Entre sa treizième et sa dix-septième année trois incidents,
malheureusement trop rapides, amenèrent une diversion
salutaire dans la vie dissipée de Gilberte Mauduit.
Mais ils seffacèrent trop vite de sa mémoire et, grâce à la
funeste influence de Simiès, ne lui laissèrent aucun souvenir
bienfaisant.
Le premier eut lieu aux Marnes, un automne, où, sur la
demande de Gilberte, on prolongeait un peu la villégiature
cette année-là.
Un matin, M. Simiès reçut lannonce de larrivée dun nouvel
hôte; un de ses petits-neveux quil connaissait peu et qui
venait parler avec lui daffaires importantes.
Le jeune homme suivait de près le télégramme, et le châtelain
des Marnes neut que le temps denvoyer une auto à la gare.
Gilberte était absente depuis le matin, ayant voulu faire une
longue chevauchée avec Thomas, le vieux piqueur.
Simiès navait jamais professé de sympathie bien vive à
légard des Daltier, ses parents éloignés; cependant
Albéric, le fils aîné, celui qui allait arriver, était le
bienvenu ce jour-là aux Marnes dont les hôtes se faisaient
rares; cétait une nouveauté, une distraction.
Dès son entrée au château et après avoir remis un peu dordre
à ses vêtements dans la chambre qui lui avait été préparée,
le jeune homme entretint son oncle des graves questions qui
avaient motivé son voyage; la conversation dura jusquà ce
que le premier coup du déjeuner réunît au salon tous les
convives des Marnes.
Au second appel, Gilberte navait pas encore paru.
Bah! dit Simiès en riant, il est dans les habitudes de ce
petit despote de ne jamais se soucier de lexactitude, mais
aujourdhui nous ne lattendrons pas, car Albéric arrive de
voyage et doit avoir besoin de réparer ses forces.
Et, malgré les protestations de son neveu, il entraîna la
petite société à la salle à manger.
Ils en étaient aux huîtres lorsque, par la porte-fenêtre
ouverte pour laisser pénétrer à la fois lair pur et le
soleil, une grande ombre sallongea sur le sol tandis quun
rire frais se faisait entendre.
Tous levèrent la tête et demeurèrent stupéfaits; Simiès,
lui, sourit sans perdre un coup de dent.
Cétait tout simplement Bayadère, la jolie jument alezane de
Mlle Gilberte Mauduit, montée par lespiègle fillette qui
faisait ainsi sa rentrée au logis; la cravache dans sa
petite main gantée, la gaîté aux lèvres et aux yeux, le
chapeau à plume coquettement posé de côté sur ses cheveux
dor en révolte, lenfant était ravissante.
Elle va se tuer! sécria quelquun voyant glisser sur le
parquet ciré les quatre fers de lanimal.
Me tuer? pas de danger, répliqua Gilberte. Bayadère a
lhabitude de ces équipées-là. Je laccoutume à marcher
partout et sur tout.
Puis elle rougit en apercevant fixé sur elle le regard de
deux yeux bleus sévères au fond desquels luisait comme un
sourire.
Albéric Daltier sétait levé pour saluer larrivante, et,
jetant sa serviette, il offrit le secours de sa main à la
gentille amazone.
Mais, avant quil eût accompli ce mouvement, dun bond leste
et gracieux elle avait glissé le long de la selle jusqu'à
terre.
Mon oncle, dit-elle un peu confuse à M. Simiès, il fallait
me prévenir que vous aviez un nouvel invité et jaurais fait
une entrée plus correcte.
Bah! cela na pas dimportance, fit Simiès en buvant son
madère; Albéric est ton cousin, au dixième degré je crois,
il est vrai, mais tu ne baisseras pas dans son estime parce
que tu nous a présenté Bayadère en te présentant toi-même,
nest-ce pas, Albéric?
Le jeune Daltier répondit quelques mots gracieux avec une
nuance de fine raillerie.
Gilberte porta à ses lèvres un petit sifflet dargent dont
elle tira un son prolongé; bientôt parut un groom; il
emmena Bayadère qui commençait à donner des signes
dimpatience et qui allongeait sa tête joyeuse vers la
corbeille de pain.
Va vite thabiller ou bien il ne restera plus dhuîtres
pour toi, dit M. Simiès à sa nièce.
Lorsque Gilberte reparut, elle avait changé sa robe de cheval
contre un ravissant costume bleu et blanc et elle déclara
avoir une faim de loup.
Puis avec son aplomb imperturbable elle se mit à causer tout
en mangeant, et Albéric qui la voyait pour la première fois
nen revenait pas du sang-froid de cette fillette qui, à
peine sortie de lenfance, jugeait tout, parlait de tout,
donnait son avis sur tout.
On citait un chanteur célèbre.
Il se fait vieux, disait-elle, il chante toujours avec une
méthode adorable, mais il perd la voix.
Puis une autre:
Oh! celle-ci, elle est coulée, sauf pour lAmérique et la
Russie peut-être.
Simiès poussa le coude de son voisin:
Elle est étourdissante, nest-ce pas?
Etourdissante, riposta le parasite de gauche qui, venu pour
parler politique et chauffer son élection, enrageait de voir
cette petite fille tenir le dé de la conversation.
Un des invités, un tout jeune homme qui, depuis quelques
mois, allait de château en château dans lespoir de cueillir
une dot et une femme avec, parla des espérances quil avait
dobtenir la main dune jeune fille très riche et très bien
élevée, mais bossue.
Oh! fit lenfant terrible, à votre place, Monsieur Ernest,
je népouserais pas.
Pourquoi cela, Mademoiselle?
Parce que Uranie Cicelay a beaucoup desprit, beaucoup trop
; elle vous roulerait à plate couture, et malgré la grosse
fortune quelle vous apporterait, vous ne seriez pas heureux.
Mon Dieu, Mademoiselle, répondit doucement le jeune homme
qui riait jaune, il y a si peu de caractères qui sympathisent !
si la femme a des goûts casaniers, le mari a tant de moyens
de tuer le temps: les amis, le cercle...
Le cercle, ah! ah! ah! oui, il a bon dos le cercle, pour
vous autres hommes!
Elle a de lesprit jusquau bout des ongles, sécria Simiès
en enveloppant sa pupille dun regard dadoration.
"Et du fiel jusquau bout de la langue, pensa le chasseur de
dots, exaspéré. Quelle petite peste! Si lon ne mangeait si
bien chez son oncle, on fuirait cette maison."
Quant à Albéric Daltier, il considérait avec une stupeur
quil ne se donnait pas la peine de dissimuler la fillette
fantasque et mordante dont tous applaudissaient servilement
les réflexions originales.
On apporta le courrier au dessert et Gilberte sen empara
avant son oncle et ouvrit une lettre imprimée sur papier
glacé chiffré de gris. Elle lut tout haut:
"Monsieur et Madame Querréal ont lhonneur de vous faire
part du mariage de leur fille Berthe avec Monsieur Alfred
Nancé, etc."
Eh bien! ça, cest stupide! sécria Gilberte en froissant
le papier dans sa main.
Stupide? pourquoi?
Parce que cest unir misère et pauvreté; les Querréal
nont rien ou à peu près, et Alfred Nancé vit de sa petite
place au ministère; avant peu ils seront sur la paille.
Comme les Marsille, ajouta Simiès de sa voix affilée comme
une lame.
Gilberte sapprêtait à lancer une seconde épigramme
lorsquelle rougit de nouveau en voyant fixés sur elle les
yeux dacier de son cousin, pleins dun indicible dédain.
Ma cousine, fit celui-ci, de sa belle voix mâle et
harmonieuse, êtes-vous déjà tellement de notre siècle brutal
que vous estimiez dans un mariage lor avant la vertu et
laffection?
Mon oncle dit, répondit lenfant avec moins dassurance
toutefois, mon oncle dit que la pauvreté ou tout au moins les
privations et la gêne engendrent beaucoup de désunions.
Pour les cupides et les frivoles peut-être, non pour ceux
qui ont lâme assez élevée pour sappuyer lun sur lautre
dans les moments pénibles et trouver dans leur tendresse
mutuelle plus de satisfactions que dans le bien-être ou le
plaisir.
Gilberte comprit la leçon et, pour la première fois de sa
courte existence, la honte la prit en sentant la justesse et
lironie voilée de ces paroles.
Ta ta ta, cest très beau de parler damour et deau
fraîche quand on a vingt ans et le gousset bien garni; mais
la vie est longue, on sen lasse vite, dit Simiès qui pelait
un fruit superbe au bout de sa fourchette.
"Oui, quand on ne sappuie pas sur Dieu", pensa Albéric.
La conversation prit un autre tour, sans que la verve de
Gilberte sarrêtât une minute; il semblait quelle voulût
braver ce cousin dont elle devinait le blâme.
Ladorable enfant, sans le savoir et sans le vouloir
certainement, abîmait le prochain impitoyablement. Sa bouche
rose blessait avec une cruauté inouïe; elle parodiait ceux
qui lui déplaisaient et, du haut de son orgueil serein,
jetait sa mordante épigramme sans se soucier du mal quelle
pouvait faire, sans se soucier même des compliments que lui
attirait son esprit.
Et cétaient peut-être justement ceux qui la flattaient le
plus quelle flagellait le plus rudement, inconsciente
cependant de la dégradation de ces amis de son oncle qui
avaient été en cela ses premiers maîtres.
Dune famille où lamour du prochain était en honneur presque
à légal de lamour de Dieu, Albéric Daltier se sentait
rempli dune compassion infinie pour cette mignonne cousine
qui ignorait absolument la vertu de charité.
"Si méchante et si jolie! se disait-il. Et peut-elle être
autrement entre les mains de ce démon de Simiès?"
Certes lenfant demeurait la candeur même, bien quelle
entendît des choses quelle naurait pas dû savoir; on
devinait que le fond de son innocence nétait pas altéré.
Elle avait un charme à elle, une riche et brillante nature,
trop brillante peut-être; qui pouvait dire si, plus tard,
bientôt, Simiès nallait pas ternir cette divine candeur?
"Oh! pensait encore Albéric on devrait enlever les enfants
à ces tuteurs-là, hommes sans foi ni principes; on devrait
couper la langue à ceux qui se permettent de prononcer de
tels discours devant de jeunes oreilles, de même quon
devrait couper la main de ceux qui écrivent le mal."
A la fin du repas que lépicurien Simiès aimait à faire
traîner en longueur, Gilberte devint pensive; elle jetait de
temps à autre un coup dil du côté de son grand cousin, se
demandant pourquoi il la regardait avec des yeux si sévères
et quel était celui-ci qui, seul, ne lui avait pas fait de
compliments et navait pas conté de ces anecdotes qui font
rire.
Sa belle et mâle figure rayonnait au milieu des visages
cyniques qui lentouraient; on le sentait au-dessus, bien
au-dessus de ces vieillards blasés.
Lorsquon passa au salon et que Gilberte, déjà maîtresse de
maison, eut versé le café dans les tasses, prise dun caprice
subit, elle tendit la main à son oncle qui offrait des
cigarettes et des cigares aux invités.
Une pour moi, mon oncle.
Fumer, vous? vous vous ferez mal, petit démon.
Non, mon oncle. Donnez.
Simiès obéit en riant et Gilberte, triomphante, tira quelques
bouffées dun tabac turc assez fort.
Nest-elle pas adorable? glissa Simiès à loreille de son
neveu.
Albéric ne répondit pas et demeura grave.
Ce nétait pas ainsi quelles étaient élevées, les mignonnes
jumelles, ses soeurs chéries, quil avait laissées dans la
petite maison de Marseille, mais aussi elles étaient
conservées sous lil jaloux de la plus sage et de la plus
tendre des mères.
Tandis que Gilberte, la pauvre orpheline, grand Dieu! en
quelles mains était-elle tombée?
Lenfant, cependant, commençait à se trouver mal à laise de
son puéril amusement; déjà animée par la longueur du repas
et le peu de vin fin quelle avait bu, elle sentit la tête
lui tourner et ses jambes vaciller; elle quitta le salon au
moment où les messieurs entamaient une discussion politique
dont nos ministres faisaient les frais.
Albéric seul remarqua la pâleur de la fillette, et, laissant
ses compagnons agiter la question du budget, il gagna la
terrasse où linvitaient à la promenade le soleil encore
chaud et la brise encore tiède.
Il y trouva Gilberte assise mélancoliquement sur un banc de
bambou, toute blanche et toute languissante.
Il senquit de ses nouvelles avec intérêt, sans faire dautre
allusion à la gaminerie quelle avait commise, et lui demanda
la permission de prendre place à côté delle, ce quelle
daigna lui accorder.
Elle se sentait un peu confuse au fond, mais il nétait pas
dans sa nature de demeurer longtemps honteuse, et, laplomb
lui revenant avec les forces, elle questionna à son tour son
grand cousin. Doù venait-il? Comment lui était-il parent?
Comment ne lavait-on jamais vu avant ce jour? Avait-il des
soeurs et des frères?
Et, sur sa réponse affirmative:
Ah! vous êtes heureux, vous! soupira lenfant avec un
accent de regret qui toucha le jeune homme.
Il vit alors que ce petit cur égoïste avait une peine, et,
adroitement, il fit causer Gilberte sur la vie quelle menait
chez son oncle.
Ravi de voir aussi attentif ce beau dédaigneux, Gilberte lui
dépeignit avec enthousiasme son existence riante et dorée,
ses plaisirs actuels et ceux qui lattendaient dans lavenir.
Il la laissa parler dans linterrompre, puis quand elle eut
fini:
Ainsi, dit-il, dans ces journées, longues pourtant, il ny
a pas de place pour une heure de sérieux, de travail, de
devoir?
Mon oncle éloigne de moi tout ce qui mennuie.
Parce quil vous gâte trop, hélas! sans songer à ce que la
vie peut vous réserver plus tard.
Ma vie? oh! elle sera brillante aussi plus tard. Je ferai
un beau mariage.
Quoi! vous y songez déjà?
Oh! non, seulement je sais que je nai rien à craindre de
lavenir.
Quen savez-vous? Pouvons-nous jamais nous vanter dune
chose pareille? Lavenir ne nous appartient pas, il est à
Dieu.
Gilberte eut un petit rire sardonique.
Vous croyez en Dieu, vous?
De toute mon âme. Et vous, se peut-il que vous ayez tout à
fait oublié?...
Oublié quoi?
Albéric la regarda un instant en silence, puis il continua:
Votre mère était croyante, Gilberte, votre père était un
bon chrétien. Votre oncle Simiès, tout dévoué quil vous est,
hélas! est un athée; mais vous enfin, vous, ne devriez-vous
pas encore savoir prier?
Mon oncle affirme que de nos jours on na plus besoin des
principes austères dautrefois; il dit quà présent la
religion est démonétisée, je ne veux pas être ridicule.
La religion ne sera jamais démonétisée, Gilberte, et ceux
qui prient ne seront jamais ridicules. Oh! mon enfant, nier
Dieu, mais cest nier la lumière.
La religion est ennuyeuse, fit Gilberte avec une petite
moue.
Ennuyeuse? ah! certainement elle nous défend labus du
plaisir et astreint notre nature à certaines gênes, voilà ce
qui contrarie messieurs les libres penseurs; mais aussi
combien elle est consolante! On voit bien que vous ne la
connaissez pas, la vie.
Je ne la connais pas?
Vous ne lavez vue que de son côté rose et séduisant, ma
pauvre petite enfant.
Pas si petite, ni si enfant, riposta Gilberte un peu piquée
en redressant sa taille menue.
Vous navez jamais pleuré, poursuivit Albéric sans
sémouvoir de cette protestation.
Si, jai pleuré.
Quand cela? Il y a longtemps sans doute?
Aux premiers jours de mon entrée chez mon oncle, quand je me
suis trouvée si seule à Paris, sans papa ni maman, et que
personne ne maimait.
Gilberte prononça ces mots dune voix sombre en jouant
nerveusement avec une brassée de fleurs dont elle avait empli
son petit tablier.
Eh bien! il y a peu dannées de cela; avez-vous donc le
cur si léger que vos plaisirs successifs en aient enlevé
tout le souvenir du passé?
Lenfant ne répondit pas, mais elle laissa tomber ses fleurs.
De quel droit me dites-vous cela? fit-elle enfin, un peu
farouche.
Parce que jai pitié de vous.
Pitié?...
Elle eut un petit rire orgueilleux.
Pitié, quand tout le monde me porte envie?
Tout le monde? souligna Albéric. Oh! que vous vous faites
illusion! Jestime que bien des malheureux, moins favorisés
que vous sous le rapport des biens matériels, néchangeraient
pas volontiers leur sort contre le vôtre.
Gilberte pensa soudain au petit garçon de Paris auquel elle
avait donné des gâteaux et qui, malgré sa pauvreté,
paraissait heureux de sa destinée.
Il y a des gens contents de peu, murmura-t-elle.
Ce sont ceux qui espèrent en lautre vie.
Il reprit après une pause:
Je suis sûr que vous ne vous doutez pas des misères qui
couvrent le monde, que vous navez pas une idée de la
véritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la
main et étale ses plaies, mais de celle qui vit dans les
greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement.
Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous navez
jamais reposé vos yeux, même ici à la campagne où tout est
pour vous nouveau plaisir, sur ces intérieurs misérables,
vrais taudis où les bébés grouillent demi-nus dans la
poussière, se disputant la soupe et les croûtes de pain dur
quon leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas quil
y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y
amusez, chaque nuit, des désespérés qui marchent à leau
noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne
savez pas quil y a de pauvres mortes abandonnées dans la
nuit faute dun bras ami pour leur porter secours.
Gilberte lécoutait toute pâle et frissonnante..
Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites là?
Hélas! oui, trop vrai.
Alors, fit-elle toute révoltée, sil y a un Dieu comme vous
lassurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux
uns, de plomb aux autres? Cest injuste.
Non, ce nest pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au
centuple dans léternité à ceux qui auront souffert ici-bas.
Cest cette pensée qui les soutient, dailleurs, car avec les
principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux
qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant
que je pleure, tu manges pendant que je jeûne, tu dors
pendant que je travaille, ce nest pas juste; partageons tes
joies; jy ai droit autant que toi."
"Cest pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit
aider celui qui ne la pas, sil ne veut que léternité lui
soit lourde."
Et moi alors? moi qui nai jamais pensé à cela? murmura
Gilberte très troublée.
On ne vous en disait rien, donc vous péchiez par ignorance;
dautres enfants que vous sont dans le même cas, hélas!
Mais désormais vous saurez; vous vous rappellerez mes
paroles toutes les fois que vous jouirez: à la table
luxueuse de votre oncle où vous gaspillez souvent la
nourriture si précieuse à laffamé; dans ces restaurants
élégants où vous aimez à voir les places assiégées par les
heureux vivants, où le champagne coule sur le parquet sablé,
où en un seul repas vous dépensez ce qui nourrirait une
famille pauvre pendant un mois.
Oh! cest vrai, murmura lenfant que ces paroles
atteignaient en plein cur; et ce nest pas seulement cela,
mais au jour de lan on me donne des jouets, des boîtes de
bonbons dun prix fou; je regarde à peine les uns et je
naime plus les autres.
Et puis, continua Albéric, quand vous ferez une moisson de
ces fleurs coûteuses que vous piétinez ensuite, dans ces
serres que je vois dici et qui sont réputées magnifiques,
vous penserez que, lorsque en hiver on brûle le bois sans
compter, pour y entretenir une chaleur égale, des milliers de
vieillards grelottent devant un foyer vide. Lorsque vous
danserez joyeuse et fière de votre toilette, dans ces salons
embaumés où sont semées à profusion les lumières et les
plantes rares, vous vous direz que, en bas, peut-être sous la
porte cochère de votre maison, pleure de faim et de froid un
petit enfant quon a battu parce quil est rentré au logis
les mains vides.
Mais alors, sécria Gilberte, pourquoi ny a-t-il pas une
loi pour que tous soient égaux; pour que les uns naient pas
tout largent et les autres rien?
Ma mignonne, la fortune du plus riche partagée entre tous
ne donnerait pas même vingt sous à chacun. Cest, je vous le
répète, à celui que le sort a favorisé, à égaliser la balance;
à ne se considérer que comme un dispensataire des biens que
Dieu lui a confiés. Voilà pourquoi il ne faut pas traverser
la vie en samusant uniquement sans jamais réfléchir ni
songer aux autres.
Gilberte écoutait son cousin dans cette attitude de langueur
pensive qui la rendait si séduisante.
Soudain ils entendirent un bruit de voix et de pas qui se
rapprochaient deux en même temps que lodeur des cigares
trahissait la présence dimportuns.
Voici mon oncle et des invités, dit Gilberte en fronçant
ses fins sourcils, allons-nous-en, voulez-vous. Parlez-moi
encore, dites, parlez-moi encore, ajouta-t-elle, adorablement
câline en penchant sa jolie tête vers Albéric. Voyez, ils
vont du côté des serres; nous, allons à lopposé, vers le
bois.
Il obéit et se leva.
Etes-vous assez remise pour marcher un peu? lui demanda-t-
il.
Oui, répondit lenfant rougissante, je suis tout à fait
bien.
Trop petite encore pour atteindre son bras, car Albéric était
de haute taille, elle glissa sa main mignonne dans la sienne.
"Comme elle serait bonne et aimable si lon ne sempressait
de détruire toutes ses qualités en germe!" pensait le jeune
homme en regardant la petite tête blonde queffleurait un
rayon de soleil dautomne.
Ils reprirent leur grave causerie tout en suivant lentement
les allées au feuillage rougeâtre.
Je métonne que vous mécoutiez si bien, dit tout à coup
Albéric en pressant la petite main serrée dans la sienne;
moi qui ne vous fais pas de compliments et qui vous dit la
vérité... un peu rude, un peu amère.
Cest vrai, répondit naïvement Gilberte.
Je ne fais jamais de compliments à ceux que jestime.
Alors vous mestimez donc? dit-elle, toute joyeuse.
Vous entendez mes reproches et mes conseils sans murmurer
ni protester; cest donc que vous sentez le bien et que vous
avez le cur et le sens droits.
Si vous étiez toujours ici, murmura-t-elle, je crois que je
deviendrais meilleure.
Elle réfléchit une minute.
Cependant, ajouta-t-elle avec son adorable sincérité, cest
très agréable davoir la bride sur le cou; cest très
agréable que mon oncle soit, comme on dit, lesclave de mes
caprices; seulement...
Seulement?...
Eh bien! il me gâte trop, et cela me nuit. Il ne me donne
pas non plus le bon exemple et... et quelquefois même il me
fait honte.
Comment cela, Gilberte?
Ainsi tenez: un jour il est venu des dames quêter pour les
infirmes; si vous saviez ce quil leur a répondu en leur
refusant une aumône!
Qua-t-il répondu, Gilberte?
Eh bien! il a dit: "Jai pour principe de ne jamais
donner. Notre société est vraiment bien en retard; on
devrait défendre laccès de la rue aux misérables qui
blessent la vue en étalant leur misère."
Quont répliqué les dames quêteuses?
Elles ont répliqué: "Mon Dieu, Monsieur, cest justement
pour cela quil faut leur ouvrir des asiles où ils ne
blesseront plus les regards des personnes trop sensibles."
Là-dessus elles sont parties, et moi, je leur ai couru après
dans lescalier pour leur donner dix francs qui me restaient
de mon mois, car je le dépense toujours très promptement, mon
mois.
Ah! fit simplement Albéric en pressant davantage la petite
main de sa compagne.
Et puis, je naime pas non plus quand mon oncle semballe
en parlant politique. Ainsi il conseille beaucoup une
nouvelle guerre; pas difficile, il a passé lâge où lon est
enrôlé sous les armes, et il dit que pendant la dernière
campagne, étant célibataire et soldat par conséquent, il
sest beaucoup amusé; il avait de largent et des
protections... Moi je trouve que cest très mal davoir joui
quand les autres souffraient.
Et ce républicain forcené prétend aimer sa patrie! ne put
sempêcher de sécrier Albéric.
Tous ceux qui viennent à la maison ont à la bouche de
grands mots de liberté, de fraternité et dégalité, mais ils
pensent tous à eux dabord, à commencer par cet affreux M.
Bourgue que je déteste et qui, voulant se faire nommer
député, harangue sottement les populations et les flatte par
devant pour sen moquer ensuite par derrière. Tenez, comme
cela.
Et, ses instincts railleurs reprenant le dessus, Gilberte
monta sur un banc et contrefit lorateur, ce qui amena un
sourire sur les lèvres dAlbéric.
Puis ils sassirent tous les deux; ils nétaient las ni lun
ni lautre de leur sérieux entretien.
Comme vous seriez bonne si..., soupira Albéric en
contemplant lexquise tête blonde qui se levait vers lui.
Si jétais élevée autrement, nest-ce pas? Comment être
sage aussi, poursuivit lenfant avec une moue expressive,
comment être sage quand on est si petite et quon ne dit
jamais plus de prières? Mais tenez, à présent au moins il y
aura une chose que je pourrai faire: donner tout largent de
ma semaine aux pauvres et aussi les gâteaux de mon dessert,
nest-ce pas?
Le pourrez-vous seulement?
Puisque je fais mes quatre volontés.
Albéric ne répondit pas: il se disait que le misérable
Simiès pourrait bien ici exercer son autorité, lui qui nen
faisait pas usage quand il le fallait.
Savez-vous, reprit-il en caressant les cheveux soyeux de la
petite fille, savez-vous que votre oncle ma chargé de vous
annoncer quelque chose.
Quoi? fit-elle, ouvrant tout grands ses yeux foncés.
Pourquoi mon oncle ne me lapprend-il pas lui-même?
Il le redoute; cette nouvelle va vous peiner.
Quest-ce donc? fit Gilberte anxieuse.
Eh bien! votre oncle va se séparer de vous pendant
quelques mois.
Pourquoi cela?
Il faut quil parte pour un long voyage.
Où?
A New-York, où il a des placements importants; selon quil
reste ou quil y aille, ses capitaux seront perdus ou
triplés.
Alors, quil parte, murmura Gilberte songeuse; mais que ne
memmène-t-il avec lui?
Cest un voyage trop fatigant pour une fillette de votre
âge, Gilberte, et que feriez-vous là-bas pendant quil serait
tout aux affaires? Dailleurs ne craignez pas, il ne sera
pas seul: mon frère aîné, qui a en Amérique les mêmes
intérêts, doit laccompagner.
Ah! Mais moi, que deviendrai-je pendant ce temps? Mon
oncle ne veut jamais que je reste toute seule avec Fräulen
qui est nulle et qui na aucun empire sur les domestiques.
M. Simiès désire que vous ne quittiez point Paris. Mais
voilà, la pension vous effraie.
Pour ça oui; quon ne men parle pas. Je nen veux à aucun
prix.
Alors, il ny a dautre moyen que de vous confier à des
amis.
Lesquels? je ne vois pas...
Jai cru que vous en aviez beaucoup.
Oh! de simples connaissances, oui; mais de véritables
amis... cest autre chose.
Votre oncle a parlé, je crois, dune famille Lémo.
Bien trouvé! Mme Lémo me déteste parce que je suis plus
jolie que sa fille qui louche et qui a le nez trop court. Mme
Lémo est une coquette et Olympe une pimbêche.
Gilberte!
Est-ce que je fais quelque chose de mal? Jai lhabitude
de dire ce que je pense. Je vous jure que cest vrai.
Elle prit une petite mine sérieuse.
Tenez, je suis sûre que vous mapprouveriez si je demandais
à aller chez les de Carcanne.
Je ne les connais pas.
Je sais bien, mais ce sont des cléricaux; ils ont même une
piété peu ordinaire.
Ce serait le cas de vous retremper lâme dans un milieu
plus chrétien, Gilberte. Mais votre oncle ne doit pas avoir
ces gens-là en haute estime.
Ca cest sûr; seulement il me laissera aller chez eux,
dabord parce quils sont affables et me recevront avec
plaisir, puis parce que jy rencontrerai des enfants de mon
âge.
Alors tout est pour le mieux. Ce voyage doit sarranger
dans le plus bref délai.
Labsence de mon oncle va durer combien de temps?
Un an au plus.
Cest affreux. Douze mois sans rentrer chez nous!...
Pas si affreux que vous le croyez. A votre âge le temps
passe si rapidement! Promettez-moi donc de demander à votre
oncle de choisir les de Carcanne pour vous garder pendant
cette année; vous ne sauriez croire combien cela vous sera
salutaire.
Je vous le promets; au fond, je préfère ceux-ci à nos
autres amis.
Eh! eh! eh! voyez donc Gilberte qui se fait raconter des
histoires par son grand cousin! sécria Simiès en
apparaissant tout à coup avec ses compagnons de promenade.
Elles ne doivent pas être bien gaies, ces histoires,
mignonne, car tu es sérieuse comme un cierge.
Gilberte bondit de son siège et courut caresser son chien
favori qui arrivait en flairant sa trace.
Simiès se glissa vers son neveu:
Eh bien! lui dit-il tout bas, comment a-t-elle pris la
chose?
Un peu tristement, mais avec soumission.
Sans trop trépigner?
Point du tout. Cette séparation lui coûte, mais elle
laccepte, puisquelle est nécessaire.
Je ne la reconnais plus. Il faut, pour lui faire avaler
cette pilule, que vous la lui ayez enveloppée de confitures.
Nullement.
Et que pense-t-elle des arrangements à prendre à son égard?
Cela, elle vous le dira elle-même, mon oncle; je la crois,
au fond, très raisonnable.
Hum! hum! jeune homme, vous vous faites illusion, car
cest le diable en jupons, mais avouez quelle est
étourdissante, adorable.
Charmante, en effet, quand elle le veut bien.
Simiès rejoignit ses autres invités, et Gilberte, après avoir
recouvré pour quelques minutes sa pétulance habituelle,
redevint grave et garda ses lèvres muettes. Simiès, qui
aimait les phrases creuses et ronflantes, buvait avec délices
le nectar de la flatterie que lui versait mielleusement un
parasite assidu aux Marnes, un de ceux que sa nièce ne
pouvait souffrir.
Quant à Albéric, silencieux comme sa petite complice, il
suivait des yeux cette jolie créature qui marchait un peu
plus loin, légère comme un faon et en laquelle il venait de
découvrir une noble nature, ce qui était pour lui une
véritable surprise.
De son côté, Gilberte se disait:
"Comme il est peu comme les autres, mon grand cousin Albéric!
Comme il dit simplement ce quil pense et comme cela lui
donne du charme. Combien il est au-dessus de ce Fébris, par
exemple, qui a tant de succès dans le monde, mais qui nest
occupé que de la généalogie de ses chiens de chasse, ou de
lord Firm qui ne pense quà lengraissement de ses terres!
Albéric Daltier, lui, est quelquun. On sent que cette
bouche, qui a un sourire à la fois si grave et si doux, na
jamais menti. Quest-ce quil doit penser de moi quil a vue
moqueuse, volontaire, égoïste, jeter mes allusions ironiques
sur mon prochain? Jai honte quand ses yeux bleus, calmes et
pensifs sarrêtent sur moi. Oui, honte, moi, Gilberte
Mauduit, qui, dit-on, na peur ni de Dieu ni du diable. Lui
seul ne madmire point, ne me flatte point, et je lai écouté
parce quil ma dit la vérité."
Elle soupira, se sentant amoindrie à ses propres yeux, et se
sentant ce soir-là une souffrance inconnue jusqualors, une
inexprimable lassitude lui étreindre le cur.
Mais ce nétait encore quune fillette, et, retournant sur
loreiller son joli visage ensommeillé, elle sendormit
profondément pour rêver de lAmérique et des de Carcanne.