord, puis sérieusement.
Dailleurs, avec Albéric, la conversation ne pouvait être
longtemps banale. Il savait donner au moindre sujet un
intérêt captivant.
Gilberte le questionna sur sa famille et le jeune homme parla
de sa mère, de ses frères et soeurs avec tant damour, il
dépeignit si bien leur douce vie, la paix qui régnait sur cet
intérieur distingué, beaucoup plus calme et plus simple que
celui de M. Simiès, que Gilberte se surprit à lécouter
presque passionnément. Elle tenait ses beaux yeux foncés
fixés sur son cousin avec avidité, et nosant linterrompre
de peur de briser le charme.
A la fin il sarrêta et dit avec un sourire:
Mais je vous entretiens là de choses qui vous intéressent
peu, ma cousine.
Vous vous trompez, répliqua-t-elle vivement, vous parlez
dune manière admirable, vous parlez comme quelquun qui a du
cur et..., ajouta-t-elle en baissant la voix, je ne suis pas
habituée à cela.
Elle poursuivit, comme avec confusion:
Jadis, un jour, jai écouté comme cela votre parole...,
mais...
Mais jai prêché dans le désert, nest-ce pas? cest ce
que vous voulez dire? fit-il avec un peu de malice dans ses
yeux bleus.
Non, oh! non, encore une fois vous êtes dans lerreur;
jai profité un an de vos conseils, et puis... jai tout
oublié; seulement, si je ne suis pas devenue pire que ce que
je suis, cest à vous que je le dois.
A moi, non, puisque je nai plus eu place dans votre
souvenir pendant sept ou huit années.
Ils gardèrent quelques minutes le silence; il fixait sur
elle son clair regard tandis quelle se disait:
"Certainement que létourderie de mon âge est une excuse
suffisante, mais comment ai-je pu oublier un être tel que lui ?
Et cest lui qui revient à moi après mon impardonnable
négligence, pour rallumer en moi ce qui était éteint. Hélas!
pourquoi vient-il si tard?"
Elle rompit le silence et lui dit soudain:
Je vois que vous aimez infiniment les vôtres.
Comment en pourrait-il être autrement puisque jen suis
aimé et quils sont bons?
Vous êtes heureux, vous! fit Gilberte avec un soupir
denvie.
Il se mit à rire:
Vous me dites cela comme il y sept ans en regrettant de
navoir ni soeurs ni frères. Mais, à présent, nen êtes-vous
pas bien consolée? La vie ne pèse guère sur vos jeunes
épaules, je crois.
Et si vous vous trompiez? murmura-t-elle presque bas.
Allons donc! Vous êtes orpheline, cest vrai, mais quels
sont les enfants privés de leur père et de leur mère qui
aient été plus favorisés que vous sous bien des rapports?
Vous avez trouvé dans votre grand-oncle, qui vous gâte
follement, un second père.
Ne dites pas cela, dit vivement Gilberte, jai peu connu
mon père, mais je men fais une autre idée que de mon oncle;
il ne ressemblait pas à celui-ci.
Les yeux bleus dAlbéric linterrogeaient, elle reprit tandis
quun léger incarnat colorait son blanc visage:
Jaime beaucoup mon oncle, mais je sens que je ne le
respecte pas comme je respecterais un père.
Vraiment?
Je le respecte même très peu. Je ne sais comment exprimer
cela, je ne me rends pas bien compte de mes sentiments à son
égard. Cest un vieillard, mais il nattire ni la vénération
ni lestime, malgré toute la reconnaissance que je puis
ressentir pour lui.
"Tant mieux, pensa Albéric, si elle ne laisse pas cette
influence pernicieuse lenvelopper, Dieu soit béni!"
Ce nest pas seulement de cela que je me plains, reprit
Gilberte, ce ne serait là quune peine légère. On me fait
lexistence la plus rose possible; depuis plus de dix ans on
me fait marcher sur un tapis de mousse, on ma évité tout
chagrin; je puis dire que, depuis les premiers jours de mon
entrée chez mon oncle, je nai jamais pleuré; on cède à
toutes mes volontés et pourtant...
Eh bien?
Je nappelle pas cela du bonheur, ou bien je suis trop
difficile. Je me reproche souvent dans mon for intérieur
dêtre trop exigeante, de ne pas savoir me contenter de la
félicité présente...
Parce que vous vivez dune vie trop factice.
Peut-être, dit-elle lentement.
Parce que vous préférez les fruits du monde, autrement dit
les fruits de la Mer Morte, à ceux du bonheur calme,
tranquille et... sage. Les fruits de la Mer Morte ne
satisfont que les yeux, non les lèvres; admirables à lil,
ils noffrent au dedans quune cendre amère et décevante.
Moi, reprit Gilberte en relevant la tête avec passion,
jaime mieux être heureuse beaucoup et peu de temps que
goûter une demi-satisfaction qui dure.
Vous dites cela maintenant que vous sortez à peine de
ladolescence; dans dix ans vous parlerez autrement.
Il prononça ces mots avec une gravité qui impressionna la
jeune fille. Il devait avoir raison, bien certainement. Tout
ce quil disait nétait-il pas parfaitement juste?
Pour la première fois de sa vie, Gilberte se sentit du
respect pour un homme et il lui sembla quelle nétait pas
digne de rencontrer son regard loyal et profond.
Lombre gris-rosé du crépuscule les enveloppait peu à peu;
ils sentretenaient là depuis longtemps sans sapercevoir que
lheure sécoulait et quils ne se lassaient point de leur
causerie.
Certes, il était des moments où ce jeune homme au ton et aux
manières princières, sans se départir de la courtoisie dont
il usait envers toute femme, fût-elle duchesse ou servante,
employait des mots presque durs pour la convaincre, elle,
cette enfant gâtée du sort, dont loreille délicate était
accoutumée à la flatterie du monde.
Dautres eussent envié la chance qui échéait à Albéric de se
trouver en tête à tête avec Mlle Mauduit pendant un laps de
temps assez long pour lui permettre dentreprendre une cour
en règle. Loin de là, celui-ci prenait avec elle le ton du
maître, et elle acceptait cela, buvant cette parole étrange,
comme une bouche brûlée par une liqueur trop forte aspire à
leau fraîche et pure.
Voyez-vous, mon cousin, reprit-elle après une seconde de
rêverie, le monde, vu de trop près, est bien décevant.
A qui le dites-vous?
On y rencontre des types navrants, on se fatigue de son
bruit si creux, et puis cette existence banale de mondaine ne
laisse rien après elle. Ce qui men a le plus dégoûtée, cest
son hypocrisie: le monde est tellement prosterné devant le
veau dor que jy ai vu des exemples qui mont remplie dun
indicible dégoût: jy ai vu des jeunes femmes sy conduire
mal et aucune porte ne se fermer devant elles parce quelles
étaient millionnaires; jy ai vu des hommes indignes y être
considérés parce quils possédaient à la fois une belle
fortune et une haute position.
Puisque vous reconnaissez la vilenie du monde, pourquoi y
demeurez-vous?
Elle ouvrit ses grands yeux interrogateurs.
Eh! il le faut bien. Comment faire autrement?
Cest vrai, murmura Albéric avec une sorte de pitié
attendrie, comment faire autrement puisque vous coudoyez
lathéisme à chaque minute de votre vie?
Que voulez-vous dire? fit la jeune fille avec une jolie
moue aux lèvres, la religion nest pas le seul remède à ce
mal.
Si, elle est lunique remède à une vie dévoyée, dit-il
simplement; il ny a pas de femme qui, sans Dieu, puisse
demeurer honnête, bonne et... heureuse dans ce monde où vous
vivez.
Elle sentit son cur se serrer à ces paroles et baissa la
tête sans répondre tandis quil la considérait avec une
indicible compassion.
Il comprenait ce quelle ne savait exprimer et ce quun être
vulgaire neût compris ni deviné; il comprenait que ses
meilleures aspirations avaient été refoulées, comprimées dans
le milieu fatal où elle avait dû sélever et dont elle ne
pouvait se plaindre.
La vie nest jamais trop pesante ni trop longue, Gilberte,
quand on loccupe en faisant du bien aux autres.
Sans doute, mais je ne le puis faire que par caprices, par
saccades; je ne mappartiens pour ainsi dire pas. Cest
pourquoi jai si souvent le dégoût de moi-même et des autres.
"Tenez, mon cousin, jaimerais à lutter, je voudrais
connaître un peu la bataille, sinon la souffrance."
La souffrance? eh! pauvre enfant! quelles armes auriez-
vous contre elle? quelle force?
Elle releva fièrement la tête:
Plus que vous ne croyez. Oh! je sais ce que vous pensez.
Vous vous figurez que je serais faible pour vaincre parce que
je nai pas de religion. Je ne suis ni dévote, ni croyante,
cest vrai, mais je puis vous affirmer que jaurais autant de
courage quune autre.
Albéric ne répondit pas pour ne point la vexer.
Pourquoi appelez-vous le malheur? dit-il après un silence,
il viendra toujours assez tôt. Etes-vous donc lasse de votre
douce vie?
Lasse? je ne sais, mais je sens que mon existence est...
nulle et vide.
Elle ne le sera pas toujours: une heure viendra, bientôt
sans doute, où de sérieux devoirs vous incomberont sans vous
enlever les joies du monde que vous aimez; vous deviendrez
épouse, peut-être mère.
Elle haussa légèrement les épaules.
Est-ce que je sais? Ce ne sera peut-être jamais.
Je croyais que, entourée, adulée comme vous lêtes, vous
naviez quà choisir...
Je ne choisis rien du tout, dit Gilberte presque en colère.
On demande souvent ma main à mon oncle parce quon sait que,
grâce à sa générosité, je serai riche. Nous ne sommes pas
pressés de nous séparer. Jai refusé toute demande jusqu'à
présent. Tous me déplaisent.
Quoi! tous?
Vous ne voyez donc pas que ces jeunes gens si empressés
auprès de moi nen veulent quà ma dot. Ils ne valent pas
plus les uns que les autres; il ny a pas un atome de raison
sous leur chevelure soigneusement frisée. Vous en avez un
échantillon sous les yeux et vous avez pu juger les hôtes de
mon oncle. Cependant je ne les raille pas, je ne leur fais
point trop mauvais visage parce que, le monde étant pavé de
ces êtres-là, il faudrait senfermer dans une île déserte
pour leur échapper.
Vos amies vous offrent-elles autant de ressource?
Gilberte fit une mine dédaigneuse.
Mes amies? Dabord ce nom ne convient pas aux petites
poupées fades qui mentourent. "Qui a trouvé un ami a trouvé
un trésor", dit quelque sainte écriture. Vous voyez quon se
souvient un peu des grandes maximes, si lon a oublié son
catéchisme. Eh bien! je nai jamais pu mettre la main sur le
trésor en question. Je ne connais quune troupe de petites
écervelées qui ne rêvent que chiffons, bals, se jalousent
entre elles et me jalousent bien certainement, et qui ne
songent, comme elles lont vu faire à leurs mères, quà
séclipser mutuellement. Elles me font toutes leurs
confidences, mais ne reçoivent pas les miennes.
Elle ajouta avec une nuance de mélancolie:
Javais une amie, une vraie alors, elle était bonne, simple
et généreuse, elle avait des sentiments élevés, elle métait
bien supérieure; celle-là, elle est perdue pour moi et lon
nen fait plus comme elle.
Vous me paraissez bien prématurément misanthrope.
Que voulez-vous? Je rencontre trop de vilains types, pas
assez de beaux. Ne me prenez pas pour une dédaigneuse: je ne
me prise pas beaucoup plus haut que tous ceux dont je vous
parle. Ensuite, je suis philosophe et je me dis quil faut
prendre les humains tels quils sont puisquil faut vivre
avec eux.
Eh bien! moi, je ne les vois pas tout à fait au même point
de vue que vous et je suis plus indulgent quil ne semble.
Vous ne coudoyez pas ceux que je coudoie, ou bien vous
grandissez votre prochain à votre taille. Daprès la peinture
que vous men avez faite, je vois que votre intérieur, votre
entourage est lélite des intérieurs de famille.
Je connais beaucoup de gens dans le même cas que moi.
Gilberte reprit, timidement, après une pause:
Jaimerais à connaître votre mère et vos soeurs. Je crois
quelles mattireraient infiniment.
Albéric Daltier sourit avec finesse:
Notre vie très simple vous ennuierait bien vite. Nous
préférons nos modestes plaisirs à ceux auxquels vous êtes
habituée. Nous sommes gens paisibles que le monde némeut
guère, que son tourbillon nemporte pas.
Quimporte! il y a dans lexistence dautres jouissances
que le théâtre, le bal et les fêtes de ce Paris si fou.
Ils continuèrent à causer ainsi. Gilberte se laissait aller à
se confesser, avec sa vie de mondaine, ses pensées, à cur
ouvert, à cet homme quelle ne connaissait que dhier et que
probablement elle ne reverrait pas souvent.
Mais aussi il était si différent des autres! Certes elle
neût, pour un empire, dit la centième partie de ce quelle
murmurait là dans lombre du petit salon, aux gandins
quhébergeait le toit hospitalier de M. Simiès.
M. Simiès! ah! quil aurait ri sil les eût écoutés tous
les deux, et quil eût été surpris des théories que
mademoiselle sa nièce cachait au fond de son petit cur
bizarre et indiscipliné!
Le crépuscule les enveloppait de son ombre rosée; ils
conversaient encore, elle allongée dans son fauteuil dont ses
fines mains blanches tourmentaient machinalement les glands;
lui correctement assis sur sa chaise, dans la tenue que garde
un homme qui se respecte et respecte la femme avec laquelle
il se trouve.
Une douce tiédeur tout embaumée régnait dans la pièce un peu
obscure. Gilberte pensa quelle jouissait ainsi beaucoup plus
que si elle eût terminé sa journée en bruyante compagnie, à
chevaucher dans la poussière des routes.
Animés quils étaient dans leur causerie, ils nentendirent
pas rentrer la cavalcade. La porte du salon fut brusquement
ouverte; on entendit un tapage assourdissant de petits
talons frappant les dalles, de voix aiguës, de rires, de
chansons ébauchées sur les lèvres roses.
Quand les yeux se furent habitués à lobscurité, on fut fort
surpris de trouver en tête à tête la malade et le
séminariste.
Albéric se leva précipitamment et regarda, un peu confus, les
dames qui, leur longue jupe sur le bras, le considéraient
dun air railleur.
Les messieurs, bottés, la cravache à la main, lui jetaient
des regards jaloux.
Eh! eh! mon neveu, ricana M. Simiès, vous allez bien! Je
vous confie ma nièce comme au plus raisonnable des jeunes
gens, et voilà que je vous trouve en train de lui conter
fleurette.
"Nous te croyions dans ton lit, fillette, ajouta le
caustique vieillard, ta migraine a passé comme par
enchantement."
Albéric riposta fort spirituellement à cette sortie plus ou
moins adroite. Quant à Mlle Mauduit, elle fronça ses fins
sourcils et répliqua sèchement:
Jai, en effet, soigné ma migraine, puis je me suis levée,
il y a une heure, me sentant mieux. Mon cousin, qui sest
promené tout laprès-midi dans le parc, ma trouvée là; il
ne me contait pas fleurette, car nous philosophions, ce que
jaime cent fois mieux que dentendre des fadeurs.
Ceci à ladresse des jolis cavaliers qui, de dépit, mordirent
leur moustache, et qui, ayant absorbé pas mal de champagne,
eussent peu été en état de philosopher, quelque désir quils
eussent de plaire à Mlle Mauduit.
On oublia lincident pour faire à celle-ci le récit de la
partie dont elle avait été privée.
Puis, les amazones coururent changer de costume, les
messieurs revêtirent dautres habits et lon soupa.
La soirée sa passa à faire de la musique, tout le monde étant
trop las pour sortir.
Chaque possesseur dune voix agréable ou dun certain talent
sur le piano ou sur le violon fut mis à contribution.
Gilberte ne quitta pas sa place, elle était encore fatiguée
et se contentait découter.
On demanda à Albéric sil se sentait de force à déchiffrer la
partie basse dun duo passablement égrillard dont chantait
fort gentiment la partie haute une dame des moins collets
montés.
Le jeune homme déchiffrait très bien, mais il déclina
loffre.
Quelques personnes eurent un sourire malin.
Peut-être, mon neveu, dit alors M. Simiès, pourriez-vous
nous faire entendre un chant sacré, cantique, hymne déglise,
je ne sais comment vous appelez cela?
Quelques ricanements sétouffèrent sous les éventails.
Mais très volontiers, mon oncle, répondit le jeune
ingénieur sans rien perdre de son gracieux sang-froid.
Il se leva avec son aisance de grand seigneur, déployant sa
riche taille, et sassit au clavier; il préluda par quelques
accords graves et entonna ces couplets si connus et si beaux
:
Minuit, Chrétiens, cest lheure solennelle.
On sapprêtait à rire, on bâillait davance, le plus poliment
quon pouvait... et voilà que tous firent silence, pris
soudain sous le charme de cette splendide voix de baryton,
mâle et sonore, dont les notes avaient un velouté et une
expression délicieuse.
La surprise fut générale et de sincères applaudissements
éclatèrent quand le chanteur termina lhymne chrétienne. Il
reçut les louanges froidement, un fin sourire errant sur sa
bouche fière.
Se retournant vers Gilberte qui, elle, ne parlait pas, il lui
dit avec une pointe de raillerie:
Eh bien! ma cousine, mon chant vous a-t-il déplu?
Elle lui répondit par ces mêmes paroles quil avait dites la
veille:
Vous avez une belle voix.
Seulement elle ajouta, car elle était sincère:
Et votre Noël est splendide.
Un instant après, quelques jeunes filles allèrent, avec
Gilberte, respirer lair frais sous la galerie.
Sournoise, dit lune delles à Mlle Mauduit, sais-tu que tu
caches bien ton jeu?
Quel jeu? fit Gilberte franchement étonnée.
Allons! avoue que la migraine nétait quun prétexte pour
te faire escorter, puis dorloter par ce beau ténébreux, ton
cousin Daltier.
Par exemple! que vous êtes sottes!
Ma chère, ne ten défends pas, tu nas pas si mauvais goût
et lui de même. Nous avons toutes la tête tournée par lui,
sans compter ces dames. Cest dommage seulement quil soit si
jésuite. En voilà un ridicule quil se donne, et de notre
temps!
Vous êtres toutes absolument absurdes. Sachez dabord que
je nai pas joué la comédie que vous mattribuez si
aimablement. Si javais voulu discourir avec le neveu de mon
oncle, il me semble que je pouvais le faire en toute liberté,
étant chez moi. Quon se le tienne pour dit: je naime pas à
voir contrôler mes actes.
Ma chère, ne te fâche pas, il ny avait là rien que de très
naturel et ton cousin vaut la peine...
Quon me laisse en paix avec M. Daltier. Il ne mintéresse
pas plus quun autre. Je juge seulement quil est
parfaitement libre de vivre à sa guise et de croire ce quil
veut.
Elles sen allèrent loreille basse, sauf Odette Vallabrègue,
la blondine coiffée à la "Ninon".
Ah! M. Daltier test indifférent? dit-elle en jouant avec
son collier dargent; et bien! pas à moi. Il me semble que
jaimerais un mari comme lui, seulement...
Il y a donc un seulement?
Oui, tiens, à toi je puis lavouer, Gilberte, il serait
trop mon maître, il me subjuguerait et cela me gênerait. Je
me sentirais trop au-dessous de lui; on ne doit pas pouvoir
le tromper, ton cousin: il a des yeux qui percent lâme.
Tandis que Joannès Fardrin, qui prétend à ta main et que tu
encourages ouvertement, ne sera pas ton maître?
Ma foi, non, un bon camarade tout au plus. Les yeux rieurs
de Joannès nont pas la puissance de faire baisser les miens
comme le regard dacier de messire Albéric. Il me semble
quavec ce dernier je ne serais plus la même.
Et tu aurais tort de te changer, mignonne, fit Gilberte en
embrassant lespiègle; tu es la plus amusante de notre
société et la moins poseuse, ce qui est un point capital.
Tout le reste de la soirée, tandis quon riait et causait
bruyamment, Mlle Mauduit, rêveuse, se disait, les yeux fixés
sur le jeune ingénieur:
"Je crois quils ont raison, tous: Albéric Daltier nest
point fait du même bois que les autres jeunes gens. Mais
voilà, quy a-t-il sous cette enveloppe froide? Mon oncle
maffirme toujours quil faut se méfier des eaux dormantes et
des dévots. Mon oncle se trompe-t-il ou bien Albéric fait-il
exception à la règle? Il est tellement supérieur à tous ces
beaux diseurs qui papillonnent ici et passent leur vie entre
le boulevard, la brasserie et la salle de jeu!"
Et, plus rêveuse encore, elle ajouta:
"Celui-là mérite dêtre aimé vraiment. Car sans cela que
serait donc lamour, cette chose chantée à travers tous les
siècles, ce soleil qui brille sur tous les pays, pour le
riche comme pour le pauvre?"
Le lendemain, plus matinal que les autres invités des Marnes,
Albéric se promenait aux alentours du parc, profitant de sa
liberté pour respirer lair pur un peu frais, que lui
refusait la chaude Provence.
Non loin de lui il aperçut la ferme propre et plantureuse
dont le voisinage ne déparait ni les jardins ni lhabitation
de Simiès.
Un spectacle intéressant attira lattention du promeneur: à
lextrémité de la cour, un vieillard était assis sur un banc,
une écuelle de soupe sur ses genoux; il était aveugle et
paralysé des bras, ses mains tremblantes ne pouvaient même
porter à sa bouche la cuiller détain. Il était venu demander
un morceau de pain à la ferme: on lui avait donné une soupe
chaude, mais personne ne poussait la charité jusqu'à lui
porter aide.
Par bonheur, une élégante amazone qui passait devant la cour
était entrée, descendue de son cheval quelle avait attaché
par la bride à un arbre, et, repliant sur son bras gauche la
longue traîne de sa robe, elle était venue au vieillard fort
embarrassé et pourtant affamé.
Cette jeune femme tournait le dos à lingénieur; il ne
voyait delle quune taille svelte un peu frêle, de beaux
cheveux châtain fauve tordus sous le petit feutre orné dune
gaze flottante. La jupe relevée de côté laissait apercevoir
deux petits brodequins moulant un pied exquis; sa main
gantée dune longue peau souple allait et venait de lécuelle
rustique à la bouche de laveugle avec une adresse parfaite;
lautre, quelle avait libre, tenait le pommeau dune
cravache mignonne.
Tous près de là, le cheval piaffait doucement.
Quand le frugal repas fut terminé, la charmante amazone posa
lécuelle à terre pour que le caniche de laveugle y pût
donner un coup de langue, puis elle tira de sa bourse une
pièce de cinq francs, et, entrouvrant sans dégoût la vareuse
usée et souillée du malheureux, elle y glissa largent.
Le vieux mendiant se répandit en bénédictions que la jeune
femme interrompit de sa voix cristalline, tout en détachant
sa monture:
Une autre fois, il faudra venir à la maison, mon ami, vous
y serez servi, et si je ne my trouve pas dans ce moment, je
donnerai des ordres pour quon soccupe de vous.
Albéric reconnut ce timbre de voix musical et un peu bref en
même temps; justement lamazone, en se détournant, laissa
voir son fin profil dont le voile de gaze ombrait la délicate
blancheur.
Cétait Mlle Mauduit.
Elle était bien descendue seule de cheval, mais remonter
cétait une autre affaire; elle allait appeler un garçon de
ferme qui sortait dune étable, quand Albéric savança et
offrit son aide.
Gilberte, qui ne le savait point là, eut un léger froncement
de sourcils: il ne lui plaisait pas dêtre vue dans
lexercice de sa charité; cependant elle accepta sa main et
leffleura rapidement de sa petite bottine en souhaitant le
bonjour au jeune homme.
Puis, toute rougissante, elle cravacha sa monture qui
sélança sur la route.
Albéric sapprocha du mendiant et joignit son aumône à celle
de sa cousine.
Cette jeune fille est bien bonne, nest-ce pas? demanda-t-
il à linfirme.
Ah! Monsieur, bonne comme les anges, quoiquelle soit la
nièce de M. Simiès. Je ne la rencontre jamais sans quelle
madresse une parole encourageante et garnisse mon gousset.
Je naime pas trop à aller du côté du château, car M. Simiès
nest pas comme Mademoiselle et il rudoie facilement le
pauvre monde.
Alors, M. Simiès nest pas aimé dans le pays?
Guère, murmura le vieillard. Ce ne devrait pas être à moi
de le dire, puisque sa nièce me secourt, mais je ne puis
mempêcher de faire une différence entre les deux.
Elle est bien charitable?
Vous venez de le voir, mon bon Monsieur; y a pas beaucoup
de belles dames comme ça qui descendraient de cheval pour, de
leurs jolies mains blanches, faire manger la soupe à un
pauvre vieux qui nest pas propre tous les jours. Que voulez-
vous? quand on na plus ni yeux ni bras, ça nest pas
commode de faire sa toilette.
"Que oui, quelle est charitable, la demoiselle!
seulement..."
Seulement quoi?
Laveugle prit un air embarrassé.
Faut pas vous en fâcher, Monsieur, car je devine que vous
vous intéressez à elle. Eh bien! Mamzelle Mauduit est
généreuse et admirable, mais y lui manque, quoi! un brin ce
quéque chose quont les personnes pieuses. Elle ne sait pas
consoler, comme on le fait quand on croit au bon Dieu. Y a
dans mon village des soeurs religieuses qui ne sont pas
riches, mais qui vous relèvent le cur par de bonnes paroles;
après leur visite, on na souvent pas beaucoup plus de
quoi, mais on supporte mieux la misère.
Vous avez raison, mon brave. Ce nest pas la faute de Mlle
Mauduit si le sens chrétien lui manque; comme vous lui devez
de la reconnaissance, priez pour elle et pour son oncle, cela
leur fera grand bien.
Quand Albéric revit Gilberte, avec son tact ordinaire il ne
fit aucune allusion à la petite scène dont il avait été
témoin, et la jeune fille lui en sut gré: elle avait horreur
des flatteries. Il ne parla plus avec elle que de choses
insignifiantes jusqu'à son départ qui eut lieu le lendemain.
En descendant de sa chambre pour faire ses adieux à la petite
société des Marnes et à son oncle, il rencontra Gilberte dans
le vestibule. Elle sapprocha de lui comme pour lui souhaiter
un bon voyage et lui tendit la main.
Quoique je ne les connaisse pas, présentez mes respects à
vos parents et mes amitiés à vos soeurs, dit-elle; ce que
vous mavez dit deux tous ma donné lenvie de les
connaître.
Eh bien! répondit Albéric en pressant ses doigts frêles
dans sa main robuste, il vous faudra venir faire connaissance
avec ma famille; cela ne vous sourirait guère peut-être tout
de suite, mais souvenez-vous que du jour où vous souffrirez,
où vous aurez besoin dun lieu calme et propice à rasséréner
votre âme, vous pourriez venir à nous. La maison de mes
parents vous sera toujours ouverte et lon saura vous y
consoler.
Je vous promets de me rappeler cela, dit Gilberte gravement;
mais combien je ferai tache dans ce milieu si parfait!
Ne vous inquiétez pas de cela. Au fond, vous êtes cent fois
meilleure quon ne le croit.
Et, entrant au salon, il laissa Mlle Mauduit toute songeuse.