DEUXIEME PARTIE

I

On était aux Marnes, dans la riante propriété que possédait

M. Simiès en Dauphiné; le château, de style tout à fait

moderne, était une construction plus gracieuse qu’imposante,

étagée au milieu d’un parc fleuri; plus loin, s’apercevaient

les champs, et les vignes tristement rongées par le

phylloxera.

Gilberte Mauduit n’avait pas la passion de la campagne, mais

son oncle tenait à y passer une partie de l’été, et, ma foi,

le temps finissait toujours par s’y écouler gaîment.

Les voisins des Marnes étaient nombreux et d’agréable

relation; on organisait des jeux de cricket et de lawn-

tennis, des parties en auto, à cheval, en bateau; des

comédies de salon fort bien conduites par la jeunesse qui ne

s’offusquait de rien et s’emparait plus volontiers des

vaudevilles risqués que des pièces classiques de l’Odéon.

A l’époque des chasses, c’était moins divertissant: il

fallait subir les interminables et plantureux dîners de

province, que Gilberte, en Parisienne qu’elle était,

déclarait assommants.

Un samedi matin que M. Simiès, au milieu d’une douzaine

d’amis et amies invités aux Marnes pour plusieurs jours,

dépouillait sa correspondance après le déjeuner, il eut une

exclamation ironique en lisant une lettre sur le papier de

laquelle s’étalait une écriture masculine, franche et hardie.

Gilberte, l’enfant gâtée, prit sans façon la missive des

mains de son oncle. Quand elle l’eut parcourue:

— Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? un hôte nous arrive? Ce

n’est pas chose rare ici.

— Très bien, et je suis flatté de ce qu’il daigne s’arrêter

aux Marnes en traversant le pays, répondit le vieillard de

son même ton sarcastique. Mesdames, poursuivit-il en se

tournant vers la petite société intriguée par cette scène, je

vous annonce l’arrivée d’un neveu à moi, neveu assez éloigné,

à la mode de Bretagne, il n’est en réalité que mon cousin et

se croit obligé, par respect, de m’appeler: "mon oncle".

Oh! un jeune homme exemplaire, un saint Louis de Gonzague,

un demi-séminariste qui va à la messe, à confesse et vit

d’une vie presque monacale. Avis aux mères de famille qui

cherchent des gendres angéliques.

Il y eut quelques petits ricanements. Seule, Gilberte

fronçait son fin sourcil brun.

— Pourquoi parler ainsi de mon cousin Albéric? dit-elle;

vous allez lui donner l’hospitalité, mon oncle, et vous le

raillez d’avance.

M. Simiès ne tint aucun compte de l’observation de sa nièce

et continua ses plaisanteries sceptiques.

Une des jeunes filles présentes, blondine au nez retroussé,

aux yeux hardis sous ses cheveux ébouriffés et coupés "à la

Ninon", demanda tout bas à Mlle Mauduit:

— Est-ce que tu le connais, ton cousin Albéric?

— Je ne l’ai jamais vu qu’une fois dans mon enfance, et je ne

m’en souviens même pas.

— Alors pourquoi le défends-tu?

— Je n’aime pas qu’on déblatère contre les absents.

La blondine haussa les épaules.

— Dis donc, reprit-elle, nous allons rire, s’il ose, devant

tous, dire son bénédicité et ses grâces. On nous faisait

faire cela à la pension, mais j’ai laissé de côté toutes ces

simagrées.

Gilberte ne répondit point et se leva pour donner quelques

ordres relativement à l’arrivée du jeune Daltier.

Le soir de ce jour, le temps était un peu à l’orage; toute

la société se promenait devant la maison quand la voiture

amenant le voyageur s’arrêta au bas du perron.

Un homme jeune, grand, d’une prestance superbe en descendit.

— Eh bien! mon neveu, dit M. Simiès en lui secouant le bras,

et de son accent caustique, vous vous décidez donc à venir

voir votre vieil athée d’oncle?

— Il y a longtemps que je l’aurais fait, mon oncle, mais vous

n’ignorez pas que je suis le plus laborieux des ingénieurs.

— Tu es en vacances?

— Pour peu de jours; je me suis donné congé afin de

m’occuper à Grenoble de l’héritage d’une vieille amie de ma

mère; elle ne peut voyager et n’entend rien aux affaires.

— Tu es donc toujours l’ange du dévouement, mon pauvre

Albéric? dit M. Simiès plus gouailleur encore.

Albéric releva les yeux et dit tranquillement:

— Il n’y a pas d’abnégation là, mon oncle, j’évite une corvée

à mon père, voilà tout, d’autant plus qu’il est sous

l’impression d’un petit accès rhumatismal. Au reste, ce court

voyage ne m’est pas désagréable; j’aime à changer de place.

Cela dit, il aperçut Gilberte qui l’écoutait, secrètement

remuée par le son de cette voix chaude et harmonieuse.

— Embrasse donc ta cousine Gilberte Mauduit, cria le

vieillard en riant; c’est comme cela qu’on refait le mieux

connaissance.

Gilberte n’eut pas la peine de se reculer en fronçant ses

jolis sourcils: Albéric n’avança point vers sa joue ses

belles moustaches brunes, il se contenta de tendre sa main

gantée à Mlle Mauduit en s’inclinant correctement.

Gilberte y posa la sienne une seconde et se sentit

intérieurement reconnaissante de ce que le jeune homme n’usât

point de l’autorisation.

— Il est bien élevé au moins, celui-là, pensa-t-elle.

M. Simiès présenta son neveu à ses hôtes, puis le fit

conduire à l’appartement qui lui était destiné.

Le dîner fut gai; personne n’eut à railler in petto ou en

commun le nouveau venu; il ne jugea pas à propos d’afficher

ses habitudes pieuses devant cette société antireligieuse qui

se faisait gloire de son impiété.

Après le repas, on se promena dans le parc; l’orage s’était

dissipé sans éclater sur les Marnes.

Mêlé au groupe où se trouvait Mlle Mauduit, Albéric Daltier

causait tranquillement; on l’écoutait, tout étonné de ce que

la parole d’un homme "qui n’était pas de son siècle" eût

tant de charmes, de profondeur et même d’esprit. Albéric

Daltier pouvait toucher à tous les sujets et se montrer

captivant sur chacun d’eux.

Quand la nuit devint trop sombre, l’air trop frais, on rentra

au salon; une jeune femme fut priée de chanter, ce qu’elle

fit avec beaucoup de brio, disant hardiment une chansonnette

à la mode et fort leste qui fut vivement applaudie.

Deux fillettes exécutèrent ensuite un brillant caprice à

quatre mains, puis Gilberte, à la demande de tous, se leva à

son tour. Un gentleman assez bon pianiste se mit en devoir de

l’accompagner; elle fouilla dans le casier et en retira une

partition au hasard. C’était le Petit Duc et elle y choisit

un passage qu’elle chanta avec une rare perfection.

Assurément, c’était moins libre que la chansonnette dite

précédemment, néanmoins ces paroles étaient déplacées dans

cette jeune bouche.

Quand elle eut dit les couplets deux fois bissés, elle coula

un regard malicieux sur son cousin Albéric; celui-ci n’avait

ni applaudi ni bissé; il feuilletait un album de

photographies où les portraits de famille se mêlaient sans

vergogne aux portraits des actrices en vogue. Gilberte prit

le siège vacant auprès de lui.

— Est-ce que vous n’aimez pas la musique, mon cousin? dit-

elle.

— Au contraire, beaucoup.

— Et vous ne me félicitez pas? fit-elle un peu railleuse.

— Vous avez une jolie voix, répondit-il brièvement.

Elle demanda, hardie et provocante:

— Est-ce que ma romance vous aurait choqué par hasard?

Cette fois, il leva sur elle ses yeux bleus profonds et

sévères:

— Oui, dit-il d’un ton net.

Gilberte fit une petite moue et rejoignit ses amis qui

tenaient plus loin une conversation frivole.

Un peu avant onze heures, M. Simiès dit à son nouvel hôte:

— Mon cher Albéric, nous allons regagner tous nos chambres à

coucher; ne t’étonne pas s’il n’y a point de veillée ce soir

: nous devons demain nous lever à cinq heures du matin;

apprécie le courage de ces dames; il est entendu que tu en

feras autant. Nous avons projeté une partie sous bois. Nous

déjeunerons dans une de mes fermes où les domestiques

transporteront tout ce qu’il faut, et nous ne reviendrons que

pour le dîner de sept heures. Le sexe laid est dispensé du

smoking. Tu es bon cavalier?

— Assez bon.

— La jument baie sera à ta disposition, les vieux iront en

voiture ainsi que les dames qui ne goûtent pas l’équitation,

les jeunes seront à cheval. Hein! une jolie caravane! Donc,

à cinq heures sois sur pied.

— Demain, mon oncle? mais c’est dimanche.

— Oui, parbleu! puisque nous sommes aujourd’hui samedi.

Albéric se tourna vers Mlle Mauduit, et, très froidement:

— A quelle heure la première messe?

— La première messe?

— Oui.

Gilberte ouvrit de grands yeux, et l’on entendit du côté des

jeunes femmes un bruit de rires étouffés.

— Je ne sais pas, répondit Mlle Mauduit, mais on peut s’en

informer.

Elle sonna. Un domestique parut et fut interrogé.

— Je crois qu’il y a un office à huit heures, dit-il, et un

plus long à dix heures.

— C’est bien, reprit Albéric Daltier, je décline donc votre

invitation pour demain, mon oncle; il m’est impossible de

manquer la messe, mais ne vous inquiétez pas de moi, je

saurai fort bien employer mon temps.

— Satané jésuite! grommela l’oncle entre ses dents.

— Mais, dit Gilberte qui était une maîtresse de maison

accomplie, il y a un moyen de tout arranger. Mon cousin nous

rejoindra bien tout seul: au sortir de l’église il trouvera

Baptiste avec un cheval. Ce ne sera pas difficile de nous

retrouver, il n’y a qu’à suivre la route de Vizille jusqu’au

premier chemin de gauche; là, mon cousin, on vous apprendra

où est la ferme des Blaies, d’ailleurs Baptiste vous

renseignera.

— C‘est convenu. Ma nièce a de l’esprit comme un ange,

conclut M. Simiès.

Et l’on se sépara.

"Quel imbécile que ce garçon! pensait le châtelain en

remontant chez lui. Il a été élevé dans les stupides

principes de l’ancien régime par sa bigote de mère. Ah! si

on l’avait mis quelques jours sous mon égide, je vous

l’aurais dégourdi! C’est grand dommage, car ce blanc-bec

ferait sa trouée dans la vie, il est intelligent. Mais aussi,

je vous demande un peu, un ingénieur qui va à la messe! non,

c’est désopilant."

"Quel malheur que ce jeune homme ne soit pas dans nos eaux!

se disaient in petto les mères de famille; que cela ferait

un gendre agréable! tandis que les mauvais sujets qui nous

restent sur les bras sont à regarder à deux fois. Un beau-

fils léger et dissipateur est inquiétant, mais un beau-fils

sermonneur est ennuyeux."

Une blonde fillette, très lancée malgré ses dix-sept ans,

aidait Gilberte à détacher ses beaux cheveux soyeux, tout en

lui disant:

— Tu sais, ma chère, ton cousin Daltier a beau être un

clérical enragé, il a au moins le courage de son opinion,

vertu qui ne court pas les rues à l’heure qu’il est. Et puis,

il est très séduisant, vraiment.

— Tu le trouves?

— Ma chère, tu ne l’as pas regardé. Bloc de marbre, va! Je

te prie de croire que ces dames et ces demoiselles ne se sont

pas gênées pour le dévisager. Tu comprends, M. l’ingénieur

est un beau parti; il aurait tous les dons pour lui, s’il

était seulement un brin moins dévot. Il a l’air d’un prince,

d’un roi, bref, d’un homme qui sent ou qui voit de grandes

choses que nous ne sentons ni ne voyons, nous. Il est beau

d’une beauté mâle et forte et non de cette beauté efféminée

et bête de ces petits messieurs de la haute gomme qui nous

entourent, des débauchés, des boulevardiers... Ouf! dire

qu’il nous faudra choisir un mari là-dedans! Tu sais, ce

n’est pas un flatteur que ton cousin ténébreux.

— Au moins il n’est pas fade, répliqua sèchement Gilberte.

— Oh! non, il n’est pas fade, tu as raison. Et puis, tu

sais, ma chère, il a été évidemment frappé de ta beauté, mais

il ne l’a pas laissé voir.

— C’est toi, maintenant, qui es une petite flatteuse, dit

Gilberte en donnant un léger coup d’éventail sur la joue

satinée de la fillette.

— Et son indifférence sereine ne te blesse pas horriblement?

reprit celle-ci.

Gilberte redressa sa tête orgueilleuse.

— Nullement. Pourquoi en serait-il ainsi?

— Moi, cela me ferait grand mal. Je voudrais avoir son

estime, mais voilà, c’est impossible, je suis toute pétrie de

vanité et de caprices.

Gilberte ne l’écoutait plus, elle songeait:

"Cependant... sa froideur est ma condamnation, et...

autrefois... autrefois... je ne l’ai pas connu ainsi."

— Vois-tu, poursuivit la blondine en relevant son joli visage

(un véritable Greuze quand l’animation le colorait plus

vivement), vois-tu, moi je m’astreindrais bien volontiers à

aller tous les dimanches à la messe pourvu que ce fût au bras

de ce beau cavalier; et j’en connais bien d‘autres qui

feraient mieux encore.

— Mauvaise langue! répéta Gilberte en riant, va donc te

coucher; si tu tardes encore, demain matin, nulle puissance

humaine ne pourra te tirer du lit.

Les jeunes filles se séparèrent. Gilberte se déshabilla

lentement avec le secours de sa femme de chambre et se livra

à de profondes méditations tandis que celle-ci peignait et

nattait pour la nuit sa longue chevelure dorée, si épaisse

que les dents du peigne n’y mordaient qu’avec peine.

Puis elle se coucha sans qu’un mot de prières vînt à ses

lèvres, comme elle le faisait tous les soirs, et elle

s’endormit sans que les yeux bleus du séminariste vinssent la

visiter en songe.

Au même étage, dans une chambre spacieuse et riche, un

vieillard à la bouche railleuse dormait aussi, et il faut

croire que le sommeil du juste n’est pas le seul excellent,

car celui de Simiès le voltairien était plein de béatitude.

Une Pupille Genante · 第 17 / 33 题