II

On se trouvait en pleins champs à l’ombre des ormeaux

lorsqu’on vit venir Albéric Daltier.

Il avait vraiment fière mine, ce cavalier arrivant au trop de

son cheval jusqu’à l’endroit où l’on avait dételé. Il mit

pied à terre, vint saluer les dames et prit part à la

conversation générale.

A midi, on dressa le couvert sous les arbres touffus, sur une

longue table rustique qui perdit bientôt son aspect plébéien

sous le linge damassé, l’argenterie et les cristaux

éblouissants; on joncha la nappe de fleurs champêtres, on

s’amusa beaucoup et l’on mangea de fort bon appétit le

déjeuner exquis apporté froid du château.

Le champagne pétillait au sortir des seaux de glace et le

soleil piquait çà et là un rayon aigu à travers la voûte de

feuillage, arrachant une étincelle aux verres taillés à

facette, aux couverts de vermeil ou aux diamants qui ornaient

les oreilles et les mains blanches des dames.

Albéric Daltier, qu’on écoutait volontiers parler, prouva par

son esprit très fin et sa gaieté de bon ton qu’un jeune homme

qui va à la messe peut être un agréable causeur.

Gilberte, elle, demeurait sérieuse; elle avait pris la

migraine dans sa chevauchée matinale et se trouva si fatiguée

dans l’après-midi qu’elle témoigna le désir de rentrer au

château pendant que les autres achèveraient l’excursion.

M. Simiès était fort embarrassé: aucune de ces dames ne se

fût sacrifiée de bon cœur pour accompagner Gilberte; les

serviteurs s’étaient éloignés à leur gré après avoir déjeuné

à leur tour et réparé le désordre causé par ce repas en plein

air.

Quelques messieurs offrirent leurs services, mais, malgré ses

idées larges, M. Simiès ne pouvait confier sa nièce à un

homme sur le sérieux duquel on ne pouvait compter.

Tout à coup, tandis qu’il cherchait vainement du regard un

cavalier respectable, il aperçut Albéric.

— Du diable si je pensais à cet oiseau-là, fit-il, c’est mon

affaire; le séminariste n’est certes pas compromettant.

Albéric, cria-t-il, appelant du geste le jeune homme, veux-tu

reconduire à la maison ta cousine qui est souffrante?

Albéric accepta flegmatiquement la proposition et il aida

Gilberte à se mettre en selle.

Ils firent le trajet en silence, obligés d’arrêter leurs

cheveux par intervalles, tant Mlle Mauduit souffrait; aussi

n’était-elle pas en humeur de parler, et elle acceptait les

soins de son cousin sans même avoir la force de le remercier.

Arrivé au château, Albéric sauta de sa selle et dut enlever

de la sienne la pauvre Gilberte hors d’état de marcher. Il la

porta ainsi jusque chez elle où une femme de chambre vint lui

offrir son aide.

Demeuré libre, Albéric se mit en devoir de visiter le parc en

compagnie des beaux terre-neuve qui gambadaient joyeusement

autour de lui.

Aux environs de six heures, las de promener sa rêverie

silencieuse dans les allées qui commençaient à jaunir, il

rentra. Lorsque ses yeux furent habitués à la demi-obscurité

du petit salon, il s’aperçut qu’il n’y était pas seul: à

moitié couchée sur une causeuse, la tête renversée sur le

dossier, Gilberte dormait ou paraissait dormir.

Elle semblait souffrir beaucoup moins, quoique son visage fût

encore très pâle, et ses yeux creusés sous les longs cils qui

ombraient sa joue satinée.

Elle avait remplacé son amazone par une robe de batiste écrue

simplement serrée à la taille par un ruban caroubier.

Et le jeune homme observait curieusement cette jolie figure

encore un peu enfantine, et ces traits délicats dont

l’expression n’avait rien de banal.

Quelque chose comme un soupir de soulagement souleva sa mâle

poitrine: ce front de jeune fille était pur comme le front

d’un baby endormi; sur cette bouche aux lignes parfaites

flottait un demi-sourire candide et juvénile; et dans tout

cet ensemble charmant il y avait quelque chose d’immaculé et

de virginal qui faisait du bien à regarder. Cette enfant, si

bizarrement élevée par un oncle voltairien, n’ayant sous les

yeux que de vilains exemples, n’entendant que des

conversations sceptiques ou mauvaises, ne lisant que des

romans à la mode et des journaux d’opinion avancée, enfin

fréquentant une société presque dissolue, cette jeune fille

s’était conservée pure dans cette atmosphère malsaine.

Elle ouvrit brusquement les yeux, surprenant ainsi Albéric

dans sa muette étude, et se souleva sur son siège.

— Ah! dit-elle un peu troublée sous le regard magnétique de

ces yeux bleus, je me suis rendormie en vous attendant ici.

— Vous m’attendiez? c’est bien aimable à vous. Vous voilà

sur pied? Alors c’est que vous allez mieux.

— Beaucoup mieux, presque bien. Quelques heures de repos ont

chassé la migraine.

— Cela vous arrive souvent?

— Au contraire, rarement, mais je le regrette aujourd’hui et

je vous remercie de votre dévouement, mon cousin, poursuivit-

elle en lui tendant sa main encore fiévreuse, vous m’avez

ramenée et je suis cause que vous n’aurez pas du tout joui de

notre petite fête.

Il leva imperceptiblement les épaules.

— Ne regrettez rien pour moi, je vous en prie; j’ai passé

mon temps d’une manière fort agréable à visiter le parc et

les serres qui sont vraiment très belles et ont beaucoup

gagné depuis quelques années.

Un autre aurait dit: "Mais je suis trop heureux de

l’occasion qui me procure l’insigne bonheur d’abord

d’escorter la plus adorable jeune fille, puis de passer avec

elle quelques instants en tête à tête, etc., etc."

Albéric ne songeait pas aux compliments, oh! pas du tout, et

il paraissait satisfait de sa promenade solitaire. S’il se

fût montré obséquieux et flatteur, Gilberte l’eût pris

immédiatement en aversion et lui eût témoigné la froideur

glaciale qu’elle témoignait aux autres.

Ils se mirent à causer tous les deux, gravement, comme deux

bons amis; du côté de l’une, aucune coquetterie de manières

ni de langage; du côté de l’autre, aucune parole qui, de

près ou de loin, ressemblât à la cour qu’un écervelé n’eût

pas manqué de faire en se trouvant seul avec une jeune fille

jolie et spirituelle.

Ils parlèrent de banalités d’abord, puis sérieusement.

D’ailleurs, avec Albéric, la conversation ne pouvait être

longtemps banale. Il savait donner au moindre sujet un

intérêt captivant.

Gilberte le questionna sur sa famille et le jeune homme parla

de sa mère, de ses frères et soeurs avec tant d’amour, il

dépeignit si bien leur douce vie, la paix qui régnait sur cet

intérieur distingué, beaucoup plus calme et plus simple que

celui de M. Simiès, que Gilberte se surprit à l’écouter

presque passionnément. Elle tenait ses beaux yeux foncés

fixés sur son cousin avec avidité, et n’osant l’interrompre

de peur de briser le charme.

A la fin il s’arrêta et dit avec un sourire:

— Mais je vous entretiens là de choses qui vous intéressent

peu, ma cousine.

— Vous vous trompez, répliqua-t-elle vivement, vous parlez

d’une manière admirable, vous parlez comme quelqu’un qui a du

cœur et..., ajouta-t-elle en baissant la voix, je ne suis pas

habituée à cela.

Elle poursuivit, comme avec confusion:

— Jadis, un jour, j’ai écouté comme cela votre parole...,

mais...

— Mais j’ai prêché dans le désert, n’est-ce pas? c’est ce

que vous voulez dire? fit-il avec un peu de malice dans ses

yeux bleus.

— Non, oh! non, encore une fois vous êtes dans l’erreur;

j’ai profité un an de vos conseils, et puis... j’ai tout

oublié; seulement, si je ne suis pas devenue pire que ce que

je suis, c’est à vous que je le dois.

— A moi, non, puisque je n’ai plus eu place dans votre

souvenir pendant sept ou huit années.

Ils gardèrent quelques minutes le silence; il fixait sur

elle son clair regard tandis qu’elle se disait:

"Certainement que l’étourderie de mon âge est une excuse

suffisante, mais comment ai-je pu oublier un être tel que lui ?

Et c’est lui qui revient à moi après mon impardonnable

négligence, pour rallumer en moi ce qui était éteint. Hélas!

pourquoi vient-il si tard?"

Elle rompit le silence et lui dit soudain:

— Je vois que vous aimez infiniment les vôtres.

— Comment en pourrait-il être autrement puisque j’en suis

aimé et qu’ils sont bons?

— Vous êtes heureux, vous! fit Gilberte avec un soupir

d’envie.

Il se mit à rire:

— Vous me dites cela comme il y sept ans en regrettant de

n’avoir ni soeurs ni frères. Mais, à présent, n’en êtes-vous

pas bien consolée? La vie ne pèse guère sur vos jeunes

épaules, je crois.

— Et si vous vous trompiez? murmura-t-elle presque bas.

— Allons donc! Vous êtes orpheline, c’est vrai, mais quels

sont les enfants privés de leur père et de leur mère qui

aient été plus favorisés que vous sous bien des rapports?

Vous avez trouvé dans votre grand-oncle, qui vous gâte

follement, un second père.

— Ne dites pas cela, dit vivement Gilberte, j’ai peu connu

mon père, mais je m’en fais une autre idée que de mon oncle;

il ne ressemblait pas à celui-ci.

Les yeux bleus d’Albéric l’interrogeaient, elle reprit tandis

qu’un léger incarnat colorait son blanc visage:

— J’aime beaucoup mon oncle, mais je sens que je ne le

respecte pas comme je respecterais un père.

— Vraiment?

— Je le respecte même très peu. Je ne sais comment exprimer

cela, je ne me rends pas bien compte de mes sentiments à son

égard. C’est un vieillard, mais il n’attire ni la vénération

ni l’estime, malgré toute la reconnaissance que je puis

ressentir pour lui.

"Tant mieux, pensa Albéric, si elle ne laisse pas cette

influence pernicieuse l’envelopper, Dieu soit béni!"

— Ce n’est pas seulement de cela que je me plains, reprit

Gilberte, ce ne serait là qu’une peine légère. On me fait

l’existence la plus rose possible; depuis plus de dix ans on

me fait marcher sur un tapis de mousse, on m’a évité tout

chagrin; je puis dire que, depuis les premiers jours de mon

entrée chez mon oncle, je n’ai jamais pleuré; on cède à

toutes mes volontés et pourtant...

— Eh bien?

— Je n’appelle pas cela du bonheur, ou bien je suis trop

difficile. Je me reproche souvent dans mon for intérieur

d’être trop exigeante, de ne pas savoir me contenter de la

félicité présente...

— Parce que vous vivez d’une vie trop factice.

— Peut-être, dit-elle lentement.

— Parce que vous préférez les fruits du monde, autrement dit

les fruits de la Mer Morte, à ceux du bonheur calme,

tranquille et... sage. Les fruits de la Mer Morte ne

satisfont que les yeux, non les lèvres; admirables à l’œil,

ils n’offrent au dedans qu’une cendre amère et décevante.

— Moi, reprit Gilberte en relevant la tête avec passion,

j’aime mieux être heureuse beaucoup et peu de temps que

goûter une demi-satisfaction qui dure.

— Vous dites cela maintenant que vous sortez à peine de

l’adolescence; dans dix ans vous parlerez autrement.

Il prononça ces mots avec une gravité qui impressionna la

jeune fille. Il devait avoir raison, bien certainement. Tout

ce qu’il disait n’était-il pas parfaitement juste?

Pour la première fois de sa vie, Gilberte se sentit du

respect pour un homme et il lui sembla qu’elle n’était pas

digne de rencontrer son regard loyal et profond.

L’ombre gris-rosé du crépuscule les enveloppait peu à peu;

ils s’entretenaient là depuis longtemps sans s’apercevoir que

l’heure s’écoulait et qu’ils ne se lassaient point de leur

causerie.

Certes, il était des moments où ce jeune homme au ton et aux

manières princières, sans se départir de la courtoisie dont

il usait envers toute femme, fût-elle duchesse ou servante,

employait des mots presque durs pour la convaincre, elle,

cette enfant gâtée du sort, dont l’oreille délicate était

accoutumée à la flatterie du monde.

D’autres eussent envié la chance qui échéait à Albéric de se

trouver en tête à tête avec Mlle Mauduit pendant un laps de

temps assez long pour lui permettre d’entreprendre une cour

en règle. Loin de là, celui-ci prenait avec elle le ton du

maître, et elle acceptait cela, buvant cette parole étrange,

comme une bouche brûlée par une liqueur trop forte aspire à

l’eau fraîche et pure.

— Voyez-vous, mon cousin, reprit-elle après une seconde de

rêverie, le monde, vu de trop près, est bien décevant.

— A qui le dites-vous?

— On y rencontre des types navrants, on se fatigue de son

bruit si creux, et puis cette existence banale de mondaine ne

laisse rien après elle. Ce qui m’en a le plus dégoûtée, c’est

son hypocrisie: le monde est tellement prosterné devant le

veau d’or que j’y ai vu des exemples qui m’ont remplie d’un

indicible dégoût: j’y ai vu des jeunes femmes s’y conduire

mal et aucune porte ne se fermer devant elles parce qu’elles

étaient millionnaires; j’y ai vu des hommes indignes y être

considérés parce qu’ils possédaient à la fois une belle

fortune et une haute position.

— Puisque vous reconnaissez la vilenie du monde, pourquoi y

demeurez-vous?

Elle ouvrit ses grands yeux interrogateurs.

— Eh! il le faut bien. Comment faire autrement?

— C’est vrai, murmura Albéric avec une sorte de pitié

attendrie, comment faire autrement puisque vous coudoyez

l’athéisme à chaque minute de votre vie?

— Que voulez-vous dire? fit la jeune fille avec une jolie

moue aux lèvres, la religion n’est pas le seul remède à ce

mal.

— Si, elle est l’unique remède à une vie dévoyée, dit-il

simplement; il n’y a pas de femme qui, sans Dieu, puisse

demeurer honnête, bonne et... heureuse dans ce monde où vous

vivez.

Elle sentit son cœur se serrer à ces paroles et baissa la

tête sans répondre tandis qu’il la considérait avec une

indicible compassion.

Il comprenait ce qu’elle ne savait exprimer et ce qu’un être

vulgaire n’eût compris ni deviné; il comprenait que ses

meilleures aspirations avaient été refoulées, comprimées dans

le milieu fatal où elle avait dû s’élever et dont elle ne

pouvait se plaindre.

— La vie n’est jamais trop pesante ni trop longue, Gilberte,

quand on l’occupe en faisant du bien aux autres.

— Sans doute, mais je ne le puis faire que par caprices, par

saccades; je ne m’appartiens pour ainsi dire pas. C’est

pourquoi j’ai si souvent le dégoût de moi-même et des autres.

"Tenez, mon cousin, j’aimerais à lutter, je voudrais

connaître un peu la bataille, sinon la souffrance."

— La souffrance? eh! pauvre enfant! quelles armes auriez-

vous contre elle? quelle force?

Elle releva fièrement la tête:

— Plus que vous ne croyez. Oh! je sais ce que vous pensez.

Vous vous figurez que je serais faible pour vaincre parce que

je n’ai pas de religion. Je ne suis ni dévote, ni croyante,

c’est vrai, mais je puis vous affirmer que j’aurais autant de

courage qu’une autre.

Albéric ne répondit pas pour ne point la vexer.

— Pourquoi appelez-vous le malheur? dit-il après un silence,

il viendra toujours assez tôt. Etes-vous donc lasse de votre

douce vie?

— Lasse? je ne sais, mais je sens que mon existence est...

nulle et vide.

— Elle ne le sera pas toujours: une heure viendra, bientôt

sans doute, où de sérieux devoirs vous incomberont sans vous

enlever les joies du monde que vous aimez; vous deviendrez

épouse, peut-être mère.

Elle haussa légèrement les épaules.

— Est-ce que je sais? Ce ne sera peut-être jamais.

— Je croyais que, entourée, adulée comme vous l’êtes, vous

n’aviez qu’à choisir...

— Je ne choisis rien du tout, dit Gilberte presque en colère.

On demande souvent ma main à mon oncle parce qu’on sait que,

grâce à sa générosité, je serai riche. Nous ne sommes pas

pressés de nous séparer. J’ai refusé toute demande jusqu'à

présent. Tous me déplaisent.

— Quoi! tous?

— Vous ne voyez donc pas que ces jeunes gens si empressés

auprès de moi n’en veulent qu’à ma dot. Ils ne valent pas

plus les uns que les autres; il n’y a pas un atome de raison

sous leur chevelure soigneusement frisée. Vous en avez un

échantillon sous les yeux et vous avez pu juger les hôtes de

mon oncle. Cependant je ne les raille pas, je ne leur fais

point trop mauvais visage parce que, le monde étant pavé de

ces êtres-là, il faudrait s’enfermer dans une île déserte

pour leur échapper.

— Vos amies vous offrent-elles autant de ressource?

Gilberte fit une mine dédaigneuse.

— Mes amies? D’abord ce nom ne convient pas aux petites

poupées fades qui m’entourent. "Qui a trouvé un ami a trouvé

un trésor", dit quelque sainte écriture. Vous voyez qu’on se

souvient un peu des grandes maximes, si l’on a oublié son

catéchisme. Eh bien! je n’ai jamais pu mettre la main sur le

trésor en question. Je ne connais qu’une troupe de petites

écervelées qui ne rêvent que chiffons, bals, se jalousent

entre elles et me jalousent bien certainement, et qui ne

songent, comme elles l’ont vu faire à leurs mères, qu’à

s’éclipser mutuellement. Elles me font toutes leurs

confidences, mais ne reçoivent pas les miennes.

Elle ajouta avec une nuance de mélancolie:

— J’avais une amie, une vraie alors, elle était bonne, simple

et généreuse, elle avait des sentiments élevés, elle m’était

bien supérieure; celle-là, elle est perdue pour moi et l’on

n’en fait plus comme elle.

— Vous me paraissez bien prématurément misanthrope.

— Que voulez-vous? Je rencontre trop de vilains types, pas

assez de beaux. Ne me prenez pas pour une dédaigneuse: je ne

me prise pas beaucoup plus haut que tous ceux dont je vous

parle. Ensuite, je suis philosophe et je me dis qu’il faut

prendre les humains tels qu’ils sont puisqu’il faut vivre

avec eux.

— Eh bien! moi, je ne les vois pas tout à fait au même point

de vue que vous et je suis plus indulgent qu’il ne semble.

— Vous ne coudoyez pas ceux que je coudoie, ou bien vous

grandissez votre prochain à votre taille. D’après la peinture

que vous m’en avez faite, je vois que votre intérieur, votre

entourage est l’élite des intérieurs de famille.

— Je connais beaucoup de gens dans le même cas que moi.

Gilberte reprit, timidement, après une pause:

— J’aimerais à connaître votre mère et vos soeurs. Je crois

qu’elles m’attireraient infiniment.

Albéric Daltier sourit avec finesse:

— Notre vie très simple vous ennuierait bien vite. Nous

préférons nos modestes plaisirs à ceux auxquels vous êtes

habituée. Nous sommes gens paisibles que le monde n’émeut

guère, que son tourbillon n’emporte pas.

— Qu’importe! il y a dans l’existence d’autres jouissances

que le théâtre, le bal et les fêtes de ce Paris si fou.

Ils continuèrent à causer ainsi. Gilberte se laissait aller à

se confesser, avec sa vie de mondaine, ses pensées, à cœur

ouvert, à cet homme qu’elle ne connaissait que d’hier et que

probablement elle ne reverrait pas souvent.

Mais aussi il était si différent des autres! Certes elle

n’eût, pour un empire, dit la centième partie de ce qu’elle

murmurait là dans l’ombre du petit salon, aux gandins

qu’hébergeait le toit hospitalier de M. Simiès.

M. Simiès! ah! qu’il aurait ri s’il les eût écoutés tous

les deux, et qu’il eût été surpris des théories que

mademoiselle sa nièce cachait au fond de son petit cœur

bizarre et indiscipliné!

Le crépuscule les enveloppait de son ombre rosée; ils

conversaient encore, elle allongée dans son fauteuil dont ses

fines mains blanches tourmentaient machinalement les glands;

lui correctement assis sur sa chaise, dans la tenue que garde

un homme qui se respecte et respecte la femme avec laquelle

il se trouve.

Une douce tiédeur tout embaumée régnait dans la pièce un peu

obscure. Gilberte pensa qu’elle jouissait ainsi beaucoup plus

que si elle eût terminé sa journée en bruyante compagnie, à

chevaucher dans la poussière des routes.

Animés qu’ils étaient dans leur causerie, ils n’entendirent

pas rentrer la cavalcade. La porte du salon fut brusquement

ouverte; on entendit un tapage assourdissant de petits

talons frappant les dalles, de voix aiguës, de rires, de

chansons ébauchées sur les lèvres roses.

Quand les yeux se furent habitués à l’obscurité, on fut fort

surpris de trouver en tête à tête la malade et le

séminariste.

Albéric se leva précipitamment et regarda, un peu confus, les

dames qui, leur longue jupe sur le bras, le considéraient

d’un air railleur.

Les messieurs, bottés, la cravache à la main, lui jetaient

des regards jaloux.

— Eh! eh! mon neveu, ricana M. Simiès, vous allez bien! Je

vous confie ma nièce comme au plus raisonnable des jeunes

gens, et voilà que je vous trouve en train de lui conter

fleurette.

"Nous te croyions dans ton lit, fillette, ajouta le

caustique vieillard, ta migraine a passé comme par

enchantement."

Albéric riposta fort spirituellement à cette sortie plus ou

moins adroite. Quant à Mlle Mauduit, elle fronça ses fins

sourcils et répliqua sèchement:

— J’ai, en effet, soigné ma migraine, puis je me suis levée,

il y a une heure, me sentant mieux. Mon cousin, qui s’est

promené tout l’après-midi dans le parc, m’a trouvée là; il

ne me contait pas fleurette, car nous philosophions, ce que

j’aime cent fois mieux que d’entendre des fadeurs.

Ceci à l’adresse des jolis cavaliers qui, de dépit, mordirent

leur moustache, et qui, ayant absorbé pas mal de champagne,

eussent peu été en état de philosopher, quelque désir qu’ils

eussent de plaire à Mlle Mauduit.

On oublia l’incident pour faire à celle-ci le récit de la

partie dont elle avait été privée.

Puis, les amazones coururent changer de costume, les

messieurs revêtirent d’autres habits et l’on soupa.

La soirée sa passa à faire de la musique, tout le monde étant

trop las pour sortir.

Chaque possesseur d’une voix agréable ou d’un certain talent

sur le piano ou sur le violon fut mis à contribution.

Gilberte ne quitta pas sa place, elle était encore fatiguée

et se contentait d’écouter.

On demanda à Albéric s’il se sentait de force à déchiffrer la

partie basse d’un duo passablement égrillard dont chantait

fort gentiment la partie haute une dame des moins collets

montés.

Le jeune homme déchiffrait très bien, mais il déclina

l’offre.

Quelques personnes eurent un sourire malin.

— Peut-être, mon neveu, dit alors M. Simiès, pourriez-vous

nous faire entendre un chant sacré, cantique, hymne d’église,

je ne sais comment vous appelez cela?

Quelques ricanements s’étouffèrent sous les éventails.

— Mais très volontiers, mon oncle, répondit le jeune

ingénieur sans rien perdre de son gracieux sang-froid.

Il se leva avec son aisance de grand seigneur, déployant sa

riche taille, et s’assit au clavier; il préluda par quelques

accords graves et entonna ces couplets si connus et si beaux

:

Minuit, Chrétiens, c’est l’heure solennelle.

On s’apprêtait à rire, on bâillait d’avance, le plus poliment

qu’on pouvait... et voilà que tous firent silence, pris

soudain sous le charme de cette splendide voix de baryton,

mâle et sonore, dont les notes avaient un velouté et une

expression délicieuse.

La surprise fut générale et de sincères applaudissements

éclatèrent quand le chanteur termina l’hymne chrétienne. Il

reçut les louanges froidement, un fin sourire errant sur sa

bouche fière.

Se retournant vers Gilberte qui, elle, ne parlait pas, il lui

dit avec une pointe de raillerie:

— Eh bien! ma cousine, mon chant vous a-t-il déplu?

Elle lui répondit par ces mêmes paroles qu’il avait dites la

veille:

— Vous avez une belle voix.

Seulement elle ajouta, car elle était sincère:

— Et votre Noël est splendide.

Un instant après, quelques jeunes filles allèrent, avec

Gilberte, respirer l’air frais sous la galerie.

— Sournoise, dit l’une d’elles à Mlle Mauduit, sais-tu que tu

caches bien ton jeu?

— Quel jeu? fit Gilberte franchement étonnée.

— Allons! avoue que la migraine n’était qu’un prétexte pour

te faire escorter, puis dorloter par ce beau ténébreux, ton

cousin Daltier.

— Par exemple! que vous êtes sottes!

— Ma chère, ne t’en défends pas, tu n’as pas si mauvais goût

et lui de même. Nous avons toutes la tête tournée par lui,

sans compter ces dames. C’est dommage seulement qu’il soit si

jésuite. En voilà un ridicule qu’il se donne, et de notre

temps!

— Vous êtres toutes absolument absurdes. Sachez d’abord que

je n’ai pas joué la comédie que vous m’attribuez si

aimablement. Si j’avais voulu discourir avec le neveu de mon

oncle, il me semble que je pouvais le faire en toute liberté,

étant chez moi. Qu’on se le tienne pour dit: je n’aime pas à

voir contrôler mes actes.

— Ma chère, ne te fâche pas, il n’y avait là rien que de très

naturel et ton cousin vaut la peine...

— Qu’on me laisse en paix avec M. Daltier. Il ne m’intéresse

pas plus qu’un autre. Je juge seulement qu’il est

parfaitement libre de vivre à sa guise et de croire ce qu’il

veut.

Elles s’en allèrent l’oreille basse, sauf Odette Vallabrègue,

la blondine coiffée à la "Ninon".

— Ah! M. Daltier t’est indifférent? dit-elle en jouant avec

son collier d’argent; et bien! pas à moi. Il me semble que

j’aimerais un mari comme lui, seulement...

— Il y a donc un seulement?

— Oui, tiens, à toi je puis l’avouer, Gilberte, il serait

trop mon maître, il me subjuguerait et cela me gênerait. Je

me sentirais trop au-dessous de lui; on ne doit pas pouvoir

le tromper, ton cousin: il a des yeux qui percent l’âme.

— Tandis que Joannès Fardrin, qui prétend à ta main et que tu

encourages ouvertement, ne sera pas ton maître?

— Ma foi, non, un bon camarade tout au plus. Les yeux rieurs

de Joannès n’ont pas la puissance de faire baisser les miens

comme le regard d’acier de messire Albéric. Il me semble

qu’avec ce dernier je ne serais plus la même.

— Et tu aurais tort de te changer, mignonne, fit Gilberte en

embrassant l’espiègle; tu es la plus amusante de notre

société et la moins poseuse, ce qui est un point capital.

Tout le reste de la soirée, tandis qu’on riait et causait

bruyamment, Mlle Mauduit, rêveuse, se disait, les yeux fixés

sur le jeune ingénieur:

"Je crois qu’ils ont raison, tous: Albéric Daltier n’est

point fait du même bois que les autres jeunes gens. Mais

voilà, qu’y a-t-il sous cette enveloppe froide? Mon oncle

m’affirme toujours qu’il faut se méfier des eaux dormantes et

des dévots. Mon oncle se trompe-t-il ou bien Albéric fait-il

exception à la règle? Il est tellement supérieur à tous ces

beaux diseurs qui papillonnent ici et passent leur vie entre

le boulevard, la brasserie et la salle de jeu!"

Et, plus rêveuse encore, elle ajouta:

"Celui-là mérite d’être aimé vraiment. Car sans cela que

serait donc l’amour, cette chose chantée à travers tous les

siècles, ce soleil qui brille sur tous les pays, pour le

riche comme pour le pauvre?"

Le lendemain, plus matinal que les autres invités des Marnes,

Albéric se promenait aux alentours du parc, profitant de sa

liberté pour respirer l’air pur un peu frais, que lui

refusait la chaude Provence.

Non loin de lui il aperçut la ferme propre et plantureuse

dont le voisinage ne déparait ni les jardins ni l’habitation

de Simiès.

Un spectacle intéressant attira l’attention du promeneur: à

l’extrémité de la cour, un vieillard était assis sur un banc,

une écuelle de soupe sur ses genoux; il était aveugle et

paralysé des bras, ses mains tremblantes ne pouvaient même

porter à sa bouche la cuiller d’étain. Il était venu demander

un morceau de pain à la ferme: on lui avait donné une soupe

chaude, mais personne ne poussait la charité jusqu'à lui

porter aide.

Par bonheur, une élégante amazone qui passait devant la cour

était entrée, descendue de son cheval qu’elle avait attaché

par la bride à un arbre, et, repliant sur son bras gauche la

longue traîne de sa robe, elle était venue au vieillard fort

embarrassé et pourtant affamé.

Cette jeune femme tournait le dos à l’ingénieur; il ne

voyait d’elle qu’une taille svelte un peu frêle, de beaux

cheveux châtain fauve tordus sous le petit feutre orné d’une

gaze flottante. La jupe relevée de côté laissait apercevoir

deux petits brodequins moulant un pied exquis; sa main

gantée d’une longue peau souple allait et venait de l’écuelle

rustique à la bouche de l’aveugle avec une adresse parfaite;

l’autre, qu’elle avait libre, tenait le pommeau d’une

cravache mignonne.

Tous près de là, le cheval piaffait doucement.

Quand le frugal repas fut terminé, la charmante amazone posa

l’écuelle à terre pour que le caniche de l’aveugle y pût

donner un coup de langue, puis elle tira de sa bourse une

pièce de cinq francs, et, entr’ouvrant sans dégoût la vareuse

usée et souillée du malheureux, elle y glissa l’argent.

Le vieux mendiant se répandit en bénédictions que la jeune

femme interrompit de sa voix cristalline, tout en détachant

sa monture:

— Une autre fois, il faudra venir à la maison, mon ami, vous

y serez servi, et si je ne m’y trouve pas dans ce moment, je

donnerai des ordres pour qu’on s’occupe de vous.

Albéric reconnut ce timbre de voix musical et un peu bref en

même temps; justement l’amazone, en se détournant, laissa

voir son fin profil dont le voile de gaze ombrait la délicate

blancheur.

C’était Mlle Mauduit.

Elle était bien descendue seule de cheval, mais remonter

c’était une autre affaire; elle allait appeler un garçon de

ferme qui sortait d’une étable, quand Albéric s’avança et

offrit son aide.

Gilberte, qui ne le savait point là, eut un léger froncement

de sourcils: il ne lui plaisait pas d’être vue dans

l’exercice de sa charité; cependant elle accepta sa main et

l’effleura rapidement de sa petite bottine en souhaitant le

bonjour au jeune homme.

Puis, toute rougissante, elle cravacha sa monture qui

s’élança sur la route.

Albéric s’approcha du mendiant et joignit son aumône à celle

de sa cousine.

— Cette jeune fille est bien bonne, n’est-ce pas? demanda-t-

il à l’infirme.

— Ah! Monsieur, bonne comme les anges, quoiqu’elle soit la

nièce de M. Simiès. Je ne la rencontre jamais sans qu’elle

m’adresse une parole encourageante et garnisse mon gousset.

Je n’aime pas trop à aller du côté du château, car M. Simiès

n’est pas comme Mademoiselle et il rudoie facilement le

pauvre monde.

— Alors, M. Simiès n’est pas aimé dans le pays?

— Guère, murmura le vieillard. Ce ne devrait pas être à moi

de le dire, puisque sa nièce me secourt, mais je ne puis

m’empêcher de faire une différence entre les deux.

— Elle est bien charitable?

— Vous venez de le voir, mon bon Monsieur; y a pas beaucoup

de belles dames comme ça qui descendraient de cheval pour, de

leurs jolies mains blanches, faire manger la soupe à un

pauvre vieux qui n’est pas propre tous les jours. Que voulez-

vous? quand on n’a plus ni yeux ni bras, ça n’est pas

commode de faire sa toilette.

"Que oui, qu’elle est charitable, la demoiselle!

seulement..."

— Seulement quoi?

L’aveugle prit un air embarrassé.

— Faut pas vous en fâcher, Monsieur, car je devine que vous

vous intéressez à elle. Eh bien! Mamzelle Mauduit est

généreuse et admirable, mais y lui manque, quoi! un brin ce

quéque chose qu’ont les personnes pieuses. Elle ne sait pas

consoler, comme on le fait quand on croit au bon Dieu. Y a

dans mon village des soeurs religieuses qui ne sont pas

riches, mais qui vous relèvent le cœur par de bonnes paroles;

après leur visite, on n’a souvent pas beaucoup plus de

quoi, mais on supporte mieux la misère.

— Vous avez raison, mon brave. Ce n’est pas la faute de Mlle

Mauduit si le sens chrétien lui manque; comme vous lui devez

de la reconnaissance, priez pour elle et pour son oncle, cela

leur fera grand bien.

Quand Albéric revit Gilberte, avec son tact ordinaire il ne

fit aucune allusion à la petite scène dont il avait été

témoin, et la jeune fille lui en sut gré: elle avait horreur

des flatteries. Il ne parla plus avec elle que de choses

insignifiantes jusqu'à son départ qui eut lieu le lendemain.

En descendant de sa chambre pour faire ses adieux à la petite

société des Marnes et à son oncle, il rencontra Gilberte dans

le vestibule. Elle s’approcha de lui comme pour lui souhaiter

un bon voyage et lui tendit la main.

— Quoique je ne les connaisse pas, présentez mes respects à

vos parents et mes amitiés à vos soeurs, dit-elle; ce que

vous m’avez dit d’eux tous m’a donné l’envie de les

connaître.

— Eh bien! répondit Albéric en pressant ses doigts frêles

dans sa main robuste, il vous faudra venir faire connaissance

avec ma famille; cela ne vous sourirait guère peut-être tout

de suite, mais souvenez-vous que du jour où vous souffrirez,

où vous aurez besoin d’un lieu calme et propice à rasséréner

votre âme, vous pourriez venir à nous. La maison de mes

parents vous sera toujours ouverte et l’on saura vous y

consoler.

— Je vous promets de me rappeler cela, dit Gilberte gravement;

mais combien je ferai tache dans ce milieu si parfait!

— Ne vous inquiétez pas de cela. Au fond, vous êtes cent fois

meilleure qu’on ne le croit.

Et, entrant au salon, il laissa Mlle Mauduit toute songeuse.

Une Pupille Genante · 第 18 / 33 题