Le lendemain, Gilberte apparut, ravissante dans un petit
costume dautomne, mais fort grave, et ce jour-là on ne
lentendit ni chanter ni rire.
A peine à déjeuner eut-elle un éclair de sa gaîté mordante
habituelle, en trempant sa lèvre rose dans le champagne
mousseux.
Simiès, avec son rire satanique et sans égard pour son
clérical de neveu, comme il appelait le jeune Daltier, se
remit à philosopher et à tourner en dérision toute divinité
et toute religion.
Il savait Albéric réfractaire à ses principes anti-chrétiens
et prenait plaisir à assombrir ce beau visage calme et noble.
Albéric le réfutait en quatre paroles, mais il ne laissait
pas la discussion monter à létat de dispute, trop courtois
et trop respectueux comme hôte et comme neveu du châtelain
des Marnes, pour manifester son dédain.
Mais, en regardant Gilberte, lenvie lui prenait de
lemporter dans ses bras pour lenlever à ce milieu funeste
où, goutte à goutte, on versait le poison dans son âme
innocente.
"Enfin, se disait-il, dans quelques jours elle sera à
labri. Jaugure bien de son séjour dans une famille
chrétienne, et ensuite... eh bien! ensuite, que Dieu la
garde!"
Gilberte avait obtenu de son oncle de choisir le toit des de
Carcanne pour le temps où elle se trouverait sans lui à
Paris, et elle avait fait part de son succès à son cousin.
Simiès annonça ses projets à ses amis, et naturellement on
nomma les de Carcanne.
Lathée goûtait peu leur compagnie pour lui-même, mais il
était bien aise de leur confier sa nièce, ce qui ne
lempêchait pas de déblatérer contre eux.
M. et Mme de Carcanne, dit-il de son ton âpre, sont
incontestablement de bonnes gens, agréables sous certains
rapports; sous dautres ils se montrent fort ridicules;
figurez-vous quils se gardent depuis quinze ans une fidélité
conjugale qui fait sourire; de notre temps, un mari et une
femme ont assez lun de lautre au bout de trois mois; ceux-
ci sont tels quau premier jour. Philémon et Baucis nétaient
rien auprès deux.
Mon oncle, dit gravement Gilberte, pourquoi vous moquez-
vous deux au moment où vous allez leur demander un service
quils ne vous refuseront pas, bien certainement?
Cette petite fille ose tout dire vraiment, grommela le
vieillard un peu vexé de lobservation de lenfant.
Aussi continua-t-il, comme par bravade:
M. de Carcanne est un utopiste qui élève ridiculement les
enfants dans la crainte du Seigneur; il en fait de petites
nonnes et des séminaristes en herbe.
Et Madame? demanda quelquun.
Madame? il la prête à tout le monde, elle est la femme de
tous, elle rend service à tous et lon sadresse à elle des
quatre coins de lunivers; elle est confite en dévotion et
na certainement jamais lancé un coup dil à son miroir ni
dit un oui pour un non. Or, une femme nest plus une femme si
elle nest coquette et rusée.
Je ne suis pas de votre avis, mon oncle, dit Albéric dune
voix très ferme, et je nestime une femme quautant quelle
est modeste et sincère.
Mon neveu, répondit mielleusement Simiès, vous êtes un
idéaliste, vous; ici nous naimons pas lidéal; nous
navons pas la même manière de voir, cest convenu. Ainsi
vous vivez comme ce bon M. de Carcanne, moi jadore le
plaisir et jen use; que voulez-vous? cest ma façon, à
moi, daller en paradis.
Mais jaime aussi le plaisir, mon oncle, riposta Albéric,
seulement jai horreur de la débauche! La religion que vous
me reprochez de pratiquer ne défend pas toutes les
distractions; elle est indulgente.
"Et il se croit heureux au milieu du perpétuel
étourdissement de sa vie! pensa le jeune homme en regardant
Simiès avec une pitié profonde. Combien est plus belle la
part que jai choisie! Pauvre Gilberte! que deviendra-t-
elle aux côtés de cet impie malgré sa noble nature? Oh!
malheur, malheur à qui enseigne à lenfant la science du mal
! que je plains mon oncle sil lentraîne quelque jour avec
lui dans la fange où il vit! Moi je suis impuissant, je ne
puis que prier pour eux."
Huit jours après, Gilberte, le cur un peu gros en se
séparant du vieillard qui la gâtait tant, entrait chez les de
Carcanne.
Les excellentes gens navaient pas accueilli avec beaucoup
dempressement la proposition de Simiès, mais leur compassion
et leur bonté prenant le dessus, ils y répondirent
affirmativement et reçurent à bras ouverts lorpheline,
petite brebis égarée quils nespéraient pas beaucoup voir
revenir à des sentiments chrétiens.
Mais ils ne se doutaient pas que lenfant était encore tout
imbue des sages conseils de son cousin Albéric, reparti pour
Marseille le lendemain de sa grande conversation avec la
fillette.
Gilbert avait bonne mémoire et bonne volonté; elle tenait
aussi à contenter M. et Mme de Carcanne qui la traitaient
comme leur propre fille.
Frappés de la profonde innocence de ses yeux, ils comprirent
que cette enfant, qui entendait de si singuliers propos dans
la maison de son oncle, était aussi candide au fond que leurs
petits anges aimés.
Pendant onze mois, Simiès reçut de sa nièce les lettres les
plus élogieuses sur les Carcanne: elle était chez eux,
aimée, gâtée, choyée, elle se portait bien et était sage.
"Sage? oui, à sa manière! ricanait lathée en lisant ces
épîtres; doit-elle leur en faire voir à ces pauvres Carcanne
qui ouvrent de grands yeux quand on leur parle opéra ou quon
prononce devant eux le mot amour! Ah! ah! ah! il me tarde
de retrouver mon beau lutin qui sennuie fameusement là-bas,
quoiquelle ne sen plaigne pas. Voyons, elle va avoir quinze
ans, il faudra que je songe à la présenter dans le monde,
parce que, ensuite, lâge viendra mempêcher de ly conduire;
je ne suis plus un jeune homme, que diable!"
Mais ce dont il ne se doutait pas, le malheureux, cest que
son beau lutin avait supplié ses amis de lui apprendre ses
prières, ce quils avaient fait avec bonheur.
Et à mesure que la fillette retrouvait les hymnes de son
enfance apprises jadis sur les genoux de sa mère, ses
souvenirs, trop longtemps étouffés, sortaient de leurs
sépulcres rouverts.
Avec lardeur dune néophyte, elle voulut assister à tous les
offices de léglise, donner aux pauvres tout lor de sa
petite bourse bien garnie par les soins de Simiès; enfin,
voyant Marie, la fille aînée de M. de Carcanne, se préparer à
sa première communion, elle obtint daccomplir elle aussi
cette grande action.
Cétait une belle occasion dont il fallait profiter; le curé
de Saint-Augustin, consulté et instruit de la position de
lenfant, ladmit aux catéchismes, et Gilberte y montra une
assiduité et une intelligence telles quelle passa un examen
brillant et fut invitée à suivre la retraite avec sa petite
amie.
Sa piété était un peu exaltée comme celle des convertis, en
général, mais elle était sincère, et, le grand jour arrivé,
Gilberte sagenouilla à la sainte table, souffrant un peu de
ny être suivie par aucun parent tandis que ses compagnes
étaient escortées des leurs, et la vision du passé lui revint
et la fit pleurer en songeant combien elle était seule sur la
terre.
Le lendemain elle fut confirmée, et, six semaines plus tard,
son oncle de retour en France lenlevait à ses amis en
remerciant ceux-ci des soins dévoués quils avaient prodigués
à lenfant.
Simiès ramena triomphalement sa nièce à lhôtel de la rue de
Lisbonne, rouvert pour les recevoir; Gilberte ne quitta
point les de Carcanne sans un véritable serrement de cur,
mais elle était heureuse de retrouver son oncle et
simaginait, pauvre illusionnée dans lenthousiasme de sa foi
renouvelée, quelle allait convertir le vieil athée à ses
idées chrétiennes.
Les de Carcanne eux-mêmes regrettèrent la jolie fillette qui
était reconnaissante de leurs bontés et qui ne leur avait
donné que de la satisfaction pendant plusieurs mois quelle
leur avait été confiée. Ils ne devaient plus la revoir
souvent, car, peu après, M. de Carcanne fut appelé en
Périgord par un héritage inattendu qui lui apportait un beau
domaine où il sinstalla presque définitivement avec toute sa
famille.
Pendant quelque temps les jeunes filles entretinrent une
correspondance assez assidue, puis, un beau jour, Simiès
détourna les lettres des petites de Carcanne et Gilberte,
voyant les siennes demeurer sans réponses, sen blessa et ne
donna plus signe de vie à ses amies.
X
Simiès éprouva du désappointement en retrouvant Gilberte
grave et posée.
Comme elle était la franchise même, elle ne voulut rien
cacher à son tuteur et lui raconta qu'elle était revenue à la
foi et qu'elle désirait continuer à accomplir ses devoirs
religieux.
Vous êtes mécontent, mon oncle, ajouta-t-elle en voyant le
pli de colère s'accuser sur le front du vieillard, et vous me
reprochez ce changement: ne l'imputez pas à mes amis, c'est
moi seule qui l'ai exigé, et ce que j'ai fait c'est moi qui
l'ai voulu; or vous savez que, quand je veux une chose, je
la veux bien, dit-elle câlinement pour apaiser Simiès quelle
devinait furieux.
Mais Simiès était habile; il ne manifesta sa rage quen
sécriant avec un haussement dépaule significatif:
Tu es une imbécile et les de Carcanne encore plus. Je te
croyais plus intelligente.
Peinée et blessée, Gilberte ne répliqua point.
En lui-même lathée se disait:
"Bah! tout beau, tout nouveau; je ne men inquiète guère;
lenfant devait inévitablement tomber dans la bigoterie de
ces gens-là; mais jai mon plan et je parie que dici
quelques mois jaurai retrouvé ma Gilberte dautrefois, mon
gentil démon!"
Il avait son plan, en effet, le misérable, et son plan était
infernal: il ne tourmenta point Gilberte, il ne lempêcha
point daller à la messe le dimanche ni de faire sa prière
soir et matin; il fermait les yeux avec une tactique habile,
se contentant de railler.
Il lui donna pour institutrice une Américaine absolument
dénuée de piété, qui avait pour unique qualité de parler fort
bien langlais; il lui mit entre les mains des livres quil
choisit progressivement mauvais et sceptiques; enfin soit à
Paris, soit aux Marnes, soit à Nice, soit à Biarritz, bref
dans tous les lieux où il la conduisit, il eut soin de la
lancer dans le monde de telle sorte que le tourbillon des
plaisirs entraîna et grisa la jeune fille si bien que sa vie
dissipée ne trouva plus de place pour la prière.
Un jour vint où Gilberte avait tout oublié: les souvenirs de
sa première communion, les recommandations des de Carcanne,
les conseils dAlbéric et lexistence de tous les Daltier du
monde.
Simiès avait donc bien réussi, et, avec son rire de démon il
se frottait les mains en murmurant:
Je savais bien que je ressusciterais lancienne Gilberte.
Mort et damnation! Si elle était restée ce quelle était il
y a deux ans, en sortant de chez ces idiots de Carcanne, je
ne laurais pas gardée; mais à présent il ny a plus rien à
craindre; cette cire molle gardera mon empreinte.
Il y avait une chose cependant que Simiès navait pu enlever
de lâme de Gilberte: son amour pour les pauvres vers
lesquels la portait sa générosité habituelle.
De même quelle ne pouvait voir un animal blessé sans le
soulager à linstant, de même elle ne pouvait voir un
malheureux souffrir sans y apporter du remède.
Elle, autrefois si hautaine, prenait à présent en pitié les
vagabonds exposés aux rudes caresses du vent ou aux morsures
du soleil; les gens du peuple, les travailleurs au front
mouillé toujours courbé vers un sol ingrat pour lui arracher
un morceau de pain noir, sans autres jouissances quun rayon
chaud en hiver et un peu dombre en été, sans fêtes, sans
plaisirs, sans musique, sans repos, souvent enfin sans
récompense.
Parfois, dans ses chevauchées aux Marnes, Gilberte, arrêtant
sa monture, causait avec eux de la moisson, de la vendange et
des espérances de lannée; il y avait souvent une éloquence
étonnante sur les vieilles lèvres flétries des paysans et des
paysannes, et une grande leçon dans leur résignation
héroïque.
Ce qui surprenait douloureusement la jeune fille, cétait de
voir son oncle, si imbu de principes égalitaires, refuser une
pièce de monnaie à laffamé, lui qui mettait deux francs dans
ses moins bons cigares.
Aussi se moquait-il de sa nièce quand il la voyait vider sa
bourse dans les mains du premier vagabond venu.
Ma mère aimait à me voir donner aux malheureux, elle me
lenseignait lorsque jétais petite, répondait Gilberte un
peu attristée de ses sarcasmes.
Ta mère était une femme desprit et de grande beauté, je ne
le conteste pas, mais elle manquait absolument de sens
pratique, répliquait Simiès de son ton railleur.
Mais Gilberte nen continuait pas moins à secourir les
misérables, autant quelle pouvait en trouver le temps dans
son existence affairée de mondaine.
Vois-tu, lui disait encore son excellent oncle, pourquoi se
dépouiller pour autrui? ce quon donne, on ne la plus, donc
autant le garder. En ce monde, il faut le plus possible tirer
la couverture à soi, comme on dit. Il serait excessif
daffirmer, je le veux bien, que toutes les femmes pieuses
adonnées aux bonnes oeuvres soient niaises, mais combien les
autres sont plus amusantes!
En général pourtant, mon oncle, ripostait Gilberte vexée
pour son sexe, en général les femmes frivoles et égoïstes ne
sont pas douées dintelligence transcendante.
Bah! jestime quune femme nest spirituelle et
intelligente quautant quelle samuse et amuse les autres.
Cependant... regardez Mme Hermès.
Tu me cites là une exception. Que diras-tu de son mari,
grands dieux, alors? Ce pauvre Hermès, un vrai poupard!
Il est très bon, rétorqua Gilberte; lhabit ne fait pas le
moine, ni lair la chanson.
Toi dabord, Gilberte, tu as lesprit de contradiction
jusquau bout des ongles; allons, viens me chanter quelque
chose et ne garde pas rancune pour ses taquineries à ton
vieux scélérat doncle qui tadore.
Là-dessus Gilberte se mettait au piano et, ayant perdu chez
les de Carcanne le goût des couplets dopérette lestes ou
égrillards, elle entonnait une rêveuse ballade quelle disait
avec beaucoup dexpression.
Trop dâme! oh! trop dâme! sécriait Simiès en simulant
un frisson. Très joli peut-être, mais trop triste. Brrr! Tu
me ferais pleurer pour la première fois de ma vie.
Alors la jeune fille prenait en soupirant la partition de la
Mascotte ou de Giroflé-Girofla.
Cest ainsi quelle recouvra lhabitude de chanter ce que ne
chante pas une femme qui se respecte.
Cest ainsi que séteignirent peu à peu toutes les bonnes
pensées, toutes les pieuses résolutions de Gilberte Mauduit.
Quétait-elle devenue, cette étincelle divine tombée du ciel
dans lâme de cette enfant au jour de sa première communion?
Le souffle empoisonné de lathéisme allait-il flétrir tout à
fait cette innocence ou bien ceux qui veillaient sur elle de
là-haut allaient-ils len préserver?
A dix-huit ans, Gilberte Mauduit était une ravissante
créature, blanche comme la neige avec de magnifiques cheveux
couleur vieil or et une regard de velours; à léclat
magique, au sourire enchanteur, à la taille svelte et souple.
Simiès en était plus fier que jamais.
A son retour dAmérique, il avait été frappé de son
changement, car il avait laissé une fillette encore maigre et
pâlotte; et il retrouvait une adorable jeune fille, presque
une femme.
Rien de plus délicieux, en effet, de plus séduisant que ce
visage rêveur ou mutin, selon limpression qui lanimait.
Aussi, partout où la conduisait son oncle, recevait-elle un
tribut dadmiration à laquelle, habituée de trop bonne heure,
elle ne prêtait plus attention; à Aix-les-Bains, à Bade en
été; à Nice en hiver; à Biarritz où elle passait le mois le
plus chaud de lété et où, au moment où la foule élégante se
donne rendez-vous à la plage, on la regardait nager; blanche
dans leau bleue ou verte, comme si elle fût de marbre.
Elle avait cependant des jours de mélancolie, de lassitude
intense, comme si un ange miséricordieux fût venu toucher son
front dune pensée plus haute au milieu du tourbillon mondain
dans lequel ségrenaient ses années de jeunesse.
Aux bains de mer, Gilberte contracta, un été, une de ces
liaisons éphémères, mais assez intimes pour laisser un
souvenir au cur: elle sétait attachée à une famille
espagnole dont les jeunes filles, Mercédès, Sixta, Callista,
toutes gentilles et aimantes, menaient à la fois joyeuse
existence et pieuses pratiques de religion; un matin elles
entraînèrent Gilberte avec elles à léglise: on y célébrait
un service funèbre pour un de leurs parents mort peu
auparavant.
Gilberte navait jamais assisté à semblable cérémonie depuis
quelle avait perdu sa mère, et à ce moment-là elle était si
jeune et elle pleurait tant quelle nen avait gardé aucune
mémoire. Cette fois-ci elle fut étonnée et profondément
impressionnée de la beauté de cette fête triste. Au retour,
comme son oncle lui proposait gaiement une partie folle à San
Sebastian, elle lui dit pour toute réponse, le regard perdu
dans le vague:
Mon oncle, lorsque je mourrai, je veux que lon menterre
chrétiennement et je veux quon chante le Dies irae à ...
Est-ce que tu deviens folle? sécria Simiès en se
retournant brusquement.
Le lendemain, il emmenait Gilberte à Arcachon, avec une
troupe folle de Parisiens rencontrés à Bayonne.
Mais, souvent, une vision plus grave passa devant les yeux de
la jeune fille dans ses heures solitaires, heures bien rares,
il est vrai, et, tandis que le chant du Dies irae et la douce
plainte du Pie Jesu revenait à son oreille, elle murmurait:
Je ne veux pas, si je meurs, que lon menterre civilement,
je veux que ce soit comme pour ma mère.
Mais le lendemain un plaisir nouveau venait soffrir à elle,
et dans son esprit mobile la romance amoureuse dun opéra en
vogue remplaçait le Pie Jesu.