VII

Une après-midi d’hiver, Gilberte revenait de la promenade

avec Fräulen Frida, lorsque celle-ci s’arrêta devant la

boutique d’un pâtissier:

— Miss Gilberte, dit-elle, nous n’avons pas encore lunché,

entrons ici.

— C’est que je suis dégoûtée de tout cela, répondit Gilberte

en jetant un regard ennuyé à la devanture qui étalait ses

plus séduisantes friandises.

— Dégoûtée de ces bonnes choses? ne put s’empêcher de

s’écrier un garçonnet d’une dizaine d’années en levant vers

les promeneurs sa figure toute rouge de froid.

Il considérait Gilberte comme un phénomène, et la convoitise

ardente brillait dans ses yeux espiègles.

Gilberte se mit à rire.

— Tu aimes les gâteaux sans doute, toi, gamin? demanda

l’Allemande amusée, elle aussi.

— Que oui. Et il y a longtemps que je n’en connais plus le

goût.

— Qu’appelles-tu longtemps? fit la fillette en souriant.

— Des mois et des mois.

— Et pourquoi tes parents ne t’en donnent-ils pas, puisque tu

en es friand?

— Du temps que le père vivait, on en avait tous les dimanches

et même les jeudis.

— Et à présent pourquoi est-ce changé?

— Le père est mort, répondit gravement l’enfant, et la mère

qui s’escrime à travailler jour et nuit peut tout juste nous

donner du pain et de la soupe; c’est que nous sommes six à

la niche, il faut vivre.

— Cependant un biscuit ou un sucre d‘orge ne coûtent pas

cher.

— Encore trop pour nous, Mademoiselle, avec deux sous de pain

on se nourrit mieux qu’avec un biscuit.

Gilberte, intéressée malgré elle par la mine ouverte du petit

garçon, continua d’une voix plus douce:

— Et si tu en demandais à ta maman, elle ne te les refuserait

pas.

— Oh! s’écria-t-il indigné, jamais, jamais nous ne lui

demandons le superflu quand nous la voyons se tuer pour nous

donner le nécessaire; pas même la petite Marie qui tient

encore plus que nous aux bonnes choses, car plus on est

petit, plus on est gourmand, n’est-ce pas?

"Aussi, bonsoir!" conclut-il en faisant une grimace au

brillant magasin tentateur, toute sa gaîté de gamin de Paris

lui revenant après une seconde de sérieux.

— Attends-moi là une minute, dit Gilberte, le retenant par sa

blouse usée, mais propre.

Et, faisant un signe à Fräulen, elle entra chez le pâtissier

dont elle dévalisa littéralement la boutique.

Elles ressortirent toutes les deux les bras chargés de

paquets blancs ficelés de rose.

— Auras-tu la force de porter tout cela chez toi? demanda

Gilberte au garçonnet qui piaffait, en sifflotant sur le

trottoir:

— Chez nous?... fit-il, ouvrant de grands yeux.

— Oui, ce sont des gâteaux et des bonbons: il y en a pour

tous, et la petite Marie va être bien contente.

— Ah!

Et il demeurait stupéfié, ne sachant comment exprimer sa

reconnaissance.

— Ce n’est pas seulement pour moi que je suis si content,

dit-il enfin; mais ça va-t’y faire une fête à la maison!...

Y vont tous sauter de joie. C’est que vous ne savez pas,

vous, Mademoiselle, combien faut peu pour faire plaisir aux

enfants pauvres.

En l’écoutant, Gilberte eut une idée plus lumineuse encore;

elle prit sa petite bourse bien garnie et la tendit au

garçonnet.

Celui-ci recula.

— Non, dit-il, pas d’argent; la mère ne veut pas. Des

bonbons, ça c’est différent, on peut les accepter parce qu’on

amuse souvent les enfants avec ça; mais de l’argent c’est

une aumône.

"Et mon oncle dit que tous les pauvres gens sont avides et

ingrats, pensa Gilberte, il ne les a pas vus de près."

— Alors, reprit-elle tout haut, tu refuses quelques billets

pour t’acheter des jouets?

— Oui, Mademoiselle, mais je vous remercie tout de même bien.

Tenez, un moyen de nous venir en aide, puisque vous êtes si

bonne, ce serait de procurer de l’ouvrage à ma mère.

— Où demeure-t-elle?

— Oh! bien loin, rue de Chaillot, 20, et elle est lingère

pour le fin. Si vous saviez comme elle coud bien! elle

s’appelle Mme Charlet.

— C’est bien, j’en prendrai note.

De retour à la maison, Gilberte affirma à son oncle qu’elle

avait un besoin urgent de jupons, de chemises et de mouchoirs

de batiste; pour le mieux prouver, elle eût volontiers mis

en pièces son petit trousseau de fillette, mais son oncle lui

donna carte blanche pour le faire augmenter ou renouveler où

il lui plairait.

Une Pupille Genante · 第 14 / 33 题