Une après-midi dhiver, Gilberte revenait de la promenade
avec Fräulen Frida, lorsque celle-ci sarrêta devant la
boutique dun pâtissier:
Miss Gilberte, dit-elle, nous navons pas encore lunché,
entrons ici.
Cest que je suis dégoûtée de tout cela, répondit Gilberte
en jetant un regard ennuyé à la devanture qui étalait ses
plus séduisantes friandises.
Dégoûtée de ces bonnes choses? ne put sempêcher de
sécrier un garçonnet dune dizaine dannées en levant vers
les promeneurs sa figure toute rouge de froid.
Il considérait Gilberte comme un phénomène, et la convoitise
ardente brillait dans ses yeux espiègles.
Gilberte se mit à rire.
Tu aimes les gâteaux sans doute, toi, gamin? demanda
lAllemande amusée, elle aussi.
Que oui. Et il y a longtemps que je nen connais plus le
goût.
Quappelles-tu longtemps? fit la fillette en souriant.
Des mois et des mois.
Et pourquoi tes parents ne ten donnent-ils pas, puisque tu
en es friand?
Du temps que le père vivait, on en avait tous les dimanches
et même les jeudis.
Et à présent pourquoi est-ce changé?
Le père est mort, répondit gravement lenfant, et la mère
qui sescrime à travailler jour et nuit peut tout juste nous
donner du pain et de la soupe; cest que nous sommes six à
la niche, il faut vivre.
Cependant un biscuit ou un sucre dorge ne coûtent pas
cher.
Encore trop pour nous, Mademoiselle, avec deux sous de pain
on se nourrit mieux quavec un biscuit.
Gilberte, intéressée malgré elle par la mine ouverte du petit
garçon, continua dune voix plus douce:
Et si tu en demandais à ta maman, elle ne te les refuserait
pas.
Oh! sécria-t-il indigné, jamais, jamais nous ne lui
demandons le superflu quand nous la voyons se tuer pour nous
donner le nécessaire; pas même la petite Marie qui tient
encore plus que nous aux bonnes choses, car plus on est
petit, plus on est gourmand, nest-ce pas?
"Aussi, bonsoir!" conclut-il en faisant une grimace au
brillant magasin tentateur, toute sa gaîté de gamin de Paris
lui revenant après une seconde de sérieux.
Attends-moi là une minute, dit Gilberte, le retenant par sa
blouse usée, mais propre.
Et, faisant un signe à Fräulen, elle entra chez le pâtissier
dont elle dévalisa littéralement la boutique.
Elles ressortirent toutes les deux les bras chargés de
paquets blancs ficelés de rose.
Auras-tu la force de porter tout cela chez toi? demanda
Gilberte au garçonnet qui piaffait, en sifflotant sur le
trottoir:
Chez nous?... fit-il, ouvrant de grands yeux.
Oui, ce sont des gâteaux et des bonbons: il y en a pour
tous, et la petite Marie va être bien contente.
Ah!
Et il demeurait stupéfié, ne sachant comment exprimer sa
reconnaissance.
Ce nest pas seulement pour moi que je suis si content,
dit-il enfin; mais ça va-ty faire une fête à la maison!...
Y vont tous sauter de joie. Cest que vous ne savez pas,
vous, Mademoiselle, combien faut peu pour faire plaisir aux
enfants pauvres.
En lécoutant, Gilberte eut une idée plus lumineuse encore;
elle prit sa petite bourse bien garnie et la tendit au
garçonnet.
Celui-ci recula.
Non, dit-il, pas dargent; la mère ne veut pas. Des
bonbons, ça cest différent, on peut les accepter parce quon
amuse souvent les enfants avec ça; mais de largent cest
une aumône.
"Et mon oncle dit que tous les pauvres gens sont avides et
ingrats, pensa Gilberte, il ne les a pas vus de près."
Alors, reprit-elle tout haut, tu refuses quelques billets
pour tacheter des jouets?
Oui, Mademoiselle, mais je vous remercie tout de même bien.
Tenez, un moyen de nous venir en aide, puisque vous êtes si
bonne, ce serait de procurer de louvrage à ma mère.
Où demeure-t-elle?
Oh! bien loin, rue de Chaillot, 20, et elle est lingère
pour le fin. Si vous saviez comme elle coud bien! elle
sappelle Mme Charlet.
Cest bien, jen prendrai note.
De retour à la maison, Gilberte affirma à son oncle quelle
avait un besoin urgent de jupons, de chemises et de mouchoirs
de batiste; pour le mieux prouver, elle eût volontiers mis
en pièces son petit trousseau de fillette, mais son oncle lui
donna carte blanche pour le faire augmenter ou renouveler où
il lui plairait.